Levi, Jean & Mathieu, Rémi & Javary, Cyrille & Billeter, Jean-François
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Core ideas
L'émission s'ouvre sur l'incertitude : on ignore presque tout de Tchouang-tseu, des trente-trois chapitres restants sur cinquante-deux et même du caractère collectif de l'œuvre. Elle évoque un texte baroque peuplé de monstres, plein d'humour et de dérision, qui invite à « s'asseoir et oublier ». Jean-François Billeter refuse l'idée d'une philosophie une et systématique. Il y voit une curiosité pour la diversité de l'expérience et une œuvre discontinue, adéquate à la discontinuité de nos « régimes d'activité » : observer, veiller, dormir, rêver, agir de façon intégrée. Cyrille Javary distingue le taoïsme lettré du Tao-tö-king et de Tchouang-tseu du taoïsme populaire, héritier d'un chamanisme néolithique, organisé en Église au VIIIe siècle face au bouddhisme. Il le relie à un peuple sédentaire, celui du « continent des esprits », qui entretient un rapport profond avec l'invisible. Jean Levi lit le mythe de Hundun, le Chaos, à qui ses deux hôtes percent un orifice par jour jusqu'à le tuer, à trois niveaux. C'est une cosmogonie, celle du passage du magma à l'univers organisé. C'est aussi une épistémologie, celle de la conscience qui découpe le réel par le langage. Enfin c'est une politique : les bons procédés et la bienveillance sociale mènent au meurtre.
Rémi Mathieu souligne l'aspiration à l'Un, la critique des distinctions confucéennes et dialecticiennes et le chapitre « De l'égalité des choses », où vie et mort ne s'opposent que dans le langage. Levi décrit un rapport ambigu au langage : instrument de séparation, mais retourné contre lui-même dans une langue baroque et hermétique. L'intervenante qui rapproche Tchouang-tseu de Wittgenstein distingue trois paroles, dont la parole fluctuante qui dit la nature des choses, et parle du flou comme paysage sans limite. Billeter démystifie l'indicible : le charron ne peut décrire son geste comme personne ne peut décrire celui de verser de l'eau, et quand on parle on ne perçoit pas. Le boucher Ding, dont le couteau suit les jointures sans plus regarder, illustre pour Levi et Mathieu une intelligence du corps qui dépasse l'intelligence intentionnelle. La conscience s'efface à mesure que le savoir-faire progresse. Billeter y voit un autre paradigme de la subjectivité, un va-et-vient entre le distinct et l'indistinct, comme lorsqu'on cherche un mot et qu'on laisse venir.
Levi lit l'apologue des singes, quatre châtaignes le soir ou le matin, comme une leçon de manipulation politique, qu'il compare au gel de postes au CNRS, et comme une réflexion qui tire l'infini du vide, à la manière de la théorie des ensembles. Il fait de Tchouang-tseu le penseur le plus radical de la Chine, pour qui le non-être est supérieur à l'être et la rencontre d'autrui, à l'inverse de Levinas, mène à la catastrophe. Il y voit aussi une critique prophétique du cercle où l'État et la technique réparent les dégâts qu'ils ont eux-mêmes causés. Mathieu définit le non-agir comme ne pas agir contre la nature des êtres, à l'exemple de Yu le Grand qui laisse s'écouler les eaux du déluge au lieu de les endiguer. Levi rapproche ces apologues déroutants des kōan du zen, qui créent un vide réceptif chez le lecteur. Il conclut qu'on peut inventer dix vies à Tchouang-tseu (brigand amputé, infirme, diplomate, obsédé des métamorphoses) mais que le seul lieu de son action est le livre, dans son rapport au lecteur.
Excerpts
Jean-François Billeter sur la discontinuité de l'œuvre :
“tantôt nous sommes observateurs, tantôt nous ne sommes plus, tantôt nous veillons, tantôt nous dormons, nous dormons sans rêve ou avec rêve. Nous sommes paresseux ou au contraire dans un régime d'activité extraordinairement intégré [...] Donc le discontinu dans l'œuvre [...] elle est l'expression adéquate d'une discontinuité dans notre expérience.”
Billeter sur la parole et la perception :
“quand on perçoit, on ne parle pas. Quand on parle, on ne perçoit pas. [...] lorsque je vous parle le centre de mon attention, je le consacre à organiser le discours et je ne peux pas à ce moment-là en même temps, avoir une perception ouverte de ce qui m'entoure”
Jean Levi sur la radicalité de Tchouang-tseu :
“à partir du moment où on crée, disons des institutions sociales, un état et que il y a des des arts et il y a disons des une technique, on entre dans un cycle infernal, c'est-à-dire que l'État et la technique détruisent le milieu et pour en quelque sorte palier cette destruction, on invente des techniques et des formes d'organisation étatique de plus en plus sophistiqué”