MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Transmission/Delsol, Chantal

Delsol, Chantal

philosophe, autrice notamment de La Haine du monde, La Fin de la chrétienté et Le Crépuscule de l'universel

Communisme, Postmodernité et Chants russes - Conversation avec Chantal Delsol

Transmission · Oct 7, 2024

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Delsol part de sa découverte des auteurs d'Europe centrale écrivant après la chute du Mur, dont les comparaisons entre le monde occidental et le monde totalitaire ou post-totalitaire l'ont frappée comme « angoissantes » : modernité occidentale et totalitarisme partageraient des structures philosophiques communes, en particulier le constructivisme — l'idée que la condition humaine elle-même peut être indéfiniment déconstruite et reconstruite. Elle illustre ce parallèle par l'exemple de la destruction de la religion : les Soviétiques ont fermé les églises et la foi a resurgi intacte dans les caves, tandis qu'en Occident, sans fermeture forcée, la pratique religieuse s'est effacée d'elle-même. Elle met en garde contre la confusion entre « condition de l'homme » (universelle, depuis Cro-Magnon) et « condition de l'homme occidental », rappelant qu'il existe d'autres civilisations (chinoise, indienne) organisées sur des bases holistes plutôt qu'individualistes.

Elle développe une critique de la « liberté des Lumières » (l'article 4 de la Déclaration de 1789 : « la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres ») comme conception purement abstraite et invivable en pratique — illustrée par le cas des orphelins roumains des « camines spital », devenus fous après avoir été laissés seuls en permanence, preuve selon elle qu'aucun être humain ne peut vivre en pure île individuelle. Elle propose de reformuler cette liberté non comme limitée par celle d'autrui mais comme fondée sur la responsabilité envers autrui — un principe qu'elle juge encore largement, quoique imparfaitement, appliqué en pratique par les liens familiaux et communautaires réels, ce qui la conduit à nuancer la thèse d'une société occidentale totalement atomisée.

Sur la démographie et la religion, Delsol relève que les contextes sociaux affichant la natalité la plus forte sont systématiquement religieux (Israël via les juifs orthodoxes, la France selon un gradient athées/catholiques pratiquants), citant la prédiction de l'essayiste Roger Heim (« Les Cent Prochains Siècles ») selon laquelle les peuples non religieux, faute de transmettre quoi que ce soit, n'auront simplement pas survécu. Elle développe, en réponse à une lecture déclinologique classique, l'idée que la fin de la chrétienté ne signifie pas la fin de la civilisation mais un point de bascule vers autre chose, refusant le discours de la « fin du monde » qu'elle attribue à un biais propre à toute génération vieillissante confondant la fin de son propre monde avec la fin du monde en général.

Un axe théorique majeur de l'entretien porte sur l'évolution du rapport au temps : le monde préchrétien, cyclique (retour permanent au chaos puis à l'être), est bouleversé par l'invention juive puis chrétienne d'un « temps fléché » orienté vers le salut et une amélioration progressive du monde (justifiant selon elle la création d'hôpitaux et d'écoles par l'Église) ; la modernité, née avec une perte de foi qu'elle situe dès Montaigne et accélérée par la Révolution française, conserve cette flèche temporelle en la sécularisant en Progrès (avec un grand P), promesse de perfection ici-bas qui produira aussi bien les horreurs du marxisme que les avancées techniques réelles du XIXe siècle ; les deux guerres mondiales brisent cette confiance et inaugurent la post-modernité, caractérisée par un « présentisme » et un « bougisme » sans direction — l'avenir s'étant effondré tout en gardant, par « snobisme chronologique » (C.S. Lewis), le mépris moderne du passé, ce qui explique selon elle que le nazisme (légitimé par le passé) reste bien plus condamné que le communisme (légitimé par le futur).

Elle développe, en écho à Günther Anders (qu'elle présente comme le premier penseur de l'angoisse apocalyptique nucléaire d'après-guerre) et à Christopher Lasch, une réflexion sur l'omniprésence contemporaine des pensées de l'apocalypse, qu'elle relativise fermement par une évocation personnelle et familiale : son arrière-grand-mère mangeant des rats pendant le siège de Paris, ses grands-parents décimés par la Grande Guerre, ses parents pris entre la Shoah et le goulag — rappelant que le baby-boom français a commencé dès 1942, en pleine occupation, preuve que chaque génération affronte et surmonte ses propres tragédies sans que cela justifie le renoncement à la vie.

