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Fitoussi, Samuel

essayiste, auteur de Pourquoi les intellectuels se trompent aux éditions de l'Observatoire, également auteur d'un ouvrage sur le wokisme dans les fictions

Quand nos génies deviennent idiots - Samuel Fitoussi

Transmission · Apr 14, 2025

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Core ideas

Fitoussi part d'une énigme centrale : comment expliquer que presque tous les grands intellectuels de la seconde moitié du XXe siècle, majoritairement de gauche, se soient trompés sur la quasi-totalité des grands événements du siècle (soutien à Mao, à Fidel Castro, à la révolution iranienne) ? Il illustre ce constat par le cas de Simone de Beauvoir, qui publie 400 pages à la gloire de Mao après un voyage en Chine maoïste alors qu'elle savait déjà qu'il s'agissait d'une dictature, et qui justifie ailleurs le goulag au nom de la « construction positive communiste » ; par Roland Barthes, qui ne s'indigne de rien de ce qu'il observe en Chine mais se scandalise de l'absence de champagne dans l'avion du retour ; et par le sort de Simon Leys, diffamé par la presse de gauche pour avoir dit la vérité sur le bilan humain du maoïsme, ou de Libération, qui a salué l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges avant de qualifier pendant deux ans et demi les récits de réfugiés cambodgiens de « fake news » anticommunistes.

Il développe une explication cognitive fondée sur les travaux de Hugo Mercier et Dan Sperber : la raison humaine n'aurait pas pour fonction première d'atteindre la vérité mais de nous faire bien voir socialement, une thèse qu'il relie à l'exemple de Jonathan Haidt opposant Socrate (qui raisonne rigoureusement et finit exécuté) à l'individu conformiste (davantage susceptible d'être l'ancêtre commun de l'humanité actuelle, la sélection ayant favorisé le second). Cette « rationalité sociale » l'emporterait sur la « rationalité épistémique » lorsque le coût de l'erreur est faible et le coût de la vérité élevé — contrairement à un pilote d'avion, dont l'erreur a un feedback immédiat et vital, l'intellectuel n'a pas de retour du terrain et sa réputation n'est pas indexée sur la validité de ses opinions, contrairement au boulanger dont le pain, bon ou mauvais, se juge immédiatement (il forge la formule : « le boulanger est tenu par son pain, l'intellectuel est tenu par ses pairs »).

Fitoussi développe l'idée que le conformisme de milieu — les intellectuels partageant amitiés, revues, colloques, cafés — pousse à raisonner en fonction du consensus de ce milieu plutôt que de la vérité, un phénomène renforcé par le fait que le changement d'opinion a un coût social bien plus élevé pour un intellectuel, dont chaque prise de parole publique (livres, plateaux, prévisions) l'enferme dans une rationalisation a posteriori de ses positions passées. Il cite l'étude de Philippe Tetlock montrant que les intellectuels les plus réputés font les pires prévisions géopolitiques sur plusieurs décennies, sans que cela affecte leur réputation.

Il analyse également des biais historiques spécifiques : l'anglophobie et le « nationalisme transféré » que dénonçait déjà Orwell chez les intellectuels britanniques fascinés par Staline (faute de pouvoir exprimer un patriotisme jugé mal vu, ils reportent ce besoin sur l'URSS) ; la fascination pour le totalitarisme comme système offrant une cohérence intellectuelle rassurante (illustrée par l'accueil enthousiaste réservé à Hitler sur les campus allemands, ou par la proposition de désarmement unilatéral face aux nazis formulée par Bertrand Russell) ; et le rôle psychologique de l'utopie, citant la formule attribuée à Raymond Aron selon laquelle l'utopie « sert à critiquer ce qui existe au nom de ce qui n'existe pas ». Il évoque aussi le concept d'« œcophobie » de Roger Scruton (rejet de tout ce qui est propre à sa propre nation), et la phrase d'Aron sur le fait que « l'intelligentsia ne me pardonnera jamais de ne pas leur avoir donné le plan pour atteindre la société parfaite ».

