Fourquet, Jérôme
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Fourquet part du constat de la fulgurante progression de la crémation en France, passée de 0,9 % des obsèques en 1980 à 43 % aujourd'hui (et jusqu'à 70 % à Nice), pour illustrer une transformation anthropologique plus large qu'il nomme la « France hydroponique » : l'effondrement de la matrice catholique (qui structurait autrefois les rites funéraires) combiné au « grand déménagement » — la déracination géographique massive des Français depuis les années 1960-70, qu'il relie au concept américain de rootlessness/repotting de Robert Putnam — rendent le choix du lieu d'inhumation traditionnel moins évident, poussant vers la crémation comme solution rationnelle à l'absence d'ancrage territorial. Il relie ce constat au débat contemporain sur la fin de vie, où une majorité de Français juge prioritaire de légiférer sur l'euthanasie, signe selon lui d'une autonomisation individuelle poussée jusqu'au choix du moment de sa propre mort.
Il développe sa méthode d'analyse par les prénoms (à partir du fichier de l'INSEE recensant les naissances depuis 1900) pour objectiver plusieurs évolutions : l'individualisation croissante (le répertoire de prénoms utilisés est passé d'environ 2 000 sous la période napoléonienne à plus de 13 000 aujourd'hui, pour moins de naissances), la déchristianisation (le prénom Marie, porté par 20 % des filles en 1900, ne concerne plus que 0,3 % des naissances aujourd'hui) et l'influence américaine ou « couche yankee » (12 % des garçons reçoivent un prénom anglo-saxon au pic de 1993, l'« ère Kevin »). Il explique le reflux relatif de cette part américaine après 1993 non comme un recul du soft power américain mais par l'abrogation cette année-là de la loi Napoléon sur les prénoms (fondée sur le calendrier des saints), qui a élargi la palette disponible et dilué mécaniquement chaque catégorie, tout en notant que le référentiel narratif reste aujourd'hui encore très largement hollywoodien même quand il est porté par des plateformes mondialisées comme Netflix.
Fourquet retrace la bascule historique de la laïcité, ancrée à gauche depuis la loi de 1905 comme instrument de recul de l'influence catholique, puis progressivement réinvestie à droite à partir de l'affaire du foulard de Créteil en 1989 pour encadrer la visibilité de l'islam — un basculement qu'il compare à celui de la liberté d'expression dans le monde anglo-saxon. Il relie l'affaiblissement du clivage catholique/laïque à la difficulté idéologique contemporaine du centre gauche, faute d'adversaire religieux à combattre, en s'appuyant sur les travaux historiques de Louis Dupeux sur le vote du Front populaire de 1936, structuré non par la variable ouvrière ou agricole mais par la pratique religieuse départementale.
Il développe le concept de « société de consommation » (né dans les années 1960-70 avec Baudrillard et Perec, pleinement advenue dans les années 1980-90 avec l'explosion du réseau de la grande distribution) comme second grand effondrement, celui du mouvement ouvrier et de ses horizons d'attente collectifs (le « grand soir »), pour aboutir à une société du « bonheur ici et maintenant ». Il cite les travaux de Vincent Cocquebert sur l'explosion des messages publicitaires (de 200 à 1 200 par jour entre 1980 et aujourd'hui) et développe, avec l'aide d'Hartmut Rosa (accélération et aliénation), l'idée que l'accélération sociale, née d'une promesse d'autonomie, finit par la trahir en rendant le monde illisible et en empêchant la concentration nécessaire à toute action durable.
Un axe majeur de l'entretien porte sur le concept d'« archipélisation » : l'individu contemporain ne serait pas simplement isolé mais recomposerait des appartenances éphémères et à la carte (illustrées par l'exemple de la « silent disco » où chacun choisit sa propre bande-son au sein d'un même espace collectif, ou par la fragmentation de l'écoute au sein même de l'habitacle automobile). Il distingue cette logique de « communautés de passion » plus anciennes (les amateurs de moto, de camping-car) qui n'engagent qu'une facette de l'identité, contrairement aux anciennes matrices catholique et ouvrière qui embrassaient l'existence entière et se construisaient sur des générations d'engagement cumulé (illustré par le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier).
