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Beauregard, Étienne-Alexandre

essayiste québécois, chercheur à l'Institut Cardus, auteur d'Anticivilisation : pourquoi nos sociétés s'effondrent de l'intérieur aux éditions Presses de la Cité, préfacé par Mathieu Bock-Côté

De la déconstruction à la reconstruction - Étienne-Alexandre Beauregard

Transmission · Sep 22, 2025

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Core ideas

Beauregard présente son ouvrage comme une réflexion incarnée sur sa propre génération (né en 2000), qu'il décrit comme les « cobayes » d'une expérience sociale entamée dans les années 1960-1970 consistant à couper le fil de la transmission générationnelle au nom de l'émancipation individuelle — un pari qu'il juge raté, la génération Z souffrant selon lui de ne pas avoir eu accès aux institutions civilisatrices que sont la famille, la communauté et la nation.

Interrogé sur l'assassinat de Charlie Kirk et la difficulté d'une partie de la gauche américaine à le condamner clairement, Beauregard développe une lecture s'appuyant sur La Société ouverte et ses ennemis de Karl Popper : selon lui, le traumatisme totalitaire de l'après-guerre a conduit à déprioriser le principe démocratique majoritaire au profit d'une « société ouverte » où la possibilité pour chacun de vivre comme il l'entend prime sur la loi du nombre — de sorte qu'une figure démocrate au sens classique (favorable au débat, comme Kirk selon lui) devient un ennemi du régime dès lors qu'elle défend des positions conservatrices jugées contraires à cette société ouverte.

Il développe une critique de la lecture par Hannah Arendt du procès Eichmann (Eichmann à Jérusalem) : s'appuyant sur l'historien Johann Chapoutot, il soutient qu'Eichmann n'était pas le bureaucrate dénué d'opinion personnelle décrit par Arendt (qui se serait laissée abuser par sa stratégie de défense), mais un nazi convaincu s'étant vanté en privé, en exil en Argentine, de sa fierté d'avoir exécuté cinq millions d'ennemis du Reich. Beauregard estime que cette lecture erronée de la « banalité du mal » a nourri, via l'École de Francfort (Adorno, Marcuse), l'idée que l'homme ordinaire porterait en lui un potentiel proto-fasciste latent, justifiant une méfiance structurelle envers la majorité et la famille traditionnelle, perçue comme fabrique de « personnalités autoritaires ».

Beauregard développe longuement l'analyse de Herbert Marcuse, qu'il présente comme la clé de la mutation de la gauche occidentale : Marcuse aurait constaté, au milieu du XXe siècle, que l'émergence de l'État-providence et d'une classe moyenne prospère avait éteint l'appétit révolutionnaire du prolétariat, le contraignant à chercher de nouveaux groupes incarnant la « contradiction vivante » du système (les Afro-Américains dans le contexte américain) — un rapport qu'il qualifie de purement « instrumental » à la minorité, celle-ci étant valorisée non pour elle-même mais pour sa fonction négatrice révolutionnaire. Il relie cette logique à la notion de « chaîne d'équivalence » développée par Chantal Mouffe, consistant à additionner les mécontents de la culture occidentale pour la renverser, et cite Laurent Bouvet sur la contradiction structurelle d'une gauche qui, se voulant à la fois du peuple et progressiste, se retrouve prise en étau quand le peuple penche à droite.

Il analyse la chanson Imagine de John Lennon comme une synthèse culturelle de cette « fonction négatrice » (une liste de négations sans vision positive de remplacement) couplée à un individualisme radical, illustré selon lui par une autre chanson de Lennon (« I just believe in me »).

Beauregard consacre une large part de l'entretien à une critique de la « liberté négative » telle que théorisée par Isaiah Berlin et John Stuart Mill (le principe de non-nuisance) : il soutient que cette conception, réduite à l'absence de contrainte, ne peut penser la liberté sur le long terme, l'illustrant par l'exemple de l'addiction (celui qui prend son premier verre est libre, celui qui en est à son septième a perdu, par l'usage même de sa liberté, sa capacité à s'arrêter). Il développe ensuite en détail l'exemple de la politique de « réduction des méfaits » en Colombie-Britannique (distribution de drogue dite « sécuritaire », refus de la police dans les parcs publics), qu'il présente comme un échec démontrant que la dépénalisation d'un comportement fonctionne comme un encouragement implicite plutôt que comme une posture neutre — un point qu'il relie à l'idée que « tout geste posé est une norme en puissance » (la norme statistique glissant vers la norme morale).

