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Gobin, Julien

philosophe, auteur de L'Individu fin de parcours, le piège de l'intelligence artificielle, collection Le Débat, Gallimard

Comment le «Paradoxe du choix» paralyse - Julien Gobin

Transmission · Jul 21, 2025

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Core ideas

Gobin explique être parti d'une observation de contradictions internes au mouvement transgenre (sur la question des déterminismes sociaux et biologiques) pour remonter à un malaise plus profond dans le « logiciel démocratique » : la trajectoire d'émancipation initiée par la démocratie, poussée à son terme, produirait un individu voulant s'affranchir de toute influence extérieure — y compris, grâce à la technologie, des déterminismes biologiques eux-mêmes.

Il caractérise notre époque comme celle du « poste » (post-modernité, post-vérité, mais aussi le post sur les réseaux sociaux), qu'il compare à la phase de chrysalide chez les insectes (empruntant au concept de « société liquide » de Zygmunt Bauman) : une période de dissolution des structures anciennes sans direction claire vers un nouvel état, contrairement par exemple à la transition post-baroque vers le classicisme, qui avait un objectif défini.

Gobin développe, en s'appuyant sur Tocqueville, l'idée que la démocratie est un « logiciel culturel » complet et pas seulement un système de vote : l'égalité des conditions exige que l'émancipation individuelle soit réelle pour que le vote ne soit pas une mascarade, mais cette même dynamique d'émancipation, poursuivie indéfiniment, dissout progressivement toutes les « couches » identitaires (famille, religion, tradition) jusqu'à un noyau qui, loin d'être un moi authentique stable, se révèle n'être qu'un flux émotionnel fragile et vulnérable — il illustre ce risque de conformisme de masse paradoxal par une scène de La Vie de Brian des Monty Python où une foule proclame en chœur « nous sommes tous des individus ».

Il développe longuement, à partir de l'ouvrage Le Paradoxe du choix de Barry Schwartz, l'idée qu'il existe un niveau optimal de quantité de choix, au-delà duquel la multiplication des options (illustrée par la métaphore du bar à salade et par les sites de comparaison d'hôtels) engendre davantage de regret, d'anxiété et de dépression plutôt que de satisfaction — un phénomène qu'il relie à La Fatigue d'être soi d'Alain Ehrenberg : dans les sociétés traditionnelles hétéronomes, la pathologie type était la culpabilité née d'un interdit transgressé ; dans la société contemporaine où presque tout est permis, la pathologie devient l'épuisement né de l'obligation permanente de choisir et de bien performer.

Gobin analyse un paradoxe central de l'individu contemporain : une soif d'indépendance et d'autonomie couplée à un refus de la responsabilité qui devrait normalement l'accompagner (« une indépendance irresponsable plutôt qu'une dépendance responsable »), illustrée par le recours croissant au développement personnel en entreprise (qui reproduit la même hyperresponsabilisation qu'il prétend soigner), par la dilution de la responsabilité dans les bureaucraties technocratiques (citant la formule d'Arendt sur la bureaucratie comme « tyrannie sans tyran »), et par le recours à l'intelligence artificielle pour des conseils existentiels plutôt que pour la seule productivité. Il relie ce phénomène à une statistique frappante sur la génération Z américaine, la plus individualisée de l'histoire mais aussi celle qui se sent le moins maîtresse de son destin (faible « internal locus of control »), un sentiment qu'il relie à la fois à la complexité technocratique perçue comme inchangeable et à des découvertes en neurosciences questionnant le libre arbitre lui-même — tout en défendant, avec une référence à une remarque de Jordan Peterson, l'utilité pragmatique de la fiction du libre arbitre pour traiter autrui comme moralement responsable.

Sur le transidentitarisme, présenté comme une « loupe entomologique » révélant les contradictions de l'époque, Gobin distingue deux postures opposées qu'il juge tout aussi révélatrices : d'une part les personnes non binaires, pour qui l'identité profonde ne dépend d'aucun déterminisme biologique ou social (position qu'il qualifie de philosophiquement idéaliste) ; d'autre part les personnes engagées dans une transition hormonale complète, qui recherchent au contraire à se fondre dans les codes les plus stéréotypés du sexe opposé — une démarche que Gobin, en citant des brochures associatives et des témoignages de youtubeurs, juge révélatrice d'un paradoxe : la revendication d'émancipation de tout déterminisme social s'accompagne du choix actif d'un déterminisme genré très classique. Il relève un second paradoxe : certaines personnes rapportent une dysphorie de genre ressentie dès l'âge de deux ou trois ans, ce qui questionnerait, selon lui, la thèse d'une identité purement construite socialement dès lors qu'elle se manifeste avant toute socialisation significative. Il ajoute un troisième niveau d'analyse, empruntant à la « procédure d'influence sociale » du psychologue Herbert Kelman (1958) : la conformité, l'identification et l'intériorisation comme trois mécanismes distincts pouvant expliquer l'adhésion à un mouvement identitaire, en particulier à l'adolescence.

