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Pageau, Jonathan

artiste, conférencier québécois, fondateur de la chaîne YouTube The Symbolic World / Le Monde symbolique, coauteur avec Jordan Peterson du texte Individual and the State Versus the Subsidiary Hierarchy of Heaven

De Jordan Peterson à l’analyse symbolique - @JonathanPageau

Transmission · Jun 23, 2025

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Core ideas

Pageau développe la thèse centrale du texte coécrit avec Jordan Peterson : l'individualisme débridé et l'État totalitaire ne sont pas deux pôles opposés mais un même mouvement en « appel et réponse ». Dans les sociétés traditionnelles, les responsabilités sociales (entretien des rues, soin des malades, éducation) étaient réparties selon une structure subsidiaire décentralisée (famille, communes, associations, monastères) ; à mesure que l'individu se déresponsabilise pour poursuivre son plaisir personnel, ces responsabilités reviennent nécessairement à l'État, qui grossit en miroir de la fragmentation individuelle — illustré par l'exemple d'Internet, à la fois espace de liberté absolue et de contrôle algorithmique et financier total.

Il développe, en écho à la métaphore de l'Exode citée par l'animateur, l'idée que l'absence de communauté réelle engendre une nostalgie de la tyrannie (les « marmites de viande du pharaon »), et que la solution apportée par Moïse dans le désert — une structure subsidiaire de groupes de dix, cent, mille, chacun autonome mais rattaché au niveau supérieur — reste le modèle de référence contre les deux excès modernes que sont le nationalisme centralisateur du XXe siècle et l'internationalisme globaliste qui menace de le remplacer.

Sur le wokisme, Pageau défend la thèse contre-intuitive selon laquelle l'inclusivité intégrale constitue une forme de totalitarisme plutôt que son inverse (« l'inclusivité, c'est la mâchoire du Léviathan ») : en légiférant sur l'exception et la marge plutôt que de les laisser marginales, le système cherche à tout inclure et finit par exploser — illustré par l'évolution du drapeau LGBT (ajouts successifs de couleurs, triangle noir, rose et bleu clair, version « fusion psychédélique » de Microsoft) comparée à un ballon qu'on gonfle indéfiniment jusqu'à ce qu'il éclate. Il relève que le Canada, poussé le plus loin dans cette direction, est aussi celui qui a connu les épisodes d'autoritarisme les plus marqués (gel de comptes bancaires de dissidents), illustrant la synergie entre fragmentation identitaire et autoritarisme.

Pageau s'appuie sur René Girard (Le Bouc émissaire) pour analyser ce mécanisme : une communauté ne persécute pas la différence mais l'indifférenciation, la figure de l'apatride qui menace de dissoudre ses catégories — il applique cette lecture à des controverses françaises contemporaines (l'accusation portée contre Brigitte Macron de « brouiller » la distinction entre mère et amante, en écho historique à l'accusation d'inceste contre Marie-Antoinette) et développe une relecture de la parabole de la brebis égarée : le christianisme va chercher la brebis pour la réintégrer au troupeau avec amour, alors que le mouvement contemporain inverserait ce geste en demandant que le troupeau entier rejoigne l'espace d'égarement de la brebis.

Il développe le concept de « compassion instrumentalisée » (weaponized compassion), illustré par l'épisode de Judas reprochant à une femme d'avoir versé du parfum sur les pieds du Christ plutôt que de le vendre pour les pauvres — le texte précisant que Judas parlait ainsi parce qu'il volait dans la caisse commune. Pageau applique cette grille à l'abandon, selon lui documenté, de la défense des femmes biologiques au profit de la cause transgenre au sein du militantisme intersectionnel, jugeant que le glissement vers un langage comme « personnes avec un vagin » révèle un rapport instrumental plutôt qu'une compassion authentique envers la « minorité » défendue.

Sur la dynamique du carnaval, Pageau soutient que l'esthétique festive et transgressive du wokisme s'inscrit dans une tradition ancienne (carnaval, fête des fous, mardi gras) dont la fonction ultime a toujours été, historiquement, la restauration de l'ordre — et non son abolition définitive ; il met en garde contre l'ampleur du « carnaval » contemporain, dont le retour à l'ordre, plus il est retardé, risque d'être plus brutal, contrairement à un retour précoce qui pourrait rester modéré. Il illustre ce risque par la progression du « Pride Day » au « Pride Month » puis à la « Pride Season » au Canada, tout en rappelant, pour éviter tout excès de nostalgie réactionnaire, que la modernité pré-wokiste avait elle-même poussé la rigidité classificatoire jusqu'à pathologiser l'homosexualité et instaurer la prohibition de l'alcool aux États-Unis.

