Bioulès, Vincent & Munck, Jacqueline & Debord, Jean-François & Monod-Fontaine, Isabelle & Taillade, Geneviève
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Core ideas
Vincent Bioulès présente une œuvre « chaotique, pathétique et nostalgique », interrogation incessante sur la peinture. À la différence des itinéraires sans faille de Matisse ou de Picasso, Derain n'a pas dominé entièrement ce qu'il voulait dire, et c'est ce qui le rend tragique et fraternel. Autodidacte à la culture immense et désordonnée, il est féru d'occultisme et de cabale (« la crédulité des incroyants ») et passionné de mécanique et de voitures. Jacqueline Munck retrace la formation : les cours d'un peintre local qui avait connu Cézanne, la relecture de Cézanne par Émile Bernard, l'atelier Carrière, l'amitié et l'atelier partagé avec Vlaminck à Chatou. Bioulès propose de regarder les toiles fauves de Collioure (1905) en noir et blanc. Celles de Matisse disparaissent, car chez lui la couleur engendre le dessin, tandis que celles de Derain restent lisibles : un dessin classique saturé d'une couleur qui veut disloquer le tableau sans y parvenir. Derain lui-même parle de couleurs devenues « cartouches de dynamite » et de l'ombre comme monde de clarté.
Isabelle Monod-Fontaine raconte les séjours à Londres de 1906 commandés par Vollard sur les traces de Monet. Derain y visite cinq fois le British Museum, où les arts chinois, assyrien, océanien et africain sont pour lui un « art affolant d'expression ». Ses carnets récemment retrouvés en gardent la trace, et la synthèse transculturelle de La Danse y prend sa source. Apollinaire, qu'il illustre (L'Enchanteur pourrissant), voit en lui avec Picasso un père du cubisme. Bioulès conteste la lecture « conceptuelle » de Cézanne qu'en ont faite les cubistes, alors que Cézanne était selon lui le peintre de la sensation. Il décrit les tableaux « gothiques » ou « byzantins » d'avant 1914, Le Samedi et Le Chevalier X, comme des hallucinations en noir et blanc, d'une palette réduite aux terres de Corot. Jean-François Debord cite Gertrude Stein, qui voyait en Derain le « Christophe Colomb de l'art moderne », dont d'autres exploitent les continents, et rappelle son influence sur Carrà et Morandi. Monod-Fontaine explique la fascination puis le rejet de Breton quand Derain revient après la guerre à une peinture plus classique.
Salué en 1919 comme « grand régulateur » du retour à l'ordre, Derain peint des nus à succès que Bioulès juge maladroits et pleins de contradictions, mais sensuels et douloureux. Il leur préfère les portraits, celui d'Alice ou de sa nièce à la pomme, proches des portraits du Fayoum, et la nostalgie avec laquelle Derain fait réapparaître l'histoire perdue de la peinture, là où Picasso la « mange ». Debord raconte son souvenir de l'atelier de Chambourcy, encombré d'écumoires et de Corot, et la mort de Derain renversé par un camion. Geneviève et Javotte Taillade évoquent les dimanches avec Braque, Poiret et Auric. Les natures mortes sur fond noir des années 1930, où quelques touches blanches suffisent à créer l'espace, ont bouleversé Giacometti, pour qui Derain était « le plus audacieux » depuis Giotto. Munck évoque le voyage de propagande en Allemagne de 1941 et l'ostracisme qui suivit, puis les décors d'Aix-en-Provence avec Balthus et Cassandre. L'émission conclut sur une insatisfaction fondamentale et sur la conscience qu'il n'existe plus d'homme naturel, seulement un homme culturel.
Excerpts
Vincent Bioulès sur la dimension tragique de Derain :
“dein est quelqu'un qui n'a pas dominé entièrement ce qu'il voulait dire et ce qu'il voulait faire et il n'est d'autant plus justement sympathique que nous pouvons l'associer et le comprendre comme nous comprenons par exemple une œuvre littéraire tragique ou comme une œuvre musicale qui qui nous bouleverse”
Vincent Bioulès sur les tableaux fauves vus en noir et blanc :
“quand on regarde par contre un tableau fauve de [matisse] en noir et blanc on ne voit rien parce que pour [matisse] c'est c'est la couleur qui va donner naissance au dessin et pour [derain] c'est exactement le contraire on a faire à un dessin classique qui est saturé lui par une une couleur qui j'allais dire rue dans les brancards”
Giacometti (1957) sur les toiles de Derain, lu à l'antenne :
“je n'aime l'œuvre d'un peintre que quand j'aime la plus mauvaise la pire de ces toiles je pense que chez tous la meilleure toile contient les traces de la pire et la pire celle de la meilleure”