Il développe, en s'appuyant sur Pierre Manent, l'idée qu'une société fondée sur la liberté individuelle comme valeur suprême se fonde en réalité sur « le principe le plus associal qui soit », coupant la société de sa substance réelle qui est la sociabilité. Gobin relie cette fragilisation du lien social au recul historique de la mort et de la vulnérabilité de l'expérience quotidienne (division par 60 de la mortalité maternelle et par 60-100 de la mortalité infantile en deux siècles), qui nourrirait une illusion d'invulnérabilité renforcée par la technologie (GPS, livraison à domicile, télétravail, réseaux sociaux permettant de choisir intégralement ses relations) — illusion rompue lors d'épisodes de retour du réel comme la pandémie de Covid-19 ou la vieillesse, où la dépendance redevient soudain manifeste. Il cite Christopher Lasch (La Culture du narcissisme) pour rappeler que le narcissique n'est pas un être indépendant et fier mais un être dépendant malgré lui et qui déteste cet état, et illustre ce point par une anecdote personnelle sur des personnes âgées rencontrées en Californie, couvertes de tatouages symbolisant une puissance et une autodétermination passées, mais désormais frappées de solitude et de dépendance physique.

Sur la dénatalité, Gobin développe trois explications : un environnement économique d'atomisation rendant la charge parentale plus lourde en l'absence de solidarités familiales élargies ; le refus individualiste de la charge et du compromis qu'implique un enfant ; et, plus philosophiquement, l'écoanxiété rapportée par environ la moitié des 18-35 ans dans certains sondages qu'il cite, qu'il interprète non comme un altruisme réel mais comme une incapacité à concevoir un monde où le réel, la souffrance et le compromis referaient leur retour — contrairement, note-t-il, aux générations précédentes qui ont continué à avoir des enfants y compris en temps de guerre (le baby-boom débutant sous l'Occupation). Il illustre à l'inverse le sens que peut apporter la parentalité en citant l'autobiographie de la philosophe Adèle Van Reeth, La Vie ordinaire, où celle-ci découvre qu'« être enceinte me repose de moi », le décentrement de soi apportant un sens que la quête individualiste perpétuelle ne parvenait pas à fournir.

Gobin conclut sur les trois « garde-fous » identifiés par Tocqueville contre les dérives individualistes de la démocratie — les associations, les juges garants de l'intérêt général, et la religion (le protestantisme en particulier pour les États-Unis) — en notant, avec une référence à Robert Putnam (Bowling Alone), que les deux premiers (associations et pratique religieuse) se sont effondrés depuis les années 1960, laissant le droit comme dernier rempart, lui-même contournable par une inflation continue de « droits fondamentaux » revendiqués comme des déclinaisons nécessaires des droits de l'homme. Il termine en défendant la lecture, non guidée par la recommandation algorithmique mais par l'errance et le hasard (illustrée par sa propre découverte fortuite de l'essai méconnu La Cybernétique et l'humain d'Aurel David, 1965, dans une librairie d'occasion), comme antidote à la « dictature de l'efficacité » et comme espace du « verbe » (le logos, au sens polysémique et symbolique) par opposition au « ratio » calculateur et optimisateur de l'époque contemporaine.

Excerpts

Sur le paradoxe entre soif d'indépendance et refus de responsabilité :

“« L'individu contemporain a une soif d'indépendance profonde, l'autonomie, l'indépendance, et en même temps ne veut pas la responsabilité qui va avec. C'est-à-dire qu'on veut plutôt une indépendance irresponsable qu'une dépendance responsable, alors que normalement il faut les deux morceaux de l'omelette ensemble. »”

Sur les deux gestes contradictoires du transidentitarisme, selon Gobin :

“« Le premier geste révèle l'étendue de l'individualisme contemporain [...] ma suprême subjectivité décrète que je suis de l'autre bord de la frontière sexuelle. [...] Mais dans le deuxième geste, il ne se contente pas d'être une monade isolée qui décrète qu'elle mute : il demande à la société de venir conforter cette nouvelle réalité. »”

Sur la maternité comme décentrement salvateur, citant Adèle Van Reeth :

“« "Être enceinte me repose de moi." Me repose de moi, pourquoi ? Voilà, la fatigue d'être soi. Et j'ai un but. [...] C'est en se cherchant perpétuellement qu'on ne se trouve jamais. Et c'est en ne se cherchant pas qu'elle s'est trouvée. »”