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Bastié, Eugénie

journaliste et essayiste au Figaro, autrice de Adieu mademoiselle, La Guerre des idées, Le Bouc émissaire, terreur ou contre-révolution et La Dictature des ressentis

Féminisme, Conservatisme sexuel, et Andrew Tate - Conversation avec Eugénie Bastié

Transmission · Jul 29, 2024

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Core ideas

Bastié part de sa lecture du mouvement #MeToo comme conséquence directe, plutôt que rupture, de Mai 68 : dans une société ayant aboli les codes traditionnels de la relation amoureuse sans rien y substituer, seul le droit reste disponible pour réguler les rapports sociaux (citant Montesquieu : « quand il n'y a pas de mœurs, il faut des lois »), ce qui produit une judiciarisation croissante des rapports hommes-femmes. Elle développe, avec l'intervieweur, une lecture péguyste de cet effondrement : la morale laïque républicaine reposait en réalité sur la même transcendance religieuse qu'elle prétendait dépasser, et Mai 68, en coupant radicalement cette transcendance et toute forme d'autorité, aurait fini par produire, des décennies plus tard, un retour de balancier vers l'ordre et la limite — mouvement qu'elle qualifie de conservateur avec réserve, le distinguant de la contrainte véritablement intériorisée (le « tribunal intérieur » chrétien décrit par Montesquieu) par opposition à une simple contrainte externe et anarchique exercée par les réseaux sociaux.

Elle développe l'idée que les mouvements contemporains (#MeToo, wokisme) ne sont pas simplement puritains mais simultanément hédonistes et puritains, chaque curseur poussé à son maximum : le néoféminisme prône le plaisir solitaire féminin sans réserve tout en criminalisant le plaisir partagé et le désir masculin, ce qu'elle illustre par l'analyse de Douglas Murray du clip Anaconda de Nicki Minaj (désir féminin agressif célébré, désir masculin réciproque immédiatement rejeté comme illégitime). Elle relie ce déséquilibre à l'effondrement documenté de l'activité sexuelle chez les jeunes générations, qu'elle interprète non comme un retour authentique de la chasteté traditionnelle mais comme une peur de l'altérité et une anesthésie préventive contre la souffrance de la rupture (illustrée par le « couple libre » sans engagement), tout en saluant par ailleurs le reflux de la pression sociale à l'hypersexualisation précoce qu'elle avait elle-même connue dans les années 1990.

Un axe théorique central de l'entretien porte sur le désaccord entre Bastié et le féminisme de gauche rousseauiste sur l'origine de la violence masculine : contre l'idée que « la culture du viol » ou la « masculinité toxique » seraient de purs codes sociaux imposés aux petits garçons, elle défend une explication partiellement biologique (la testostérone, la différence de rapport à la sexualité et à la force physique entre les sexes) dont la civilisation aurait pour tâche de canaliser les pulsions plutôt que de les nier. Elle développe sa thèse centrale, déjà présente dans Adieu mademoiselle, opposant le voile et la galanterie comme deux solutions civilisationnelles symétriques et opposées au désir masculin : le voile fait peser la contrainte sur le désir féminin, la galanterie (née en France au XVIIIe siècle) la fait peser sur la retenue masculine, permettant des décolletés audacieux dans une société où le langage envers les femmes restait strictement codifié.

Elle développe une critique du déni sélectif de certaines féministes concernant les agressions sexuelles commises par des hommes issus de l'immigration, citant l'affaire de Cologne (« Bataclan sexuel ») comme moment de rupture comparable à l'affaire du foulard de Créteil pour la gauche sur la question de l'islam — le refus de nommer le problème (au nom de ne pas « faire le jeu des racistes ») révélant, selon elle, que face au choix entre défendre la victime et accabler un coupable jugé politiquement inopportun, une partie du féminisme choisit systématiquement le second critère. Elle prolonge cette critique jusqu'au silence de certaines figures néoféministes (dont Judith Butler, citée exigeant des « preuves » des viols du 7 octobre 2023 alors qu'aucune preuve n'est jamais réclamée pour les accusations #MeToo) et dénonce une obsession pour les combats identitaires du passé (l'antisémitisme historique, le patriarcat d'hier) qui empêche de voir leurs formes contemporaines.

