Strauch-Bonart, Laetitia
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Strauch-Bonart explique avoir écrit son ouvrage après avoir renoncé à une philosophie abstraite et impersonnelle de la droite, pour adopter un format autobiographique (qu'elle qualifie d'« autoessai ») répondant à la question « pourquoi suis-je devenue de droite ? » plutôt qu'à une simple défense de principes. Elle raconte avoir longtemps affirmé être de gauche par identification à un milieu intellectuel (l'ENS, Sciences Po) et par la croyance qu'elle défendait « le peuple », alors même qu'elle défendait déjà, sans le nommer, l'ordre, l'autorité, la transmission, la famille et la méritocratie — jusqu'à ce que son futur mari lui fasse remarquer l'incohérence de sa position.
Elle développe l'idée, à rebours du récit classique de la rupture œdipienne comme moteur du basculement à gauche, que son propre basculement vers la droite serait né d'une absence : celle d'un père, dont le manque a créé à la fois une instabilité matérielle et un déficit d'amour et d'autorité structurante. Elle défend l'école comme lieu de liberté véritable (l'accès à une culture préexistante plutôt que l'injonction vide à la « créativité »), développant l'idée que « la contrainte est mère de liberté » (illustrée par l'exemple du dessin sous contrainte formelle ou de l'apprentissage des tables de multiplication), et cite Wbec (Houellebecq, Sérotonine) sur la distinction entre familles recomposées et familles « décomposées ».
Elle développe le concept de « croyances de luxe » (emprunté à Rob Henderson, dont elle cite l'autobiographie Troubled, et à Christopher Lasch) pour analyser comment des idées portées par des élites (l'apologie du divorce, la libéralisation des drogues illustrée par la trajectoire culturelle des Beatles et des Rolling Stones jusqu'à la crise des opioïdes américaine) produisent des conséquences sociales négatives disproportionnellement subies par les classes populaires. Elle distingue deux figures problématiques : l'hypocrite qui professe des idées permissives tout en vivant lui-même de façon conservatrice (mariage stable, éducation exigeante pour ses propres enfants) sans l'assumer publiquement, et le cohérent radical qui applique ses idées jusqu'au bout au détriment même de ses propres enfants (elle cite l'exemple de Jeremy Corbyn refusant les grammar schools pour son fils, provoquant son divorce, et le cas français comparable de Jean-Luc Mélenchon).
Sur le conservatisme lui-même, Strauch-Bonart retrace sa découverte du terme lors d'un travail sur les réformes de « Big Society » de David Cameron à l'Institut de l'entreprise, puis sa rencontre avec l'œuvre d'Edmund Burke (les « petites sections » ou little platoons de la société civile) et de Roger Scruton, dont elle traduit How to Be a Conservative en 2016. Elle raconte être devenue son amie proche après l'avoir contacté directement par courriel en 2014, avoir participé au Conservative Philosophy Group qu'il avait cofondé, et avoir passé du temps dans sa ferme avec sa famille. Elle relate les derniers mois de la vie de Scruton, marqués par une campagne de dénigrement du magazine New Statesman fondée sur des citations tronquées, sa maladie diagnostiquée peu avant sa mort en janvier 2020, et son dernier texte publié dans The Spectator (« The meaning of life is gratitude »), dont elle tire le titre de son propre ouvrage.
Elle développe une défense de l'« éloge du préjugé » selon Burke : le préjugé serait une sagesse accumulée transmise par les générations précédentes, une « béquille » nécessaire face à la complexité du réel, fondée sur l'existence d'une nature humaine stable — contrairement au postmodernisme, qui nie cette nature humaine et traite l'individu comme une pâte à modeler façonnable par les intellectuels au nom de l'utopie. Elle défend l'idée d'une asymétrie entre risque et bénéfice justifiant une vision prudente voire pessimiste par défaut (mieux vaut se méfier à tort que subir un danger réel non anticipé).
