Garo, Isabelle & Pradeau, Jean-François
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Core ideas
L'émission s'ouvre sur « Chacun sa chimère » de Baudelaire : des hommes courbés sous une bête qu'ils ne sentent pas, « condamnés à espérer toujours ». Isabelle Garo y voit une allégorie de l'idéologie des dominés, mêlant consentement et coercition. Elle souligne pourtant que Marx renouvelle la question de la servitude volontaire en pensant les idées non comme une force autonome mais comme un élément ayant une fonction sociale dans un mode de production, traversé de contradictions qui manquent à Baudelaire. Elle replace L'Idéologie allemande dans son contexte : écrite à Bruxelles en 1845 avec Engels, abandonnée « à la critique rongeuse des souris », publiée seulement en 1932 à Moscou. C'est un texte drôle et caustique contre les Jeunes Hégéliens, le « saint » Max Stirner, auteur de L'Unique et sa propriété, et le théologien Bruno Bauer. Selon Marx, ceux-ci croyaient qu'il suffirait de chasser les idées fausses de nos têtes pour que la réalité s'effondre.
Garo montre que pour Marx la critique du ciel doit être une critique de la terre. L'ouvrage découvre la division du travail et les rapports d'exploitation qui engendrent les idées. Elle précise que Marx parle de « base » plutôt que d'« infrastructure », une base traversée de contradictions qui se diffusent dans la morale, la religion ou l'art. Elle commente le texte de la camera obscura (« ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, c'est la vie qui détermine la conscience »), que l'animateur rapproche d'une chanson de Renaud. Elle répond que l'enjeu est la conscience de classe et la fonction des représentations dans le conflit social. À l'objection selon laquelle le choix d'être marxiste contredirait ce déterminisme, elle oppose la « production intellectuelle libre » des Théories sur la plus-value : les idées sont relativement autonomes et rétroagissent sur leur base, comme le montre l'itinéraire de Marx, venu de la bourgeoisie. Elle refuse l'imputation personnelle (« tu penses ainsi parce que tu es petit-bourgeois ») en rappelant que les idées sont un lieu d'affrontement et de décision.
Garo situe l'inversion du monde dans l'écart entre la production sociale de la richesse et son appropriation privée. La plus grande aliénation est selon elle l'incapacité à disposer pleinement de son temps de vie, d'où son intérêt pour une réduction du temps de travail plus radicale que les 35 heures. Elle décrit un individualisme marxien où le libre développement de chacun conditionne celui de tous. À l'objection que les hommes savent déjà ce qui les aliène, elle répond que l'expérience instruit et cache à la fois, et que Marx critique la production plutôt que le consumérisme. Elle admet que le marxisme s'est lui-même transformé en idéologie, de la Deuxième Internationale au stalinisme, et juge superficielle la « mode » de Marx en temps de crise, qui retient l'analyste mais oublie la volonté de transformation. Dans le journal, Jean-François Pradeau présente les deux volumes des Sophistes. Il explique que Platon a forgé l'identité des sophistes, premiers professionnels rémunérés du savoir, au moment de la démocratie athénienne et d'une confiance civique dans le discours. Adèle Van Reeth signale aussi la correspondance entre Hannah Arendt et Mary McCarthy.
Excerpts
Isabelle Garo sur la critique du ciel par la terre :
“sa conviction c'est que la critique des idées doit d'abord être une critique de ce qui engendre ses idées donc du monde avec une thématique du [ciel] [et de] la terre qui est traditionnel aussi chez lui une critique du ciel critique des idées théologiques ne peut s'[ancrer] que dans une critique de la terre une critique donc des rapports sociaux”
Marx (lu) :
“si dans toute l'idéologie les hommes et leurs conditions apparaissent sans dessus dessous comme dans une caméra Obscura ce phénomène découle de leur procès de vie historique tout comme l'inversion des objets sur la rétine provient de leur processus de vie directement physique”
Isabelle Garo sur l'aliénation du temps :
“ce que Marx pense comme la plus grande aliénation c'est l'incapacité des hommes à utiliser leur temps de vie pleinement à utiliser leur temps de vie pleinement”