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Sugy, Paul

journaliste au Figaro, auteur de L'Extinction de l'homme, le projet fou des antispécistes

Antispécisme, Constructions sociales, et Dry January - Conversation avec Paul Sugy

Transmission · Aug 12, 2024

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Core ideas

Sugy part de la thèse selon laquelle l'antispécisme (l'idée que l'espèce humaine ne peut être séparée du reste du règne animal, l'homme n'ayant pas plus de droits que les autres espèces) constitue une déconstruction de la frontière des espèces analogue à la déconstruction antérieure des différences entre les sexes. Il développe l'idée que cette déconstruction nie ce qui fait le propre de l'intelligence humaine — la capacité à discerner, distinguer et catégoriser le réel — et que l'histoire de la pensée a toujours progressé par distinctions successives plutôt que par leur abolition. Il relie ce refus de distinguer à d'autres mouvements contemporains (le brouillage des catégories juridiques étranger/citoyen, homme/femme), y voyant un même geste consistant à qualifier de « fasciste » toute affirmation qu'une chose est radicalement différente d'une autre.

Il développe une critique de l'analogie centrale des antispécistes (Peter Singer se présentant comme l'héritier de la libération des esclaves et des femmes) : cette comparaison, selon Sugy, fonctionne dans les deux sens et révèle son propre piège — élever l'esclave ou la femme à la dignité de l'homme libre est possible parce qu'on raisonne à partir du modèle humain, mais vouloir élever l'animal à ce même rang est impossible par nature, ce qui conduit en réalité, dans la construction politique qui en découle (citant l'ouvrage Zoopolis de Sue Donaldson et Will Kymlicka), non pas à humaniser l'animal mais à abaisser l'humain en le dépossédant de privilèges fondamentaux. Il illustre ce risque par l'exemple extrême de la protection de la proie contre son prédateur, argument pris au sérieux par certains auteurs antispécistes (Thomas Lepeltier) au nom de l'égale considération de toute souffrance.

Un axe important de l'entretien porte sur le parallèle, développé par l'intervieweur et validé par Sugy, entre l'indifférenciation homme/animal et le « jaïnisme contemporain » (illustré par l'exemple des moines bouddhistes balayant devant leurs pas pour épargner les insectes) : humaniser l'insecte a pour envers symétrique d'« insectiser » l'homme, mécanisme rhétorique qui a historiquement précédé le génocide rwandais (les Tutsis comparés à des cafards). Sugy relève l'ironie que cette réduction biologique de l'humain vienne parfois d'auteurs par ailleurs obsédés par la mémoire de la Shoah, tout en reconnaissant, en miroir, que l'argument historique inverse (l'abattage industriel des animaux ayant techniquement préparé les techniques d'extermination de masse) mérite d'être pris au sérieux sur le plan anthropologique.

Sugy développe une critique méthodologique centrale : les théories antispécistes, comme les théories déconstructivistes du genre, commettent une même erreur consistant à prendre une discipline particulière (la biologie pour les uns, la sociologie des constructions sociales pour les autres) pour l'intégralité de la vérité sur l'homme — une « idéologie par synecdoque » où l'objet d'étude se confond avec la réalité totale. Il illustre par l'ironie que le même camp intellectuel qui réduit l'humain à sa seule biologie pour l'assimiler à l'animal insiste, sur les questions de genre, sur le primat absolu de la construction sociale contre toute donnée biologique — deux mouvements de pensée en apparence opposés révélant selon lui un même travers : prétendre avoir le dernier mot sur l'homme à partir d'un seul champ disciplinaire.

Il développe une réflexion sur le vocabulaire militant comme outil de victoire sémantique préalable au débat, illustrée par l'expression « animal non humain », qui installe implicitement l'idée que l'homme n'est qu'une espèce parmi d'autres avant même que la discussion commence. Il refuse pour sa part de se définir comme « spéciste » (contrairement à ce que le cadre binaire antispéciste/spéciste impose), jugeant que fonder la défense de l'humain sur la simple supériorité de son espèce reviendrait à accepter un biologisme réducteur — préférant s'appuyer sur des traits propres à l'humain que la biologie seule ne peut expliquer : le pardon (impossible chez l'animal, qui reste marqué par la loi de la vengeance instinctive), la mise en récit et l'esthétisation de la souffrance (illustrée par Robert Antelme et son témoignage des camps de la mort, dont il tire une expérience littéraire et non purement biologique de la douleur), ou encore la capacité à glorifier certaines souffrances (la douleur de l'enfantement).

