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Podcasts/Rien ne veut rien dire/Guy, Emmanuel

Guy, Emmanuel

enseignant-chercheur en histoire de l'art et du design à Parsons The New School ; a travaillé quatre ans sur le fonds Guy Debord de la BnF ; commissaire avec Laurence Le Bras de l'exposition « Guy Debord, un art de la guerre » et coauteur de Lire Debord, avec des notes inédites

Guy Debord (3/4) : La guerre est-elle un jeu ?

Rien ne veut rien dire · Apr 14, 2017 · partial coverage

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Coverage note: full (émission d'environ 52 minutes, avec de nombreux extraits sonores — *Panégyrique*, *La Guerre des boutons*, notes sur le poker lues par un comédien, un commentaire de tournoi de poker, une chanson d'Aznavour — et une chronique de livre finale sans rapport avec Debord ; transcription par modèle de langage, quelques passages incertains)

Core ideas

La guerre comme image de la vie intense. À partir d'un extrait du Panégyrique (« j'ai étudié la logique de la guerre […] j'ai joué à ce jeu »), Emmanuel Guy lit l'intérêt de Debord pour la guerre non comme une provocation mais comme une séduction : la guerre est une image du passage inexorable du temps et le domaine du danger et de la déception, donc de la vie intensément vécue, à la manière des « situations » (le kairos, l'opportunité à saisir). Guerre, jeu et vie deviennent presque synonymes dans son œuvre.

Le Jeu de la guerre : un Kriegspiel, pas un wargame. Imaginé dès le milieu des années 50 pour un « labyrinthe éducatif », le jeu de plateau de 500 cases est déposé à la SPADEM, breveté, fabriqué en prototype (1963), en cinq exemplaires métalliques (1977), puis commercialisé sans succès dans les années 80 ; le livre Le Jeu de la guerre (1987, avec Alice Becker-Ho) consigne les positions successives d'une partie, avec des commentaires secs en apparence mais d'une grande qualité d'écriture. Debord oppose le Kriegspiel (inventé à la cour de Prusse par von Reisswitz : un meuble avec cartes de terrain en bois peint et pions, véritable interface entre théorie stratégique et pratique, face à un adversaire) au wargaming américain des années 50-70 (reconstituer Gettysburg ou Stalingrad en se prenant pour Napoléon), jugé divertissement sans valeur émancipatrice : dans une lettre à Gérard Lebovici, il dit que Kriegspiel est un sérieux jeu d'état-major quand wargaming veut dire « petit jeu débilitant pour cadre ».

Abolir la frontière entre le jeu et la vie. Debord souscrit à Huizinga (Homo ludens) : le jeu modèle la culture, le droit, la poésie, l'art. Mais là où Huizinga et Caillois voient le jeu comme un « en dehors de la vie quotidienne », il veut faire du jeu la vie quotidienne et de la vie quotidienne un jeu (construction de situations, détournement, dérive). Le jeu n'est pas la compétition, que Huizinga et lui rattachent au sport, « compétition mise en spectacle », et au capitalisme (entre entreprises, au sein de la famille) : il cherche une émulation, une émancipation réciproque. Cela ne marche que si les autres sont au courant (« si on est seul à jouer, ce n'est pas très drôle »), d'où l'importance du collectif. La dimension enfantine et l'humour (Prince Vaillant, les chevaliers, les westerns, Tous les chevaux du roi de Michèle Bernstein ; l'extrait de La Guerre des boutons sert d'illustration) restent présents : « un rapport sérieux au jeu et un rapport ludique au sérieux ».

