Aron, Raymond & Morin, Edgar & Hassner, Pierre & Manent, Pierre & Missika, Jean-Louis
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Core ideas
Le narrateur présente Aron comme un « penseur critique » obsédé depuis l'enfance (affaire Dreyfus, guerre de 1914) par le fanatisme religieux ou idéologique et par la guerre. Plus que sceptique ou libéral, il pratiquait une « discipline de l'intelligence » contre les excès de la pensée prophétique. Dans une archive, Aron raconte une famille juive lorraine profondément patriote, un père juriste ruiné et un goût pour le tennis à l'École normale. Edgar Morin décrit un homme qui avait plongé dans la pensée allemande et en était revenu en rationaliste voltairien. Selon lui, Aron se méfiait de tout ce qui est biologique et démoniaque, peut-être depuis la montée d'Hitler, et ne voulait pas comprendre les besoins profonds que révélaient les mythologies modernes. Il oppose aussi son propre bonheur physique en Mai 68 à la répulsion d'Aron devant ce qu'il voyait comme une irruption de barbarie. Aron, en archive, refuse de répondre aux étudiants qui l'insultent après une soutenance troublée.
Pierre Hassner, arrivé de Roumanie en 1948, a découvert Aron par Le Grand Schisme (« paix impossible, guerre improbable »). Il voit en lui le seul intellectuel qui jugeait les régimes communistes sur leur réalité plutôt que sur leurs promesses, l'analyste des « religions séculières » et de la stratégie. Il rappelle L'Opium des intellectuels (1955) et son appel aux sceptiques pour éteindre le fanatisme. Pierre Manent décrit le séminaire d'Aron comme une « île » de clarté et d'aménité à l'époque du lacanisme et de l'althussérisme, et rappelle Les Étapes de la pensée sociologique. Il montre qu'Aron, plus proche d'Auguste Comte que de Marx ou de Tocqueville sur l'essence de la société moderne, était un « démocrate sans état d'âme ». Aron lui-même conçoit son œuvre comme l'accomplissement, sur un autre mode, du plan du Capital : connaissance historique, société moderne, conditions de l'action politique, relations internationales. Une archive le montre défendant Tocqueville contre le mépris des foules de Gobineau, tout en doutant de l'enthousiasme de Sartre pour les journées révolutionnaires.
Jean-Louis Missika conteste la réputation de froideur d'Aron. Il y voit une « passion de la raison en politique », guidée par l'éthique de la responsabilité de Max Weber. Il raconte sa colère quand on l'interrogea sur la torture en Algérie : opposé à cette guerre, il méprisait les « belles âmes » indifférentes aux conséquences. La Tragédie algérienne fut refusée par Le Figaro et publiée par Le Monde. Missika le décrit comme un éditorialiste qui n'écrivit jamais rien par esprit de parti. Aron, en archive, raconte comment l'Allemagne hitlérienne lui fit prendre conscience de son judaïsme, qu'il refusa dès lors de fuir. Missika évoque le « temps du soupçon » : dans les années 1930, un Juif qui alertait contre Hitler passait pour partial. Sur la guerre, Hassner résume l'alternative aronienne entre progrès technique pacificateur et drame éternel des États à la Thucydide, sans réponse assurée. Un intervenant cite l'article « Le fanatisme, la prudence et la foi » : les passions sont toujours là, le problème est de les modérer. Dans des archives, Aron explique ce qui l'attire chez Clausewitz, mélange d'émotion et de rationalité, et les trois héritages clausewitziens : anéantissement, primauté du politique, guerre populaire reprise par Mao. Hassner souligne qu'il refusait autant le pacifisme du « plutôt rouge que mort » que la confiance mécanique dans la dissuasion, et qu'il récusait la lecture purement idéocratique de l'URSS défendue par Alain Besançon. L'émission s'achève sur l'aveu d'Aron : on l'a cru glacial par pudeur et par fidélité à Spinoza, « ne pas tourner en dérision les actions humaines mais les comprendre ».
Excerpts
Raymond Aron, L'Opium des intellectuels, lu en conclusion du livre :
“nous ne sommes pas menacés par l'indifférence les hommes ne sont pas sur le point de manquer d'occasion et de motifs de s'entretuer si la tolérance n'est du doute qu'on enseigne à douter des modèles et des utopies a récusé les prophètes de salut les annonciateurs de catastrophes appelons de nos voeux la venue des sceptiques s'ils doivent éteindre le fanatisme”
Raymond Aron, en archive, sur la prise de conscience de son judaïsme :
“le choc pour moi l'expérience profonde ça a été l'allemagne et l'allemagne hitlérienne [...] à partir de ce moment là j'ai tenu à l'affirmer avec non pas de manière agressive mais j'ai eu peur de donner aux autres le sentiment que je dissimulais [...] j'ai horreur de fuir mon destin j'ai horreur de fuir les charges que la vie telle qu'elle est peux m'imposer et le fait que je sois juif n'est pour moi je l'écris ni un une raison de fierté ni un motif d' humiliation”
Raymond Aron, en archive, sur Clausewitz :
“j'ai trouvé un militaire un militaire de profession qui en même temps avait essayé de penser la logique de la guerre d'une manière qui m'a éclairé et d'un autre côté j'ai trouvé chez lui un type d'homme c'est à dire le mélange d'émotion de passion et de rationalité qui est le type d'homme pour lequel j'ai une certaine sympathie probablement parce que je me considère comme un homme passionné de nature et dont les passions sont refoulés par la volonté de rationalité”