Fourquet analyse ensuite la superposition de « couches culturelles » venues combler le vide laissé par l'effondrement des matrices catholique et ouvrière : la couche japonaise puis sud-coréenne (le succès du salon Japan Expo, troisième salon le plus visité en France, l'essor des sushis depuis la fin des années 1990, la K-pop), et une couche plus récente liée à l'immigration extra-européenne, spécifique en ce qu'elle est portée directement par une démographie présente sur le territoire plutôt que diffusée par des canaux médiatiques externes (le kebab, le langage de banlieue et son mélange linguistique dans la culture rap, ou encore l'imaginaire touristique de Dubaï relayé par le rap et le football, qu'il qualifie ironiquement de « Miami halal »). Il illustre l'hybridation de ces couches par le fait divers de la « bataille du Black Pearl » à Dijon, où un bar à chicha dont le nom emprunte à la fois à Hollywood (Pirates des Caraïbes) et à une série turque diffusée sur Netflix devient le théâtre d'un affrontement entre communautés maghrébine et tchétchène.
Il développe une analyse de la métastase du trafic de stupéfiants en France (le nombre de points de deal ayant dépassé, à une époque, celui des bureaux de tabac dans certains quartiers, la saisie record de 10 tonnes de cocaïne à Dunkerque), la comparant prudemment à la situation belgo-néerlandaise où des organisations comme la « mocro mafia » défient frontalement l'État. Il relie ce phénomène à la baisse de la consommation d'alcool (« du pinard au pétard ») comme évolution de la fonction sociale de sédation historiquement dévolue à l'alcool dans les bassins ouvriers, et interprète les émeutes de 2023 comme le produit de trois facteurs conjoints : une réponse policière quatre fois plus massive qu'en 2005, une pression sociale de proximité poussant à l'apaisement, et surtout l'intérêt des organisations criminelles elles-mêmes à faire cesser les troubles nuisibles à leurs affaires — un phénomène de régulation criminelle des territoires qu'il documente également via l'usage massif de mortiers d'artifice et la mise en scène de groupes comme la « DZ Mafia » s'adressant directement à l'État.
Il conclut sur une typologie de la « droitisation » du pays qu'il juge trop souvent traitée de façon indifférenciée : sur le plan sociétal (mœurs, famille), il n'observe aucun retour en arrière et situe le pays plutôt « à gauche » (poursuite du processus des « long sixties ») ; sur le plan économique et social, il observe également un ancrage à gauche de l'électorat RN (attachement aux retraites, à la protection sociale) malgré un vernis anti-assistanat ; seule la dimension régalienne (sécurité, immigration) connaît une droitisation nette, qu'il explique par des évolutions objectives du pays plutôt qu'un simple mouvement idéologique. Il illustre par le paradoxe de figures comme Pim Fortuyn ou Alice Weidel (personnalités homosexuelles assumées à l'extrême droite) le fait que le libéralisme culturel individuel peut, une fois pleinement réalisé, générer une demande de protection sécuritaire de l'État pour garantir l'exercice de ces libertés individuelles face à des menaces perçues.
Excerpts
Sur la crémation comme symptôme de l'autonomisation individuelle et de la déchristianisation :
“« La crémation est l'ultime manifestation de cette indépendance, un choix par lequel l'individu s'émancipe jusqu'à son propre corps. Il ne reste rien, aucun lieu de mémoire physique, ce qui en fait peut-être le choix ultime de liberté. »”
Sur l'archipélisation comme recomposition, non simple disparition, du collectif :
“« C'est l'autonomisation de l'individu qui est le principe actif, qui corrode les vieilles structures d'appartenance, et derrière, ça se regroupe. [...] On peut se sentir appartenir à telle île de l'archipel pour tel ou tel sujet, pas sur d'autres. [...] Sans engagement, résiliable sans engagement. »”
Sur la régulation des émeutes de 2023 par les organisations criminelles elles-mêmes :
“« De nombreux témoignages de terrain semblaient indiquer que, une fois la soupape activée, au bout de trois jours on a eu la fin de la récré, qui a été sifflée par un certain nombre d'acteurs qui se trouvaient être les têtes pensantes du trafic de stupéfiants, en disant qu'il faut que le quartier retrouve son calme parce que c'est pas bon pour les affaires. »”