Moreau, Philippe & Auvray-Assayas, Clara & Kany-Turpin, José
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Core ideas
Philippe Moreau part de la polémique de Carcopino contre un Cicéron vaniteux et versatile, puis retrace la carrière d'un « homme nouveau » d'Arpinum. Cicéron profite de la municipalisation de l'Italie, de ses liens familiaux avec Marius et de son mariage avec Terentia pour entrer dans une république aristocratique en crise, dominée par Pompée, César et Crassus. Moreau relativise l'héroïsme du pro Roscio, raconte le consulat de 63, la conjuration de Catilina et l'exécution des complices sans jugement (« ils ont vécu »), qui lui vaut le titre de père de la patrie puis l'exil en 58 sous la pression de Clodius. Il rappelle que les discours conservés sont des textes réécrits. Le pro Milone réellement prononcé fut un échec, et Milon, exilé, plaisanta qu'il n'aurait pas goûté les rougets de Marseille si Cicéron avait plaidé ainsi. L'essentiel de l'éloquence, l'actio (gestes, voix, mimique), est perdu pour nous. Moreau puise aussi dans les Lettres à Atticus : des mariages de convenance, une relation difficile avec son fils et son neveu, et surtout le deuil de sa fille Tullia, pour laquelle il veut élever un sanctuaire et non un tombeau, ce qui pose la question de ce qu'il croyait de la survie des âmes.
Clara Auvray-Assayas fait de Cicéron un passeur : traduire, c'est transferre, opérer une métaphore, et ramener la philosophie grecque au forum par l'éloquence et le dialogue. Elle souligne un homme qui revendique sa fragilité, se moque de l'insensibilité stoïcienne, sait que l'homme est fait d'affects et que c'est par eux qu'on persuade et qu'on gouverne. Pour elle, sa générosité tient à l'incitation à penser ensemble, y compris dans le conflit et la taquinerie, sur des questions qui ne doivent pas rester l'affaire des spécialistes : qu'est-ce que la loi, la constitution est-elle juste. La parole est le lien le plus profond entre les hommes, et Cicéron meurt d'avoir parlé. José Kany-Turpin montre qu'après la mort de Tullia, ce membre de l'Académie sceptique pratique le doute systématique. Dans le De divinatione puis le De fato, il démonte le destin stoïcien, au nom de la liberté, sans interdire la croyance. Elle évoque les auspices volontairement faux contre Crassus et la matrone au rêve ambigu, et voit en lui un homme émotif dont la probité intellectuelle le force à critiquer les rêves auxquels il croit.
Moreau décrit un Cicéron hostile au pouvoir personnel, qui estime César mais s'oppose à lui dès qu'il s'affranchit de la légalité, retenu seulement par son horreur de la guerre civile, vécue sous Sylla. Hésitant entre Pompée et César, il perd sur tous les tableaux, subit la clémence du vainqueur et doit plaider dans la maison privée du dictateur. Il compense par une intense activité philosophique et rhétorique. Après les Ides de mars, il mène contre Antoine le combat des Philippiques, se retrouve proscrit par le triumvirat et meurt à Formies : il tend la tête hors de sa litière à un officier qu'il avait jadis défendu, et l'on expose sa tête et ses mains sur les Rostres. L'intervenant non nommé conclut sur la manipulation des prodiges : invoqués devant le peuple, absents devant le Sénat. Selon lui, cette manipulation reste cohérente avec une politique qui veut conduire le peuple selon la raison, au besoin malgré lui. Kany-Turpin termine sur la modernité d'une prose discontinue que les traductions trop oratoires ont masquée.
Excerpts
Philippe Moreau sur l'actio perdue :
“l'élément central de l'efficacité de la parole publique c'est ce qu'il appelle l'actio c'est-à-dire cet ensemble de postur physique de gestes de mimique de procédés phoniques qui font que l'on agit concrètement sur l'auditeur et là c'est quelque chose qui est qui est très douloureux bien entendu pour tous les gens qui travaillent sur l'éloquence cicéronienne c'est quelque chose qui est pour nous irréédiablement perdu”
Clara Auvray-Assayas sur la parole comme lien :
“bien sûr la parole peut-être mensongère bien entendu on peut tromper mais la parole c'est d'abord surtout un outil de communication mais de c'est un lien c'est le lien le plus profond qui unit les hommes et que tant qu'on l'a pas détruit tant qu'on peut encore parler et c'est un homme qui va mourir d'avoir parlé”
Philippe Moreau sur la mort comme pierre de touche :
“on pensait que l'attitude d'un homme face à la mort était en fait la pierre de touche de toute son existence [...] pour les anciens c'est le contraire l'attitude face à la mort est ce qui permet de juger définitivement de ce qu'a été un individu”