Un parallèle développé avec l'intervieweur porte sur l'instrumentalisation des minorités, aussi bien dans le wokisme racial (où juifs et Asiatiques, statistiquement mieux insérés économiquement aux États-Unis, sont reclassés comme « adjacents à la blancheur » dès lors que leur réussite contredit le postulat d'un système structurellement favorable aux seuls Blancs) que dans l'antispécisme, où Sugy observe, en citant un aveu de Peter Singer sur son absence d'empathie personnelle pour les animaux, que la cause animale sert d'abord un projet de perfectionnement de la conscience morale humaine plutôt que le bien-être réel des animaux — ces derniers n'ayant, note-t-il, jamais eux-mêmes réclamé les droits qu'on prétend leur octroyer.

Sugy développe une lecture quasi théologique de l'antispécisme, s'appuyant sur les réflexions tardives de Jacques Derrida sur la question animale (« l'épistémè judéo-chrétienne » combattue conjointement avec le logocentrisme aristotélicien) : dans une civilisation qui a déjà supprimé toute iconographie et manifestation spirituelle chrétienne, l'homme resterait la dernière « image de Dieu sur terre » — l'idée que l'homme est créé à l'image de Dieu innervant encore, souvent inconsciemment, la notion moderne des droits de l'homme. S'attaquer à l'image de l'homme reviendrait ainsi, pour Sugy, à abattre le dernier mur porteur d'une civilisation chrétienne déjà en ruine, parallèle qu'il établit avec la tentative, dans certains cercles wokistes, de déconstruire jusqu'aux mathématiques elles-mêmes (la polémique sur « 2+2=5 »), signe selon lui d'une volonté sous-jacente de rendre tout arbitraire pour ouvrir un espace de pouvoir sans limite.

Il développe une critique de la confusion contemporaine entre souffrance et mal moral, empruntée à C.S. Lewis et son ouvrage Le Problème de la souffrance : réduire le mal à ses seules conséquences biologiques (la souffrance mesurable) empêche de comprendre que certaines souffrances (l'accouchement, l'effort sportif librement consenti) ne relèvent pas d'un mal moral, et que la souffrance humaine, vécue et racontée intérieurement, diffère radicalement de la souffrance purement biologique de l'animal.

Il conclut sur une analyse de son propre billet d'humeur viral sur le « Dry January », qu'il interprète comme une importation anglo-saxonne d'un puritanisme de l'excès (alterner privation totale et abondance totale, « décembre à la cave, janvier sec ») étrangère à la tradition latine de la mesure, et surtout comme une inversion de la logique évangélique du jeûne discret (« que ta main gauche ignore ce que fait ta droite ») en signalement de vertu public sur les réseaux sociaux. Il relie ce phénomène à l'essor plus large du développement personnel comme nouvelle forme de rentabilité protestante appliquée à soi-même, et à la transformation du journalisme en miroir narcissique du lecteur plutôt qu'en fenêtre sur le monde. Il recommande enfin les aphorismes de Gustave Thibon (L'Échelle de Jacob), dont il retient l'idée qu'il ne faut jamais renier ce qu'on a autrefois cru («ne brûle pas ce que tu as adoré»), et plaide pour une lecture d'accompagnement bienveillant des auteurs plutôt qu'une lecture immédiatement réfutative, citant l'ouvrage de Thomas Vien, Sélection des intelligences, sur les méfaits de l'enseignement dissertatif systématique.

Excerpts

Sur le paradoxe de l'analogie entre libération animale et libération des minorités humaines :

“« Élever l'esclave à sa condition [...] est tout à fait possible parce qu'on raisonne à partir du modèle de l'homme libre. Dans la libération animale [...] on ne pourra jamais donner aux animaux la même place que les êtres humains. [...] Ils finissent par destituer l'humain pour le déposséder de privilèges fondamentaux. »”

Sur l'idée que l'homme reste la dernière image de Dieu dans une civilisation sécularisée :

“« Dans un monde qui a supprimé toute iconographie chrétienne, toute représentation de Dieu, l'homme est la dernière image de Dieu sur terre. [...] En s'attaquant à l'image de l'homme, les antispécistes s'attaquent, qu'ils en aient conscience ou non, au dernier mur porteur qui n'avait pas encore été abattu de cette civilisation chrétienne en ruine. »”

Sur le « Dry January » comme inversion du jeûne évangélique en signalement de vertu :

“« Dans l'Évangile, l'effort de privation est discret [...] que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche. L'intérêt du Dry January, hashtag assumé par ses promoteurs, ce n'est pas seulement de faire un janvier sans alcool, c'est de créer une tendance autour de ce janvier sans alcool. »”