Roberts-Jones, Philippe & Roberts-Jones, Françoise & Darriulat, Jacques & de Voldère, Florence & Rolin, Dominique & Roegiers, Patrick
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Core ideas
Philippe et Françoise Roberts-Jones rappellent le peu que l'on sait de la vie de Bruegel. Il naît vers 1525-1530, sans doute du côté de Bréda, devient maître à Anvers en 1551, fait le voyage d'Italie et traverse les Alpes, dont il rapporte des dessins. Il s'installe à Bruxelles en 1563 en épousant la fille de son ancien maître Pieter Coecke, et meurt en 1569. Son œuvre tient en une dizaine d'années : une quarantaine de tableaux, une soixantaine de dessins et environ quatre-vingts gravures. Philippe Roberts-Jones insiste sur la gravure, équivalent de la photographie à l'époque, pour laquelle Bruegel fournissait des dessins si précis qu'il inversait les gestes en prévision de l'impression. Ce travail sur de petits formats lui aurait donné son sens de la synthèse, loin de l'image d'un peintre anecdotique. La première période, celle des péchés capitaux, de Dulle Griet et de La Chute des anges rebelles, emprunte son vocabulaire à Jérôme Bosch. Viennent ensuite les grands paysages de la maturité, comme le Paysage d'hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux, dont l'atmosphère brumeuse annonce l'impressionnisme, ou Le Dénombrement de Bethléem, où le blanc de plomb de la préparation fait sentir la neige à travers la couleur. Il le présente comme un créateur et non un imagier, qui libère la peinture flamande de l'intérieur sans céder à l'italianisme.
Jacques Darriulat voit en Bruegel la première prise de conscience picturale de l'idée d'humanité. Elle s'oppose à l'humanisme italien, nourri de l'Antiquité et du héros stoïcien aux musculatures de statue : c'est un humanisme nordique et chrétien, fait de gens simples, paysans, artisans, foules de kermesses, souvent ridicules, pécheurs, mais joyeux et actifs. Bruegel ne fait pas de portraits : son sujet est le « tout un chacun », une humanité dont le destin se joue dans un détail presque invisible, comme le Christ du Portement de croix ou la conversion de saint Paul perdue dans un paysage alpestre. Darriulat relie ce thème, partagé avec Bosch, à l'infirmité du regard, qui ne peut saisir à la fois le centre et la marge, et lit La Parabole des aveugles comme une réflexion sur la peinture. Il ajoute que la totalité humaine s'inscrit dans celle d'une Terre récemment circumnaviguée, dont l'horizon courbe de La Chute d'Icare suggère la rotondité et la finitude.
Françoise Roberts-Jones lit Le Triomphe de la mort comme une dénonciation de la violence de son temps, celle de l'occupant espagnol, des soldats et du clergé, dans le contexte de tension entre Réforme et Contre-Réforme sous Charles Quint et Philippe II, avec une prudence imposée par la censure. Elle y voit une vision presque prémonitoire, et observe que ce sont les écrivains (Verhaeren, William Carlos Williams, Ghelderode) qui ont redécouvert Bruegel après des siècles de copies. Elle explique aussi la transmission de l'œuvre à ses fils, Pieter le Jeune et Jan dit de Velours, orphelins très jeunes, par leur grand-mère Mayken Verhulst. Patrick Roegiers voit en Bruegel l'incarnation du « monde renversé », cette dissidence déraisonnable qu'il juge propre à l'esprit belge, de Spilliaert à Magritte. Il évoque l'aspect physiologique de ses scènes de kermesse, prolonge Icare vers les machines volantes de Panamarenko, et rapproche Babel du parler bruxellois des Marolles. Dominique Rolin raconte comment une reproduction des Chasseurs dans la neige dans l'escalier de son enfance a nourri son écriture. La peintre brésilienne retrouve dans Le Combat de Carnaval et Carême les crécelles et le roi du carnaval de son enfance.
Excerpts
Jacques Darriulat sur l'humanisme propre à Bruegel :
“il me semble au contraire que chez bruegel on a une autre idée de l'humanité qui est une idée beaucoup plus chrétienne que antique qui est que l'humanité n'est pas cette figure héroïque qui s'élève avec majesté dans l'histoire mais d'abord ce sont des gens simples ce sont surtout les paysans [...] non pas des héros ni des seigneurs mais des gens simples”
Philippe Roberts-Jones sur la gravure et le sens de la synthèse :
“bruegel n'a jamais gravé lui même sauf une eau forte et mais il faisait pour la gravure des dessins à ce point précis que quelquefois même y l'inversé certains gestes afin qu'il soit par inversion reproduit d'une façon juste [...] son grand sens de la synthèse qui caractérise justement à peinture à côté d'un esprit soi-disant anecdotique mais qui est tout à fait erronée”
Patrick Roegiers sur le « monde renversé » :
“on dit d'ailleurs que c'est ainsi que la mort le foudroya la tête entre les jambes c'est à dire regardant le monde au cul par dessus tête et moi ça me part ça me parle d'une part et puis ça me paraît très métaphorique enfin très poétique de l'attitude profondément belge du monde qui est extraordinairement dissidente radicalement intrinsèquement dissidente”