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Polony, Natacha

essayiste et éditorialiste, autrice de Chronique du Rien n'est perdu 2018-2023 aux éditions de l'Observatoire

Quand la flemme de cuisiner nourrit l’esclavage - Natacha Polony

Transmission · Apr 28, 2025

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Core ideas

Polony explique avoir écrit sa chronique sur la livraison à domicile (« Deliveroo Uberisé, l'esclavage sympa ») pour dénoncer la capacité des sociétés développées à effacer les conséquences de leurs choix de consommation, transformant le citoyen autonome et responsable en pur consommateur. Elle développe l'idée que le modèle Uber/Deliveroo repose sur un « esclavage à peine dissimulé », comparable selon elle à la fast fashion, permettant de ne rien savoir des conditions de production sous-jacentes.

Elle défend le repas gastronomique français, classé au patrimoine immatériel de l'UNESCO (classement qu'elle interprète comme un signe de disparition imminente plutôt que de vitalité), comme rituel social fondamental lié à la diversité climatique unique de la France sur le 45e parallèle. S'appuyant sur l'enseignement de Jacques Puisais (fondateur de l'Institut français du goût, dont elle est présidente, théoricien de la « psychosensorialité »), elle soutient que préparer soi-même son repas est un acte de liberté et de choix conscient (choisir ses ingrédients, faire vivre un paysan français), à l'opposé de la livraison qui installe une dépendance croissante — un phénomène qu'elle transpose de l'échelle individuelle à l'échelle nationale (la France devenue « nation de consommateurs » sous l'effet de la grande distribution et du libre-échange).

Polony développe une lecture du discours funèbre de Périclès (Thucydide, La Guerre du Péloponnèse) comme définition fondatrice de la démocratie articulant liberté, égalité méritocratique et fraternité, en y ajoutant le concept grec d'aidos (pudeur, honneur, honte sociale) qu'elle juge absent des conceptions modernes de la démocratie ; elle relie l'amour du beau et du plaisir partagé chez Périclès à une opposition au culte de la mort des fascismes (citant le « Viva la muerte » franquiste) et à l'utilitarisme anglo-saxon centré sur le seul intérêt égoïste.

Elle développe une comparaison entre catholicisme et protestantisme dans le rapport au repas et au plaisir (illustrée par le film Le Festin de Babette) : le catholicisme, croyant en la présence réelle du Christ dans l'eucharistie, prendrait le repas plus au sérieux que le protestantisme, qui n'y verrait qu'une métaphore — un clivage théologique qu'elle relie au temps statistiquement plus long passé à table dans les pays historiquement catholiques. Elle déplore l'américanisation de l'alimentation française (deuxième pays au monde en nombre de McDonald's, la bouteille de Coca-Cola de 1,5L et le pack de six canettes figurant parmi les cinq produits les plus achetés en supermarché français) et développe une critique gustative de la « malbouffe » fondée sur le sucre, le gras et le mou, qu'elle oppose à la complexité de l'acide et de l'amer caractéristique de la cuisine et des vins français, plaidant pour l'enseignement du goût aux enfants comme condition de leur liberté cognitive future.

Sur le paradoxe de la « gauche Uberisée » (un sondage Cluster 17 montrant que les électeurs se disant les plus à gauche sont les plus gros consommateurs de livraison), Polony l'explique par l'assimilation, opérée par une partie de la gauche depuis des décennies, de toute défense du patrimoine agricole et alimentaire à un discours pétainiste (illustré par la formule « la terre, elle ne ment pas », qu'elle attribue à Emmanuel Berl et non à Pétain lui-même), rendant impensable pour cette gauche l'émancipation que représenterait la consommation d'un produit paysan — elle cite l'exemple de José Bové traité de réactionnaire par son propre camp écologiste, et l'analyse de Vincent Cocquebert sur l'affaiblissement de la critique communautaire et morale du consumérisme au profit d'une critique strictement écologique.