Un axe philosophique central de l'entretien porte sur la perception : Pageau défend, avec Jordan Peterson, l'idée que les êtres humains perçoivent le sens et non la matière brute — illustré par l'expérience du gorille invisible (des sujets concentrés sur un décompte de passes de basket-ball ne remarquent pas une personne déguisée en gorille traversant l'écran) et par l'exemple de deux personnes écoutant la même musique mais entendant des éléments différents selon leur attention. Il développe la typologie de Peterson des « faits » selon la finalité poursuivie (l'immense majorité des faits est non pertinente, une petite part constitue des obstacles, une autre les moyens d'atteindre le but), et soutient que les identités humaines (homme, père, citoyen) ne sont pas des catégories arbitraires mais des fonctions relationnelles dirigées vers des buts — en s'appuyant sur Alasdair MacIntyre (After Virtue) pour montrer que l'écart entre l'homme tel qu'il est et l'homme tel qu'il devrait être devient moins arbitraire une fois décomposé en rôles concrets et emboîtés (bon père, bon fils, bon maire) menant, par degrés, vers le bien.

Pageau relie cette théorie de l'attention à la notion religieuse de l'idolâtrie dans un cadre séculier : ce à quoi l'on accorde son attention est, selon la formule qu'il défend, ce que l'on adore (« attention is worship »), et placer le mauvais objet au sommet de sa hiérarchie d'attention produit des déformations en cascade — y compris la perte de l'objet lui-même, illustrée par le paradoxe du communisme (érigeant l'égalité en valeur suprême tout en produisant une société inégalitaire) et par l'expérience commune selon laquelle fétichiser un plaisir (nourriture, alcool, sexualité) en détruit la saveur. Il développe une critique des médias qui prétendent « donner les faits » en occultant que le choix même de ce qu'il faut regarder constitue déjà un acte de pouvoir performatif, comparé à un tour de magicien.

Interrogé sur sa relation avec Jordan Peterson, Pageau raconte leur rencontre en 2015 (contact initial par courriel, appel téléphonique quelques heures plus tard), le séjour de trois jours chez lui en 2016 en pleine controverse sur le projet de loi C-16 au Canada, et le pari qu'il lui a lancé (« tu vas ramener le christianisme »), auquel Peterson avait répondu vouloir plutôt faire comprendre « le sens psychologique de la Bible ». Il attribue à Peterson le mérite d'avoir, presque seul, désamorcé le mouvement des « nouveaux athées » (Dawkins, Harris) et réintroduit la légitimité intellectuelle des textes religieux (conférences sur la Genèse remplissant des théâtres) auprès d'un public séculier majoritairement jeune et masculin, se comparant lui-même au roi Cyrus biblique — une figure extérieure au peuple d'Israël mais qui en a permis la reconstruction du Temple — précisément parce que son absence d'appartenance ecclésiale institutionnelle désamorce la méfiance qu'inspirerait un évangélisateur déclaré.

L'entretien se conclut sur une réflexion sur le rôle unificateur des origines et des rituels communs (illustrée par l'épisode où Dieu souffle sur la poussière rassemblée pour lui donner vie, et par la guérison progressive de l'aveugle par le Christ dans l'Évangile, qui voit d'abord « des arbres » avant de distinguer nettement les hommes), et sur l'histoire de Jonas comme parabole de l'oubli et du retour à un but transcendant partagé, condition selon Pageau de toute cohésion communautaire durable. Interrogé sur ses impressions de la France par rapport au monde anglo-saxon, il note l'absence, en France, d'un véritable « moment Peterson », qu'il attribue à une sécularisation plus profonde mais aussi à un anticléricalisme historique plus marqué, tout en se disant encouragé par les signes d'un frémissement chez la jeunesse française qu'il a pu observer lors de son séjour.

Excerpts

Sur le lien paradoxal entre individualisme débridé et État totalitaire :

“« Plus qu'on va vers l'anarchie, plus qu'on va vers l'individualisme, plus on a besoin naturellement d'un système de contrôle, et plus qu'on descend vers le chaos, plus ce système de contrôle s'installe et devient rigide. [...] L'internet, c'est l'image finale de cette espèce d'extrême du balancier. »”

Sur l'inclusivité comme forme de totalitarisme, selon Pageau :

“« L'inclusivité, c'est la mâchoire du Léviathan. [...] L'inclusivité comme dynamique, c'est vouloir gonfler éternellement un ballon [...] et à la fin le ballon disparaît. C'est l'identité que vous cherchez à défendre qui disparaît. »”

Sur la « compassion instrumentalisée » illustrée par l'épisode de Judas :

“« Judas utilise le marginalisé et le pauvre comme excuse pour se donner du pouvoir à lui-même. [...] Les chrétiens donnent la compassion envers les gens qui souffrent, mais quand quelqu'un essaie d'utiliser cette compassion et de l'imposer sur les autres pour se donner du pouvoir, c'est là qu'on voit la différence. »”