Sur le totalitarisme proprement dit, Delsol le distingue nettement d'une simple dictature ou tyrannie : le critère hannah-arendtien central est que le chef totalitaire ne croit pas imposer son caprice arbitraire mais se pense comme un simple rouage d'un sens de l'histoire qui le dépasse. Elle juge que « tout peuple moderne » reste structurellement susceptible de basculer dans le totalitarisme, mais nuance ce risque par la persistance, selon elle, de liens communautaires informels (fêtes de voisins, solidarités familiales) qui contredisent une lecture de la société occidentale comme purement atomisée et désolée au sens arendtien. Elle développe, en dialogue avec l'intervieweur, une distinction entre le despotisme technocratique « à la Platon » (« je sais, donc je commande », illustré par une citation de Jacques Delors sur « un despotisme doux et éclairé ») et le totalitarisme proprement dit, où le pouvoir finit par truquer rétroactivement la vérité historique elle-même.

Delsol développe une définition de l'universalisme dans Le Crépuscule de l'universel : contrairement au mythe (récit particulier, ni vrai ni faux, propre à chaque civilisation), l'universel est un récit qui se prétend vrai pour tous, en tout temps et en tout lieu — invention selon elle spécifiquement occidentale, héritée des Juifs, de Platon et du christianisme, puis sécularisée par les Lumières en « droits de l'homme ». Elle analyse la contestation postmoderne de cet universel (portée depuis Sartre et surtout Fanon, puis les études décoloniales) comme une critique en partie fondée : l'universel occidental serait en réalité un particularisme déguisé, imposé sous couvert de vérité — jugement qu'elle reconnaît largement partager, estimant que l'Occident « n'a plus tellement d'arguments à apporter » après avoir « été beaucoup trop loin ».

Elle développe une analyse symétrique de l'excès rationaliste moderne, dont la post-modernité serait la réaction : à force d'ériger la Raison en absolu excluant tout sentiment (critique portée par les « maîtres du soupçon » Marx, Nietzsche, Freud, puis Foucault), on a fini par détruire jusqu'à la possibilité même d'être simplement raisonnable — illustrée par la métaphore, empruntée à l'intervieweur citant Jonathan Pageau, de l'enfant sur une chaise haute sommé de rester parfaitement sage jusqu'à ce qu'il finisse par tout renverser. Elle développe enfin une explication de l'asymétrie mémorielle entre nazisme et communisme (l'absence de « Nuremberg du communisme ») par le fait que le nazisme serait un « enfant meurtrier des anti-Lumières » (jugé mauvais à la racine) tandis que le communisme serait un « enfant meurtrier des Lumières » elles-mêmes (jugées bonnes par principe, y compris dans leurs excès) — illustrée par une anecdote personnelle vécue lors d'un colloque en Pologne, où des participants polonais entonnent avec joie un chant militaire russe anti-polonais tandis que les Allemands présents restent silencieux, un vécu qui révèle selon elle combien le communisme, contrairement au nazisme allemand, a été vécu par les Polonais comme le tissu ordinaire et continu d'une vie entière plutôt que comme une parenthèse à renier.

Excerpts

Sur l'invention chrétienne du « temps fléché » comme rupture avec le temps cyclique préchrétien :

“« Les Juifs ont inventé un temps fléché, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de destin pour Israël, c'est nous qui faisons notre temps [...] Le temps fléché allait vers le salut d'une part, mais il allait aussi vers une amélioration du temps [...] c'est pourquoi les chrétiens ont passé leur vie à créer des hôpitaux, à créer des écoles. »”

Sur le double effondrement contemporain du passé et de l'avenir caractérisant la post-modernité :

“« L'avenir s'est effondré, et ça c'est très angoissant pour la population [...] il ne reste plus que le présentisme, le bougisme, et on gigote dans la pénombre. Ce qui est nouveau est quand même mieux, mais on ne sait pas trop où ça va. »”

Sur l'universalisme occidental comme particularisme déguisé, critique qu'elle reconnaît en partie fondée :

“« L'ensemble des cultures autres que la nôtre disent : vous nous barbez avec votre universel, nous on a autre chose [...] c'est un particulier qui ne se dit pas, et c'est pour la puissance que vous l'avancez comme universel. [...] Franchement, on a plus tellement d'arguments à apporter à notre universel. »”