Elle développe une défense de la souveraineté (individuelle, nationale et populaire) en s'appuyant sur les Mémoires sur l'instruction publique de Condorcet (1791) : la puissance publique doit l'éducation au peuple car il ne peut y avoir de démocratie véritable si les citoyens dépendent d'autrui pour leur jugement — position qu'elle oppose à l'« épistocratie » contemporaine, où l'on invoque la complexité du monde pour justifier de s'en remettre aux seuls experts, rejetant dans le camp des « populistes » ou « réactionnaires » quiconque conteste cette délégation. Elle plaide pour l'introduction de cours de couture et de bricolage à l'école primaire (pour les deux sexes), citant l'exemple japonais des cours de tenue de maison, comme moyen de restaurer l'indépendance concrète et la fierté du travail bien fait.

Sur la crise de la gestion du Covid-19, Polony développe l'idée que « l'usine à complotistes » a été l'État français lui-même : le mensonge initial sur l'inutilité des masques (dissimulant un manque de stocks), suivi de multiples revirements sans jamais d'aveu de changement d'avis, la gestion opaque par conseil de défense plutôt que par le Parlement, et la présentation de choix politiques comme de purs arbitrages scientifiques, auraient selon elle durablement abîmé la confiance démocratique. Elle relève la censure temporaire sur les réseaux sociaux de l'hypothèse d'une fuite de laboratoire à Wuhan, plus tard jugée plausible par les services secrets américains, comme exemple emblématique de cette perte de crédibilité institutionnelle.

Polony développe une théorie du complotisme comme parfois issu d'un « doute raisonnable » poussé jusqu'à l'irrationalité par des individus qu'elle qualifie d'« hyperrationnels » plutôt que simplement crédules, et fait remonter la défiance envers les médias au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen (55 % de « non » contre une quasi-unanimité médiatique en faveur du « oui »), moment d'émergence de figures comme Étienne Chouard. Elle relie l'essor du complotisme et de la polarisation politique à l'atomisation sociale (en écho à l'anomie durkheimienne) : l'absence de communauté charnelle réelle pousserait à la recherche d'une communauté d'idées de substitution, radicalisée par nature.

Elle critique enfin le mécanisme rhétorique consistant à repousser vers les « extrêmes » ou à stigmatiser (« réactionnaire », « décliniste », « populiste », « complotiste ») quiconque conteste le système dominant — retraçant une généalogie depuis le livre Le Rappel à l'ordre de Daniel Lindenberg (2002, publié après l'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour), qui rangeait dans un même sac critique des intellectuels aussi divers qu'Alain Finkielkraut, Michel Houellebecq, Régis Debray et Marcel Gauchet. Elle défend, en conclusion politique, une « ligne de crête » d'ajustement permanent plutôt que la facilité des positions extrêmes, tout en refusant explicitement d'assimiler cette posture à l'« en même temps » d'Emmanuel Macron, qu'elle juge dépourvu de colonne vertébrale cohérente.

Excerpts

Sur le rôle de la livraison à domicile dans la dépendance généralisée :

“« Uberit, c'est ne pas donner de son temps [...] ça veut dire que de plus en plus, nous dépendons des autres. Nous dépendons des autres pour notre alimentation, pour nos vêtements, pour chaque objet [...] Et en fait, ce qui arrive à l'échelle individuelle arrive aussi à l'échelle nationale. »”

Sur l'usine à complotistes qu'aurait été l'État pendant le Covid :

“« L'usine à complotistes en France aura été l'État français pendant sa gestion de la pandémie, qui n'a pas traité les citoyens comme des adultes mais comme des enfants. [...] La séquence s'est ouverte sur un mensonge objectif de la part de l'État. »”

Sur le mécanisme de stigmatisation qui repousse la critique vers les extrêmes :

“« On mettait dans le même sac [...] Alain Finkielkraut, Michel Houellebecq, Régis Debray, Marcel Gauchet [...] parce qu'ils critiquaient cette démocratie telle qu'elle fonctionnait. [...] C'est un cadeau, parce qu'il est hors de question de critiquer ceux qui nous ont conduits dans l'ornière depuis 30 ou 40 ans. »”