Un axe théorique central de l'entretien porte sur la tension entre libéralisme et conservatisme dans la conception de la nature humaine : elle distingue le pessimisme hobbesien des premiers libéraux (l'homme comme loup pour l'homme) de l'optimisme naïf de certains libéraux de la fin du XXe siècle (l'idée que le doux commerce suffit à rapprocher les hommes, la « création organisée de l'insatisfaction » critiquée via la fable des abeilles et la formule de Christophe Geffroy sur le « pessimisme des acteurs, optimisme du système »), pour défendre sa propre position de « libéral-conservatisme » : la conviction que la frontière entre bien et mal traverse chaque individu, exigeant un effort moral constant plutôt qu'une simple confiance dans des mécanismes institutionnels.
Elle retrace sa formation intellectuelle initiale auprès de Jean-Claude Michéa, son professeur de philosophie en terminale, décrit comme un « coup de foudre intellectuel » et l'origine de son adhésion première au « michéisme » — une critique conjointe du libéralisme économique et du libertarisme culturel issu de mai 68, perçus comme alliés objectifs dans la déstructuration des solidarités populaires. Elle explique s'en être progressivement éloignée en gagnant sa propre vie et en observant que le marché offrait des possibilités d'ascension sociale que l'État n'offre plus, concluant que le marché peut aussi être un facteur de stabilité plutôt que seulement de destruction créatrice — position qu'elle avait défendue publiquement dans un dialogue contradictoire avec Michéa publié dans le Figaro Vox.
Interrogée sur le paradoxe britannique (un pays historiquement libéral-conservateur mais dont le déclin culturel et migratoire contemporain semble plus avancé que celui de la France), Strauch-Bonart développe l'hypothèse que le libéralisme économique, coupé de ses racines conservatrices et politiques (l'appartenance à une culture et une nation communes), peut s'autonomiser en un matérialisme intégral incompatible à terme avec la survie même du système — un risque qu'elle illustre par le contre-exemple chinois, où la prospérité économique reste en réalité étroitement subordonnée au contrôle politique du parti.
Elle défend enfin, en conclusion, une régulation ferme des réseaux sociaux pour les mineurs (comparant leur dangerosité à celle de la cigarette plutôt qu'à celle de la malbouffe), estimant que le vrai libéral-conservatisme accepte des contraintes fortes lorsque la cognition libre elle-même est menacée — la liberté individuelle louée par les libéraux présupposant selon elle des institutions non libérales (la famille, l'école) qui façonnent d'abord l'individu capable ensuite de choisir librement. Elle relie cette réflexion à sa propre pratique de « détox numérique » (suppression des réseaux sociaux, notifications désactivées, téléphone laissé à un emplacement fixe) et défend la lecture et l'ennui volontairement cultivé comme antidotes à la fragmentation de l'attention contemporaine.
Excerpts
Sur la définition du libéral-conservatisme face aux dangers cognitifs contemporains :
“« Être libéral conservateur, c'est accepter que dans certains domaines [...] on accepte de mettre des barrières, des contraintes qui peuvent même être très fortes, si l'on considère que sans ces contraintes on met en danger un des fondements de la vie humaine et peut-être même un des fondements du libéralisme. [...] Comment peut-on défendre l'individu si cet individu n'a plus de cognition libre ? »”
Sur les « croyances de luxe » et l'hypocrisie des élites progressistes :
“« Il y a aussi le cas, très fréquent, de gens qui ont ces croyances de luxe mais qui vivent d'une façon tout à fait conservatrice [...] Mais ils ne l'assument pas. Et le problème, il est là, il est dans l'hypocrisie. [...] C'est là qu'elles font beaucoup de mal, parce que si elles se regardaient en face, elles essaieraient de rapprocher leurs idées et leur vie. »”
Sur le dernier texte de Roger Scruton avant sa mort :
“« Il explique que malgré toutes les épreuves, cette cabale et cette souffrance, il retient : "The meaning of life is gratitude." [...] Je peux vraiment vous assurer qu'il n'écrivait pas ça parce que ça faisait joli. Il le pensait profondément. »”