Benmakhlouf, Ali & Atlan, Henri
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Core ideas
Raphaël Enthoven ouvre sur un éloge : si Montaigne n'est pas philosophe, c'est qu'il est le père des philosophes, de Kant à Lévi-Strauss, Hume, Nietzsche, Freud, Foucault, Pascal, Rousseau, Proust et Spinoza. Partant de la description de la « librairie », Ali Benmakhlouf explique qu'écrire « sans ordre ni dessin » ne veut pas dire sans nécessité : sa personne unifie des réalités hétérogènes, avec « poids et utilité ». Montaigne est un somnambule lucide, « nous veillons dormant, nous dormons veillant », et respecte les songes de la nuit, qui ne se donnent jamais pour des réalités. Enthoven et Benmakhlouf rapprochent Montaigne de Hume, penseur de la fragmentation du sujet et de la primauté de l'expérience sur la conviction. Ils voient aussi en lui un péripatéticien, qui pense en marchant au milieu de mille livres, et le penseur de la fortune : « nous vivons par hasard ».
Sur la religion, Benmakhlouf montre un Montaigne hostile à l'usage de la Providence pour justifier les victoires, contre les Turcs par exemple. Il distingue la foi, présence sans contraire, des opinions théologiques, soumises à la dispute. La formule « Dieu ne peut… » lui paraît une irrévérence qui enferme la puissance divine dans notre langage, ce que reprend Jean-Luc Marion. Le langage, rendu à son impuissance, est nominaliste, et pourtant Montaigne invente une langue « humide », avant la normalisation du XVIIe siècle. Benmakhlouf l'illustre par des mots repris deux fois avec un poids différent : les lois tenues en crédit « parce qu'elles sont lois », la « moitié » et la « gorge » des cannibales, les « plaisants causeurs ». Sur la politique, il rappelle que les bonnes polices réduisent l'écart entre maîtres et valets pour qu'ils puissent encore se parler. Le conservatisme de Montaigne est un constat : les hommes reconstituent spontanément un ordre. Il récuse les dictatures, dont l'ordre apparent cache un désordre réel. Montaigne plie le genou sans plier sa raison, ami d'Henri de Navarre qu'il espère voir converti.
La seconde partie porte sur la guerre. « Ils attisent la guerre non parce qu'elle est juste mais parce que c'est la guerre » : Benmakhlouf y lit une conscience de la pulsion de mort, qu'il rapproche de Freud, et un instinct d'inhumanité auquel répond un « devoir général d'humanité », justice pour les hommes, bienveillance pour les bêtes. Avec Mireille Delmas-Marty, il définit l'humanisme de Montaigne comme l'art de « limiter l'inhumain », à l'image d'Épaminondas qui ne tue pas l'ami dans le camp adverse. Les « plaisants causeurs » négligent les effets au profit des causes. Enthoven applique la formule aux lectures du 11 septembre, et Benmakhlouf conclut qu'une cause qui se veut complète falsifie le réel, alors que la description reconnaît qu'elle est incomplète. Dans le journal, Henri Atlan rapproche les expériences de Libet, où l'activité cérébrale précède la décision consciente, de la thèse de Spinoza selon laquelle le corps et l'esprit, étant une même chose, ne se déterminent pas. Le libre arbitre reste une illusion nécessaire, comme le soleil perçu à deux cents pieds.
Excerpts
Ali Benmakhlouf sur les songes :
“il dit je respecte d'autant plus les songe de la nuit parce que eux il ne se donnent jamais pour des réalités alors que beaucoup de nos pensées du jour qui sont en réalité des songes ignorent que ce sont des songes”
Ali Benmakhlouf sur le conservatisme de Montaigne :
“il y a chez lui l'idée forte que quel que soit le désordre auquel on arrive les hommes reconstitue spontanément un ordre c'est ça sa forme de conservatisme on constitue spontanément un ordre on ne peut pas vivre continuellement dans le désordre ça ne veut pas dire que le désordre est mal vu par lui c'est pas une question de valeur”
Ali Benmakhlouf sur l'humanisme comme limitation de l'inhumain :
“l'humanisme de montaige c'est limiter l'inhumain non pas aller vers des pensées abstraites de solidarité d'altruisme de générosité que sais-je c'est pas ça l'humanisme l'humanisme c'est dans les situations de catastrophe dans les situations d'inégalité dans les situations d'injustice comment réduire cette injustice”