Morel, Jean-Pierre & Weyergans, François & Bleu-Schwenninger, Patricia & Pétillon, Pierre-Yves & Dos Passos, Lucy & Grenier, Roger
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Core ideas
L'émission s'ouvre sur l'image d'un écrivain « arpenteur » qui voulait voir le monde entier et ne mettait pas de mur entre la littérature et la vie : poèmes, reportages, romans, biographies et essais forment une fresque polyphonique du tohu-bohu moderne. Sa fille Lucy rapporte qu'il voulait que les mots « se lèvent de la page ». Pierre-Yves Pétillon raconte une enfance atypique : enfant illégitime d'un grand avocat new-yorkais fils d'immigrant portugais, Dos Passos passe ses douze premières années en Europe, ce qui fait de lui un Américain à demi européen. Des lettres de 1955 retracent ses débuts : ambulancier en France en 1917, la Croix-Rouge en Italie, puis Trois soldats. Patricia Bleu-Schwenninger découvre dans ses archives de Virginie un peintre expressionniste, proche des fauves et de Léger, qui expérimente en peinture comme en littérature. Jean-Pierre Morel décrit trois périodes : le roman de guerre, les romans sentimentaux de l'Est américain, puis à partir de 1925 les grandes fresques sociales et historiques.
Manhattan Transfer (1925) occupe le cœur de l'émission. Pétillon y entend le tempo du jazz et de la machine, une « Rhapsody in Blue », et rappelle l'origine du titre, la gare de triage où l'on changeait de train pour Manhattan. Dos Passos lui-même, en 1957, cite la simultanéité futuriste et cubiste, Stendhal, Thackeray, Sterne et le montage d'Eisenstein. Morel souligne son attention au parler des immigrants (« the speech of the people »). Il analyse une architecture tripartite inspirée de L'Éducation sentimentale : des personnages présentés séparément, réunis puis dispersés, et renouvelés à la fin. Pétillon fait de New York le véritable personnage du livre, traversé en travelling du nord au sud, une ville qui libère des identités assignées, comme le montrait la sociologie urbaine de Chicago. François Weyergans admire une écriture sèche et rapide « comme la Chanson de Roland », qui fait exister les personnages par leurs seuls gestes extérieurs. Dans la trilogie U.S.A., les « Actualités », « l'Œil de la caméra » et les biographies au vitriol (Debs, Ford, Taylor, Hearst, Valentino) forment une caisse de résonance du vide existentiel des personnages. Pour Morel, le personnage principal est l'histoire elle-même.
Morel dégage le grand dessin de ces « chroniques de protestation », comme Dos Passos les appellera en se réclamant de Froissart et de Commynes : l'emprise des grandes machines sociales (aciéries, chaîne automobile, armée, information, cinéma), l'entrée en guerre de 1917, vécue comme une trahison de Wilson, et l'espoir déçu d'une contestation ouvrière, dont l'affaire Sacco et Vanzetti marque l'apogée et l'échec. Bleu-Schwenninger décrit un homme de la marge, compagnon de route jamais encarté, qui rompt avec les communistes pendant la guerre d'Espagne, après la mort de son ami José Robles. Il dérive ensuite vers la droite, jusqu'à soutenir Goldwater et la guerre du Vietnam aux côtés de John Wayne. Elle y voit pourtant une constante : le moraliste défend partout les valeurs des pères fondateurs, trahies d'abord par les capitalistes puis par les communistes. Weyergans attribue son purgatoire à ce virage et à Sartre, qui l'avait sacré « plus grand romancier de notre temps » avant de s'en inspirer. Il voit en lui l'un des seuls romanciers totalement athées. Roger Grenier se souvient en 1972 d'un homme d'une gentillesse qui servait d'armure, et qui ne voulait plus que sa fille lise ses livres de jeunesse. L'émission se clôt sur une autobiographie heureuse et tronquée, La Belle Vie, et sur le dernier voyage vers les statues de l'île de Pâques.
Excerpts
Dos Passos, en 1957, sur l'ambition de Manhattan Transfer :
“quand j'ai commencé Manhattan transfert il y a 30 ans au plus je voulais inventer une sorte de roman gorgée d'énergie je voulais trouver un moyen pour que le récit prenne une plus grande importance au lieu de me situer très loin dans l'espace et dans le temps je voulais être ici et maintenant”
Pierre-Yves Pétillon sur la ville dans Manhattan Transfer :
“la ville est aussi un lieu où on est qui vous libère de la servitude féodale dans laquelle on vit dans les campagnes la ville est un lieu où on peut s'inventer on passe d'un quartier d'un quartier à l'autre et chaque fois on peut projeter une identité imaginaire qui est un peu différente on n'est pas assigné à résidence dans son identité”
Roger Grenier sur sa rencontre avec Dos Passos en 1972 :
“c'est un homme d'une extrême gentillesse je crois qu'il y a pas d'homme plus gentil et puis au bout d'un moment se rendait compte que cette gentillesse était une sorte d'arme ou d'armure qui se cachait derrière”