Laut, François & Bouvier, Nicolas & Bonnaffé, Jacques
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - transcription automatique de qualité moyenne ; l'émission inclut une chronique sur Jim Harrison et une chronique poétique consacrée à Anise Koltz.
Core ideas
François Laut, qui a rencontré Bouvier à Genève en 1994 puis l'a guidé à Tokyo en 1997, commente le titre paradoxal de l'émission. Le voyage est pour Bouvier à la fois une quête du bonheur et une usure : il voulait finir « arrondi comme un galet ». Il traverse des moments d'intensité où le monde surgit avec une beauté presque dangereuse, comme l'atteste une note de carnet afghan (« la veille au soir j'étais presque mort de bonheur »), mais aussi des abîmes. Laut suggère qu'il était peut-être bipolaire. Il se souvient d'un homme d'une grande tendresse et d'une vulnérabilité qui parlait sans fard de sa dépression nerveuse et de sa difficulté à écrire. Il retrace la crise de Ceylan : après deux ans de route depuis le départ de juin 1953 avec le peintre Thierry Vernet, Bouvier se retrouve seul à Galle, épuisé, malade, abandonné par son « jumeau psychologique » qui rentre se marier, et reçoit le faire-part de mariage de celle qu'il aimait de loin. Il ne surmontera cette épreuve que vingt-cinq ans plus tard, en la transformant en conte dans Le Poisson-scorpion (1981).
Laut rappelle les origines genevoises de Bouvier : un milieu bourgeois et lettré, un père directeur de la bibliothèque universitaire, une éducation huguenote culpabilisante dont il dit s'être libéré « grâce aux femmes », et une Suisse voyageuse, celle de Paracelse, qu'il opposait à la Suisse alpestre. La guerre, vécue dans une Suisse « séquestrée », lui fait découvrir l'exotisme dès Annemasse. C'est en marchant en Laponie en 1948 qu'il comprend qu'il est fait pour la route, avec l'ambition de « réconcilier journalisme et poésie ». Grand épistolier, il écrit sans cesse à sa mère et à Vernet. Laut évoque le grand voyage financé au fil de la route, la perte d'un manuscrit à Tabriz, et l'amitié, peut-être amoureuse du côté de Vernet, de deux êtres qui fonctionnaient presque comme un couple.
L'Usage du monde, écrit en sept ans à Genève et refusé par Arthaud et Gallimard qui voulaient le texte sans les dessins de Vernet, paraît à compte d'auteur en 1963 grâce à un prix genevois, puis chez Julliard qui le diffuse mal. La reconnaissance ne viendra qu'avec Étonnants Voyageurs et les rééditions des années 1990. Laut évoque aussi ses séjours au Japon, son japonais appris dans la rue, son métier d'iconographe et de photographe, et le voyageur plus âgé qui guide des groupes en Chine. Il décrit enfin un homme un peu « réactionnaire », hostile au tourisme de masse, à la photographie contemporaine et au politiquement correct, anticolonialiste mais muet sur Franco et Tito, et qui préférait Hermann Hesse à Fanon ou Derrida.
Excerpts
Nicolas Bouvier, en archive, sur l'usure du voyage :
“je considère que ce que le voyage peut vous apporter de meilleures ses musiques j'aimerais terminer ma vie arrondis comme une pierre rouler comme un galet rouler par un torrent pendant très longtemps et léger et c'est cet allégement du voyage pendant qu'on peut atteindre le bonheur aussi”
François Laut sur la crise de Ceylan :
“il va se retrouver seul dans un état de fatigue extrême malades abandonnés une certaine manière parce compagnon ce jumeau psychologique qu'il avait depuis depuis la petite enfance [...] moi j'ai le sentiment que c'est là qu'il sent pleinement qui va devenir écrivain [...] dans la douleur dans la maladie dans l'isolément la solitude il se jette à fond dans le travail”
Nicolas Bouvier, en archive, sur le temps nécessaire à l'écriture :
“quelquefois il faut des années pour que le vin se fasse par exemple ses dents je vais passer une année abominable là bas et j'ai pas compris ce qu'il termine et j'ai écrit là-dessus 23 ans plus tard et je n'avais pas de notes”