Un axe important de l'entretien porte sur la sociologie contemporaine des « élites diplômées » : Fitoussi s'appuie sur Peter Turchin et sa théorie de la « surproduction d'élites » (un système produit plus de diplômés que de postes disponibles, générant un ressentiment propice aux révolutions), sur Bryan Caplan et sa critique de l'éducation comme pur signal plutôt que formation de compétences utiles, et sur des données montrant la transformation sociologique du parti travailliste britannique (0 % de diplômés en 1900, 80-90 % aujourd'hui). Il développe l'idée d'une coupure sociologique croissante entre diplômés et non-diplômés, qui ne se côtoient plus dans le monde du travail ni dans les relations amoureuses, renforçant l'homogénéité idéologique du monde universitaire (illustrée par l'étude montrant que plus un étudiant en architecture passe de temps à l'université, plus ses goûts architecturaux s'éloignent de ceux de la population générale) et l'influence disproportionnée de cette classe sur la vie publique et les partis politiques, y compris à son détriment électoral (il cite la défaite de Kamala Harris, piégée entre l'électorat majoritaire antiwoke et les injonctions de la frange la plus diplômée de son parti).

Fitoussi développe enfin une analyse du wokisme dans les fictions hollywoodiennes et françaises, s'appuyant sur son propre livre consacré au sujet : il détaille le « test de Bechdel-Wallace », les critères de diversité institutionnalisés par les Oscars et par le CNC en France, et le recours par les studios américains à des cabinets de conseil en « diversité et inclusion » qui relisent les scénarios avant tournage. Il analyse, en citant le critique Will Jordan, l'évolution des personnages féminins vers des figures parfaites dès le départ, sans transformation intérieure ni défaut (contrairement au Mulan de 1998, comparé au remake de 2020), ce qui les rendrait moins attachants pour le spectateur ; il relie ce constat à la disparition de la figure du mentor âgé au profit de l'enfant qui « rééduque » les adultes, et cite la série White Lotus comme contre-exemple qui joue consciemment avec ces archétypes woke pour mieux les retourner.

Il conclut sur l'importance de la lecture face aux réseaux sociaux, qui procureraient une gratification immédiate sans rétention réelle des connaissances, et recommande les mémoires et chroniques de Jean-François Revel, qu'il présente comme son intellectuel de référence pour son style et sa lucidité sur le XXe siècle.

Excerpts

Sur le mécanisme cognitif expliquant l'aveuglement des intellectuels :

“« La fonction de la raison en fait n'est pas ou pas uniquement en tout cas de nous mener à la vérité [...] La fonction de la raison est aussi sociale, c'est-à-dire que l'évolution nous a prédisposés à raisonner pour nous faire bien voir des autres. [...] Le prix de l'erreur est élevé [chez un pilote], on a davantage tendance à raisonner rigoureusement. [...] En revanche, quand le prix de l'erreur est faible, la raison nous oriente plutôt vers ce qui fait consensus. »”

Sur la coupure sociologique entre diplômés et non-diplômés et ses conséquences politiques :

“« Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux [...] l'identification à une même communauté se fait beaucoup sur la base du diplôme et les diplômés restent entre eux, les non-diplômés restent entre eux. [...] Welbeck le résumait le mieux : les riches votent Macron, les pauvres votent Marine Le Pen et les classes moyennes votent NFP. »”

Sur l'évolution des personnages féminins dans les fictions woke, à travers l'exemple de Mulan :

“« Dans le premier Mulan [1998], elle doit gagner le respect de ses pairs et compenser ses lacunes physiques par une intelligence tactique supérieure. Elle doit progresser. [...] Alors que dans le deuxième [2020], Mulan dès le début du film est la meilleure guerrière de Chine [...] elle n'est pas méritante donc on a du mal à avoir de la sympathie pour elle. »”