Les fiches de lecture : détournement et sources stratégiques. Le fonds Debord de la BnF contient d'innombrables fiches de lecture (Hegel, Marx, Machiavel et Shakespeare, histoire et théorie militaires : Clausewitz, le maréchal Marmont, Foch), moment intermédiaire entre lecture et écriture puisque Debord laisse très peu de brouillons. Il y pratique le détournement, réutilisant une phrase dans un autre contexte. Guy distingue deux ensembles : l'histoire militaire (raconter l'intensité, la violence, la beauté de la guerre) et la théorie stratégique, indissociables de l'imaginaire guerrier. Debord s'inscrit dans le contexte intellectuel des années 55-75 (traduction de Clausewitz en 1955, Aron, Lefort sur Machiavel, Foucault renversant la formule de Clausewitz, Deleuze et Guattari), mais refuse leur question (Machiavel est-il bon ou méchant ?) : la guerre est pour lui une évidence des rapports humains, et il propose non un livre mais un objet, une interface entre théorie et pratique.

Le labyrinthe éducatif et la guerre ramenée à la maison. Première apparition du Kriegspiel : le Projet pour un labyrinthe éducatif (8 décembre 1956), architecture de papier jamais réalisée (prévue au Stedelijk Museum d'Amsterdam), destinée à favoriser la dérive (dispositif sonore, désorientation, carte d'un autre labyrinthe) et qui s'achève dans une pièce meublée d'objets jamais vus où Debord et Abdelhafid Khatib joueraient toute la journée au Kriegspiel, au temps de la guerre d'Algérie. Guy y voit la méthode situationniste : relier les macro-évolutions du capitalisme (guerres coloniales) à leur colonisation de la vie quotidienne, la guerre « spectacularisée » dans les journaux étant aussi transportée dans l'espace domestique (rapport parents-enfants, hommes-femmes), à rapprocher des collages « Bringing the War Home » de Martha Rosler.

La stratégie contre le spectacle : poker, Machiavel, honneur. Debord n'a pas une critique pacifiste mais « une conception positive, presque pragmatique » : le spectacle emploie sans cesse la stratégie (marketing, communication) et il faut mener contre lui une « guerre de la communication ». Les notes sur le poker (lues par un comédien) sont un manuel stratégique à l'intention d'Alice Debord : le bluff est une possibilité théorique, le bon joueur compte sur ses forces réelles et saisit le kairos, l'unité n'est « jamais le coup mais la partie » ; Guy y voit un hybride entre les échecs aristocratiques et le poker canaille, et un jeu que Breton aurait appelé le « face-à-face de deux labyrinthes ». Machiavel et Clausewitz permettent à Debord de sortir de l'aporie marxiste entre nécessité historique et liberté individuelle : la stratégie est de la théorie projetée dans la pratique, qui sait qu'elle devra s'émousser au contact du réel, et permet à l'individu de reprendre en main une histoire que le spectacle lui a arrachée. L'invité conclut sur la « rhétorique du défi » de Debord, qui libère le lecteur sans créer de dette (il suscite la colère plutôt que la gratitude) et sur la valeur d'honneur, empruntée à la moralité féodale que perpétueraient, selon Alice Becker-Ho, les classes dangereuses comme les gitans.

Excerpts

“« Euh donc, on voit bien ici Debord euh opposait finalement euh deux mots qui linguistiquement veulent dire la même chose, mais qui historiquement, pour Debord, se réfèrent à deux réalités différentes. » [...] « Alors, le Kriegspiel, c'est une représentation, une modélisation de la guerre. »”

“« Debord souscrit à tout cela. Il voit bien dans le jeu une capacité à modeler une culture, voire une civilisation. Mais le point sur lequel Debord finalement se se distingue radicalement de Huizinga, et ça c'est à l'appui des des notes de lecture de Debord que que je l'avance ici, c'est que Huizinga, comme Caillois d'ailleurs, considère le jeu comme un en dehors de la vie quotidienne. Là où Debord veut faire du jeu la vie quotidienne et de la vie quotidienne un jeu. »”

“« Le secret de la maîtrise du poker, c'est de se conduire d'abord et autant que possible sur les forces réelles que l'on se trouve avoir. Il ne faut certainement rien suivre très loin avec des forces médiocres. Il faut savoir employer à fond le kairos de la force au juste moment. Il est facile de ne perdre que peu si l'on garde toujours dominante la pensée que l'unité n'est jamais le coup, mais la partie. »”