Sur le basculement électoral des femmes vers le Rassemblement national documenté par Jérôme Fourquet (treize points gagnés entre 2019 et 2024), Bastié développe l'hypothèse d'un « féminisme sécuritaire » porté par l'insécurité vécue dans son propre corps mais aussi par un réflexe maternel (la mort du petit Thomas ayant, selon elle, « fait vibrer » les mères pour leurs propres enfants), tout en notant le paradoxe inverse chez les jeunes femmes sans enfants, largement acquises à La France insoumise (jusqu'à 40 % des 18-24 ans dans certains sondages) : l'instinct maternel, privé de son objet naturel, se reporterait selon elle sur d'autres figures (l'Autre avec un grand A, l'étranger perçu comme victime), le récit progressiste offrant en outre aux jeunes femmes une gratification identitaire et professionnelle qu'un contre-discours conservateur peine à égaler.

Elle développe une analyse du phénomène Andrew Tate comme réaction masculiniste symétriquement dangereuse au néoféminisme (comparé à son équivalent français Alain Soral, tous deux convergeant vers l'islam), y voyant la preuve que la différence des sexes, si elle n'est pas canalisée par la civilisation, ressurgit sous des formes caricaturales — dans la pornographie, le masculinisme en ligne ou une forme d'islam radical offrant, comme l'illustre le personnage du roman Soumission de Houellebecq, un cadre rassurant et binaire à une jeunesse en situation de « misère sexuelle » et d'insécurité identitaire des deux sexes.

Elle consacre un développement au phénomène des « tradwives » et à la revalorisation de la femme au foyer, qu'elle relie à une conception moderne de la liberté assimilant systématiquement émancipation et rupture avec la tradition (« on dit en creux à la femme au foyer : tu n'as pas choisi »), citant Chesterton sur le paradoxe consistant à juger la femme esclave quand elle aide son mari mais libre quand elle travaille pour un employeur, ainsi que Christopher Lasch (La Vie ordinaire des femmes) et l'historienne Régine Pernoud sur le pouvoir réel exercé par les femmes au Moyen Âge, période où le foyer restait le centre de la vie sociale. Elle relie la dévalorisation contemporaine du travail domestique à la logique de quantification généralisée (Castoriadis : « tout ce qui compte doit pouvoir être compté ») qui rend structurellement invisible toute activité non salariée, tout en nuançant son admiration pour l'esthétique parfois artificielle et compétitive du mouvement tradwife américain (l'exemple de la « Ballerina Farm » participant à un concours de beauté dix jours après son accouchement).

Elle développe enfin, à partir de la crise démographique occidentale, l'observation que seules les communautés religieuses (Israël, les catholiques pratiquants français, plus encore les traditionalistes) parviennent aujourd'hui à dépasser le seuil de renouvellement des générations — signe, selon elle, que la fécondité collective est indissociable d'une forme de transcendance et d'espérance en l'avenir, la stérilité démographique occidentale constituant à ses yeux « le fait politique déterminant du XXIe siècle », plus fondamental encore que la question migratoire qui n'en serait qu'une conséquence. Elle conclut sur une critique de l'écosystème médiatique contemporain (l'émotion et le témoignage individuel supplantant l'abstraction et le débat rationnel) et sur le paradoxe d'un « relativisme intolérant » où le ressenti individuel devient une vérité indiscutable rendant tout désaccord existentiellement grave, contrairement à des désaccords historiques plus profonds (l'affaire Dreyfus) qui n'empêchaient pas amitiés et sociabilité communes par-delà les clivages.

Excerpts

Sur la judiciarisation comme conséquence, non rupture, de Mai 68 :

“« Dans une société où tout est permis, où il n'y a plus de loi commune, on en arrive à une judiciarisation des rapports sociaux, puisque la seule chose qui peut réguler les rapports sociaux, c'est le droit. [...] C'est la liberté du renard dans le poulailler, et en retour on demande un retour de l'ordre sous la forme d'une judiciarisation. »”

Sur le voile et la galanterie comme deux solutions civilisationnelles opposées au désir masculin :

“« Le voile est une contrainte posée sur le désir des femmes [...] alors que la galanterie, c'est exactement l'inverse : le désir masculin lui était extrêmement policé, civilisé, tenu. [...] Le voile et la galanterie sont deux possibilités civilisationnelles opposées de canaliser le désir masculin. »”

Sur le paradoxe de la fécondité et de la transcendance dans les sociétés sécularisées :

“« Peut-être qu'il n'est pas possible pour une communauté de faire encore des enfants si elle ne croit pas en quelque chose. [...] C'est assez fascinant que le désir de reproduction soit lié à la transcendance — c'est pour ça que les sociétés occidentales sont entrées dans une crise très profonde, directement liée à leur déchristianisation. »”