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Müller, Ralph

YouTubeur sous le nom « Ralph la cartouche », ancien assistant au département de littérature de l'université Johns Hopkins, chroniqueur pour le mensuel suisse Le Regard libre

Chiffres, Sciences et Gorille - Conversation avec @ralphmllr

Transmission · Feb 3, 2025

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Core ideas

Müller part de la définition du scientisme donnée par Hayek dans Scientisme et sciences sociales : l'imitation de la méthode scientifique dans des domaines qui ne sont pas ceux de la science, et la croyance que ce qui n'est pas scientifiquement démontrable n'existe pas. Il développe l'hypothèse que l'attrait contemporain pour la formule « une étude a montré que » relève d'une forme de paresse ou de manque de courage intellectuel : le statut de « fait démontré » déresponsabiliserait le récepteur, qui n'a plus à exercer son propre jugement, contrairement à ce qu'il appelle, en reprenant la distinction de Dilthey entre explication et compréhension, l'effort continu qu'exige la compréhension de ce qui échappe à la mesure (l'amitié, l'amour, le sens de la vie). Il illustre le danger du scientisme par l'exemple d'un faux article scientifique sur la « sexualité canine comme illustration de la culture du viol », monté de toutes pièces par des chercheurs américains pour dénoncer la politisation de la recherche, publié et primé sans que personne n'y voie autre chose qu'une question de protocole éthique.

Il développe une critique détaillée des études de psycholinguistique sur l'écriture inclusive (citant Pascal Gygax), qu'il juge emblématiques du scientisme : menées en laboratoire avec des phrases artificielles et décontextualisées, mesurant des temps de réaction au centième de milliseconde, elles évacueraient selon lui les conditions réelles du langage en usage — le contexte, qui lève dans la plupart des cas toute ambiguïté sur l'interprétation d'une forme grammaticale. Il oppose à ces expériences sa propre expérience de locuteur et de bon sens, tout en notant qu'on lui reproche alors de « n'exprimer qu'une opinion », ce qu'il retourne en question : pourquoi une opinion aurait-elle moins de valeur qu'un fait pseudo-scientifique ?

Un axe théorique de l'entretien porte sur la distinction fait/valeur héritée de la modernité philosophique, que Müller analyse, en s'appuyant sur Allan Bloom (L'Âme désarmée), comme une hiérarchisation implicite plaçant le fait au-dessus de la valeur — ce qui pousserait les sciences humaines, complexées vis-à-vis des sciences dures, à se quantifier à l'excès pour gagner en légitimité statutaire. Il développe, en discussion avec l'intervieweur qui cite Eugénie Bastié, l'idée d'un paradoxe contemporain où l'espace public ne reconnaîtrait plus que deux sources de légitimité opposées — la statistique et le ressenti individuel pur (illustré par le transgenrisme) — sans espace intermédiaire pour le jugement argumenté à la Tocqueville, et identifie comme point commun aux deux extrêmes un même refus de l'effort d'argumentation et de la responsabilité de l'énoncé.

Müller développe, en s'appuyant sur une expérience de psychologie sociale bien connue (le « gorille invisible » : des sujets concentrés sur le comptage de passes de basket ne remarquent pas un homme déguisé en gorille traversant l'écran), l'idée que la perception humaine est toujours orientée par le sens et l'intention avant d'être purement matérielle, contredisant une lecture strictement matérialiste de la cognition (argument qu'il attribue à Jordan Peterson). Il relie ce constat à une critique du « fact-checking » et du journalisme factualiste, qui prétendent à une neutralité impossible dès lors que toute perception implique un choix préalable de ce qui mérite l'attention — illustré par la métaphore de l'objectif de caméra, jamais véritablement « objectif » puisqu'il implique toujours un angle et une perspective.

Il développe, en citant le psychanalyste belge Jean-Pierre Lebrun (Un monde sans limite), l'idée que l'idéal scientiste vise un « énoncé sans énonciateur » permettant de fuir la responsabilité de ce qu'on affirme (« ce n'est pas moi qui le dis, c'est la science », « c'est le marché », « c'est un consensus scientifique »), et relie cette « phobie de l'incertain » à la formule de René Guénon sur la modernité comme « règne de la quantité » caractérisé par une phobie du mystère. Il illustre les limites du positivisme intégral par l'anecdote du Cercle de Vienne, dont les membres, lassés de faire sonner un buzzer à chaque énoncé infalsifiable prononcé sur scène, ont fini par inverser la règle, et par la trajectoire d'Auguste Comte, positiviste en chef ayant fini par fonder une véritable religion de la sociologie avec ses propres sacrements.

Il développe une réflexion sur la première étape, nécessairement pré-scientifique et philosophique, de toute démarche scientifique : le choix de l'hypothèse et de l'objet d'étude (« où pointez-vous votre microscope ? ») relève d'un jugement de valeur, d'une intuition ou d'un désir, non d'un fait — ce que la méthode scientifique elle-même ne peut jamais justifier de l'intérieur. Il illustre l'enracinement corporel et affectif de la connaissance par l'étymologie (le latin sapere, « savoir », signifiant d'abord « sentir »), par la distinction de Gilbert Ryle entre savoir propositionnel et savoir pratique (illustrée par l'exemple du code de digicode que l'on connaît par le geste sans pouvoir en énoncer les chiffres), et par des exemples concrets de dérives de la quantification (une structure d'aide aux sans-abri contrainte par des indicateurs de performance à privilégier les personnes les plus proches de la réinsertion plutôt que les plus démunies).

Il conclut sur l'importance de la lecture comme antidote à cette logique, citant L'Art d'aimer d'Erich Fromm comme lecture récente marquante, et développant, avec l'aide de la distinction de François-Xavier Bellamy entre culture comme « avoir » et culture comme « être » (dans Les Déshérités), l'idée que la lecture enrichit le vocabulaire intérieur et la capacité d'exprimer des nuances (illustré par l'appauvrissement du mot « kiffer », qui recouvre indistinctement aimer, estimer, respecter et admirer) — un enrichissement qu'il présente comme un véritable soulagement existentiel et une source de sentiment de fraternité humaine, citant Tzvetan Todorov : « la lecture aide à vivre ».

Excerpts

Sur la déresponsabilisation intellectuelle que procure le statut de « fait scientifique » :

“« Le grand charme de la science et de ce qui est scientifique, c'est d'une certaine manière de nous déresponsabiliser face à l'information qu'elle donne. Si quelque chose a été démontré scientifiquement, moi je n'ai plus rien à faire vis-à-vis de la chose démontrée [...] c'est une sorte de prêt-à-porter intellectuel. »”

Sur le refus de la responsabilité de l'énoncé, dissimulée derrière la statistique ou le ressenti :

“« On est constamment en train de dire, en creux ou explicitement : "ce n'est pas moi qui le dis" [...] c'est le marché, c'est l'algorithme, c'est la loi, c'est un consensus scientifique. On est toujours en train de jouer à ce cache-cache normatif : on planque ses valeurs dans des faits. »”

Sur l'appauvrissement du langage par la recherche du plus petit dénominateur commun, à travers l'exemple du mot « kiffer » :

“« Le mot "kiffer" pourrait signifier aimer, estimer, respecter, admirer [...] et lorsqu'on perd tous ces autres mots et qu'on reste sur "kiffer", on a perdu tout un éventail de nuances [...] on arrive au dernier point qui est la langue mathématique du code binaire, avec des 1 et des 0. »”