Doan, Raphaël
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Doan part d'une définition étymologique stricte de la démocratie (le pouvoir du peuple, qui fait lui-même la loi) pour souligner un paradoxe contemporain : nombre de personnes se disent démocrates tout en défendant l'idée que certains sujets doivent rester inaccessibles au vote populaire — une position qu'il juge cohérente pour d'autres régimes (l'aristocratie défendue par Aristote) mais contradictoire pour qui se revendique démocrate. Il situe son ouvrage dans le contexte de la dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron : avec une assemblée tripolarisée et bloquée, le référendum resterait selon lui le seul outil d'action réformatrice encore disponible pour le président.
Il retrace la méfiance historique française envers le référendum : hostilité de nombreux philosophes antiques envers la démocratie elle-même (Platon), prudence des révolutionnaires de 1789 qui n'instaurent pas une démocratie directe mais un régime représentatif (jugeant le peuple pas encore apte à s'autogouverner), puis usage du référendum plébiscitaire par les deux Napoléon, ce qui discrédite durablement l'outil aux yeux des républicains de la Troisième République. Seul le général de Gaulle rétablit une part de démocratie directe dans la Constitution de la Cinquième République, l'utilisant cinq fois entre 1958 et 1969 — usage jamais reproduit depuis avec la même fréquence, la « jambe démocratique » du régime restant selon Doan largement atrophiée depuis vingt ans.
Sur l'argument classique selon lequel le référendum dégénérerait en plébiscite pour ou contre la personne qui pose la question, Doan le juge démenti par les faits : les référendums de 1992 (Maastricht) et 2005 (traité constitutionnel européen) ont donné lieu, selon lui, aux débats de fond les plus riches sur la construction européenne, sans que la personne du président (Mitterrand, puis Chirac) domine véritablement le débat — un argument qu'il relève n'être jamais opposé, de façon incohérente, aux élections présidentielles ou législatives, pourtant littéralement des votes pour une personne.
Interrogé sur le modèle athénien, Doan précise qu'il s'agit d'une inspiration théorique plutôt que d'un modèle à transposer tel quel : il souligne que les Athéniens tiraient au sort les magistrats (pour empêcher toute professionnalisation du pouvoir) mais votaient directement les lois en assemblée, contrairement au contresens qu'il perçoit dans les conventions citoyennes tirées au sort contemporaines, qui n'ont pas d'équivalent dans la pratique athénienne. Il cite la Suisse et certains États américains comme preuves qu'une démocratie directe partielle peut fonctionner à grande échelle moderne.
Doan détaille sa proposition centrale : permettre à tout groupe représentant un quart des députés de déclencher, une fois par an, un référendum sur une proposition de loi, organisé lors d'une élection déjà programmée ou d'un scrutin dédié s'il n'y en a pas dans les douze mois. L'objectif est de sortir de l'impasse où seul le président peut aujourd'hui déclencher un référendum — usage rendu risqué depuis que de Gaulle a lié en 1969 son propre départ à un résultat négatif, créant un précédent implicite dissuasif pour ses successeurs. Il propose également d'élargir le champ des sujets soumis à référendum, aujourd'hui restreint par l'article 11 de la Constitution.
Il développe une critique du contrôle de constitutionnalité exercé sur les référendums, estimant qu'il n'est pas juridiquement certain que le Conseil constitutionnel soit compétent pour en contrôler le contenu, et que, par principe, aucune instance ne devrait pouvoir s'opposer à une loi votée directement par le peuple souverain, qui est aussi le pouvoir constituant. Il analyse la notion de « démocratie libérale » comme un attelage conceptuellement contradictoire plutôt qu'un compromis naturel : la démocratie (le pouvoir de la majorité) et le libéralisme (la protection des droits individuels contre la majorité, théorisé par Tocqueville à travers la « tyrannie de la majorité ») tirent structurellement dans des directions opposées, et l'expression n'aurait survécu que faute d'autre fondement de légitimité disponible après la fin des monarchies de droit divin.
Sur la montée du populisme, Doan avance que l'absence de démocratie directe sur des sujets non traités par les partis traditionnels (illustré par l'exemple suisse, dépourvu d'équivalent du Rassemblement national) alimente mécaniquement les partis extrêmes ; il cite des sondages montrant un écart massif entre les positions des électeurs et celles de leurs représentants (une majorité des électeurs de La France insoumise favorable à la suppression du statut de fonctionnaire ; 75 % des Français favorables à la limitation de l'immigration ; 65 % favorables à l'accélération de la construction nucléaire), écart qu'il explique par l'effet de bulle militante subi par les élus (illustré par l'échec de la campagne d'Arnaud Montebourg en 2022 après une proposition sur les visas algériens, ou la marginalisation de François Ruffin au sein de son propre camp).
Interrogé sur le paternalisme démocratique légitime (l'exemple de la peine de mort), Doan défend une confiance de principe dans le débat référendaire, estimant qu'un vrai débat de fond produirait des positions plus nuancées que ce que suggèrent les sondages à chaud, et cite des exemples contrastés (mariage pour tous, légalisation du cannabis) adoptés ou rejetés tantôt par référendum tantôt par voie parlementaire dans différents pays, pour relativiser l'idée que le référendum serait intrinsèquement plus sujet à l'erreur que la voie parlementaire. Il développe la vertu pédagogique du référendum, en s'appuyant sur la critique par Christopher Lasch (La Révolte des élites) de Walter Lippmann : contrairement à la logique technocratique selon laquelle il suffirait de bons rapports d'experts pour trancher sans consulter le peuple, c'est l'engagement dans un débat référendaire qui pousse les citoyens à s'informer, et non l'inverse.
Doan relie enfin le sentiment d'impuissance politique contemporaine à un repli culturel plus large, en écho à la thèse du sociologue Robert Putnam sur les « Long Sixties » (le désir de révolution politique américaine des années 1960, faute de débouché, se muant en révolution intérieure psychédélique puis, aujourd'hui, en développement personnel) et à une comparaison avec le désespoir de la génération romantique du XIXe siècle, arrivée trop tard après la Révolution et l'Empire pour connaître une action politique comparable. Il nuance cependant que ce n'est pas l'acte de voter un référendum en soi qui redonnerait ce sentiment de prise sur le monde, mais la démonstration concrète, par les réformes effectivement adoptées, que l'action politique reste possible.
Excerpts
Sur l'incohérence de se dire démocrate tout en excluant certains sujets du vote populaire :
“« De fait, au nom de qui, au nom de quoi pourrait-on opposer à l'ensemble du peuple français, souverain en son propre pays, qu'un sujet lui est inaccessible et qu'il lui est interdit de faire ses propres choix. »”
Sur la contradiction conceptuelle entre démocratie et libéralisme :
“« Le libéralisme s'oppose en grande partie à la démocratie. [...] C'est un char qui part dans deux directions différentes. La démocratie, c'est d'abord le pouvoir du peuple [...] le libéralisme [...] pense à l'individu, à la protection de ses droits fondamentaux qui ne sont pas vraiment présents dans la définition de la démocratie à l'origine. »”
Sur la vertu pédagogique du référendum, citant l'analyse de Lasch sur Lippmann :
“« Le grand paradoxe de l'âge de l'information [...] c'est que les Américains sont les moins informés, précisément parce qu'on les a traités comme des gens qui n'avaient pas besoin d'être informés parce que des technocrates allaient trancher. [...] Le référendum, ça oblige à informer, c'est certain. »”