Il s'appuie sur Norbert Elias pour définir le processus de civilisation comme un apprentissage de la maîtrise des pulsions, et soutient que le relâchement des normes depuis les années 1960-1970 constitue un mouvement inverse, dont les plus vulnérables paieraient le prix le plus lourd — illustré par l'exemple des zones autonomes sans police à Portland (marquées selon lui par des vols, viols et meurtres) et par les travaux de la penseuse britannique Louise Perry sur les conséquences de l'affaiblissement du mariage pour les femmes et les enfants. Il cite également l'autobiographie de Rob Henderson (concept des « croyances de luxe », désignant des idées portées par des élites diplômées qui n'en subissent pas elles-mêmes les conséquences négatives) comme repère personnel expliquant sa propre attirance pour le conservatisme, à partir du manque plutôt que du privilège.

Sur la neutralité de l'État, Beauregard critique le concept de « nudge » (Thaler et Sunstein) comme un « paternalisme libertarien » contradictoire dans les termes, qui reconnaît implicitement que le cadre d'action n'est jamais neutre tout en refusant d'assumer une conception explicite du bien ; il lui préfère une régulation étatique franche, assumant une hiérarchie de valeurs plutôt qu'une incitation dissimulée — position qu'il illustre par une critique des publicités d'État (l'exemple d'une publicité automobile incitant au vélo) qu'il compare au « paternalisme sans père » décrit par Christopher Lasch, plus insidieux car dépourvu d'interlocuteur identifiable à qui s'opposer.

Sur la démocratie et le populisme, Beauregard développe un chapitre consacré à la reconfiguration de la coalition de droite depuis la fin de la guerre froide (la disparition de l'ennemi communiste commun), et soutient que le discours populiste contemporain reprend, en le retournant contre l'ordre progressiste, le vieux schéma marxiste majorité/minorité — une lecture qu'il illustre par la formule de Bernie Sanders (« for the many, not the few ») appliquée de façon incohérente selon les sujets économiques ou identitaires. Il critique cependant sévèrement des figures comme Andrew Tate ou Steve Bannon (le « contrarianisme » et la « politique diagonale » visant à rassembler tous les mécontents du système établi), qu'il juge structurellement identiques à la logique marcusienne qu'il dénonce par ailleurs, et défend l'idée qu'« une société sans élite n'existe pas », plaidant pour une élite consciente de sa dette de responsabilité envers le peuple plutôt que pour une contre-culture perpétuelle. Il analyse l'échec du mouvement des Gilets jaunes comme un refus structurel de l'incarnation et de l'élite plutôt qu'une volonté réelle de reconstruction.

Beauregard développe enfin une critique de l'« addiction à la posture dissidente » qui traverserait tout le spectre politique (illustrée par la logique du « mainstream is bad », citant Eugénie Bastié et l'ouvrage Révolte consommée d'Andrew Potter et Joseph Heath sur l'art contemporain comme marqueur de distinction sociale), et plaide, en réponse au populisme de droite comme au wokisme, pour un dépassement de la seule critique négative vers la reconstruction d'une « décence commune » qu'il définit par deux piliers d'origine chrétienne : la dignité et l'égalité intrinsèque de la personne humaine, et la sollicitude envers les plus vulnérables.

Excerpts

Sur le tabou ultime que les libéraux refuseraient de poser, selon Beauregard :

“« À partir de maintenant, il faut se poser la question qui est le tabou ultime pour les libéraux qu'ils ne veulent jamais poser depuis un siècle. Qu'est-ce que je dois faire de ma liberté ? Comment agir de manière vertueuse ? Comment être heureux ? Comment vivre ensemble ? Ces questions-là, qu'on a tout fait pour ne pas poser, mais que la déconstruction nous amène par la force des choses à se poser. »”

Sur l'échec de la politique de réduction des méfaits en Colombie-Britannique :

“« Si tout le monde se mettait à le faire, ça serait très nuisible pour le lien social [...] on a une prévalence de l'usage de drogue à peu près partout, une augmentation du total de drogues présentes [...] des gens qu'on a poussé carrément dans la pente glissante du vice [...] parce qu'on refusait l'idée du traitement involontaire, mais ensuite on dit "on ne peut plus rien faire pour toi, mon vieux, tu as choisi ça librement." »”

Sur le refus d'une société sans élite :

“« Une société sans élite, ça n'existe pas. [...] Il faut se rendre compte que autant les gouvernants, les élites, que les gouvernés, le peuple, ne peuvent pas exister indépendamment l'un de l'autre. [...] Cette responsabilité qui leur a été octroyée par le peuple vient avec des obligations, une énorme dette envers ceux qui leur donnent ce privilège de gouverner. »”