MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Rien ne veut rien dire/Worms, Frédéric & Boehringer, Sandra

Worms, Frédéric & Boehringer, Sandra

Worms, Frédéric: philosophe, professeur à l'École normale supérieure, auteur de La Philosophie en France au XXe siècle. Moments

Boehringer, Sandra: maîtresse de conférences à l'université de Strasbourg, cotraductrice de Mascarade masculine de Maud Gleason, invitée du journal de François Noudelmann

L'émission est animée par Adèle Van Reeth. On entend des archives de Sartre (« Radioscopie » de Jacques Chancel en 1973, discours aux ouvriers de Billancourt en 1968) et un bref témoignage de Patrice Maniglier. Des extraits des Mots, de Qu'est-ce que la littérature ?, de la présentation des Temps modernes et d'Orphée noir sont lus par Jean-Louis Jacopin.

Jean-Paul Sartre (3/4): L'intellectuel : ses œuvres littéraires et son engagement

Rien ne veut rien dire · Dec 16, 2016 · partial coverage

▶ Watch on YouTube

Coverage note: full - transcription automatique de bonne qualité.

Core ideas

L'émission part de deux gestes de 1964 : Sartre affirme écrire « pour son temps » dans Les Mots et refuse le prix Nobel décerné par « une cinquantaine de messieurs âgés ». Frédéric Worms y voit une cohérence. « Son temps » n'est pas l'histoire en général mais une situation historique précise, et le Nobel l'aurait enfermé dans une récompense esthétique. Sartre, qui avait théorisé les médias de masse dès 1947, savait aussi que le refus aurait autant de retentissement que l'acceptation. Pour Worms, la littérature est chez Sartre un art « mixte » : le langage est à la fois matière sensible, côté poétique, et signification qui éclaire la vie humaine. Elle est donc le seul art vraiment capable d'engagement. Comme l'homme « condamné à être libre » de L'Être et le Néant, l'écrivain s'engage même quand il prétend ne pas le faire : il est « l'homme au carré ». Sa légitimité ne vient pas d'un savoir d'expert mais de la responsabilité d'un choix, un « non-savoir » au sens de Kierkegaard. L'écrivain parle toujours à la première personne.

La présentation des Temps modernes (1945, « nous ne voulons rien manquer de notre temps ») montre pour Worms un engagement qui doit rester écriture et style. Sartre a fait entrer la philosophie chez Gallimard, la sienne comme celle de Merleau-Ponty et d'Aron, mais l'unité de la revue éclate : départs d'Aron, de Merleau-Ponty et de Jean Paulhan, qui refuse que l'écrivain doive se soucier de tout. Avec la guerre froide, l'engagement moral et universel devient politique, situé, puis partisan. Sartre défend la politique communiste sans adhérer au parti, tient les droits de l'homme pour un instrument « bourgeois » et choisit l'injustice qui lui paraît aller contre l'oppression globale. Camus et Aron privilégient des refus négatifs (éviter la guerre, refuser l'injustice) et Merleau-Ponty passe de l'« attentisme marxiste » au retrait critique. Sur la colonisation, Worms juge Sartre très lucide et la position de Camus plus compliquée, avec prudence. Il évoque aussi les grandes préfaces, à Genet ou aux Damnés de la terre de Fanon, dont la tirade sur la violence reste controversée.

Orphée noir (1948), préface à l'anthologie de Senghor, est selon Worms le plus beau texte de Sartre sur la poésie. Alors qu'il réservait l'engagement à la prose (« la poésie sert les mots, la prose se sert des mots »), il découvre avec Césaire et Senghor une poésie politique, parce que le Noir doit écrire dans la langue de l'oppresseur et la retourner contre elle. Sur la question noire, Sartre va plus loin que dans les Réflexions sur la question juive, où « c'est l'antisémite qui crée le juif », et où Levinas opposera la « judéité ». La négritude peut être revendiquée positivement, ce qui oblige Sartre à penser une liberté située : être ce qu'on est « autrement ». Worms commente la fin des Mots, « tout un homme, fait de tous les hommes », comme un salut individuel et collectif une fois le salut métaphysique « rangé au magasin des accessoires ». Patrice Maniglier voit en Sartre l'intellectuel impertinent et anti-autoritaire qui ruine sa propre autorité. Dans le journal, Sandra Boehringer présente Mascarade masculine de Maud Gleason : l'art oratoire comme « gymnastique de la masculinité » chez Favorinus et Polémon, une identité de genre faite de codes plutôt que de sexe biologique.

Excerpts

Frédéric Worms sur la littérature comme art mixte :

“la littérature est au fond le seul art véritablement capable d'engagement puisqu'il éclaire la cette vie et l'écrivain n'a au fond pas le choix puisqu'il manie aussi des significations et pas seulement pourrait dire du sensible comme le peintre manie de la couleur et le musicien manie du son”

Frédéric Worms sur la légitimité de l'écrivain :

“dès qu'on choisit d'écrire, on n' pas à se poser la question sans fin d'une légitimité. On a plutôt à assumer une responsabilité qu'on ne peut plus éviter. [...] l'intellectuel Sartrien n'est pas un expert.”

Frédéric Worms sur l'intellectuel :

“L'intellectuel n'est pas un surhomme. L'intellectuel, c'est l'homme au carré. C'est l'homme qui assume pleinement cette tension qu'on a évoqué tout au long de notre discussion. euh de la condition humaine en général.”