MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Transmission/Cocquebert, Vincent

Cocquebert, Vincent

journaliste indépendant et essayiste, auteur de La Civilisation du cocon et Unique au monde, l'invention de soi à la fin de l'autre aux éditions Arkhé

Le Confinement volontaire, ou la Civilisation du « Cocon » - Vincent Cocquebert

Transmission · Mar 17, 2025

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Cocquebert part de sa thèse de La Civilisation du cocon : depuis une quarantaine d'années, les Français vivraient un repli à la fois physique, psychologique et politique, ayant « domicilié » la consommation, la culture puis les relations sociales (illustré par les plateformes comme Airbnb, Vinted ou Blablacar, qui monétisent des échanges autrefois gratuits fondés sur le don, ou par le fait que les salariés passent en moyenne moins de temps en extérieur qu'un prisonnier). Il analyse cette passion de la domesticité comme la conséquence de l'échec de deux grandes promesses de la modernité : celle du progrès perpétuel (mise à mal dès les années 1970-80) et celle de l'auto-invention individuelle (rendue possible par l'émancipation des déterminismes familiaux et territoriaux depuis les années 1960-70, mais génératrice de ce qu'Alain Ehrenberg appelait la « fatigue d'être soi », l'individu étant sans cesse confronté à l'écart entre ses aspirations et sa réalité).

Il développe l'idée que les grands champs traditionnels de stabilisation identitaire — l'amour, le travail, la politique — sont devenus eux-mêmes de plus en plus incertains (explosion du divorce et du célibat, angoisse professionnelle généralisée, dilution du corpus idéologique politique), laissant la consommation combler ce vide existentiel : celle-ci ne remplirait plus une fonction de distinction sociale (le volume de consommation ayant été multiplié par quatre depuis les années 1960, y compris chez les plus précaires) mais une fonction identitaire et existentielle, les marques se positionnant comme la dernière instance qui « nous reconnaît ». Il relie ce constat à l'explosion des budgets publicitaires (multipliés par vingt entre 1950 et 1970, de 200 à plus de 1 200 messages publicitaires quotidiens aujourd'hui) et note que même les mouvements politiques historiquement critiques de la consommation (l'altermondialisme des années 1990-2000, incarné par No Logo de Naomi Klein) ont fini par être absorbés par le discours marchand, au point que la défense du pouvoir d'achat fait aujourd'hui consensus de la gauche à l'extrême droite.

Un axe central de l'entretien porte sur le narcissisme contemporain, analysé via Christopher Lasch : contrairement à une image de conquête, le narcissisme serait avant tout une fragilité, un « fantasme d'indépendance » et une peur de la dépendance qui expliquerait l'effondrement du « don contre don » (illustré par la « récession de l'amitié » et le rejet moderne des demandes d'entraide, remplacées par des appels aux dons anonymes à des « communautés fantasmées »). Il développe l'idée que ce narcissisme exige que le monde extérieur (y compris les grands classiques comme Shakespeare) se conforme à ses idées, sous peine d'être « annulé », et relie ce phénomène au « syndrome du personnage principal » sur les réseaux sociaux, ainsi qu'au jeunisme contemporain, qui valoriserait un esprit jeune indépendamment de l'âge réel (illustré par l'exemple de Greta Thunberg érigée en icône écoresponsable malgré des pratiques de consommation contradictoires de sa génération).

Cocquebert développe une analyse du complotisme comme prolongement paradoxal de la logique du cocon : à mesure que l'individu perd la capacité à établir une dialectique avec le monde extérieur, il recrée une « vérité personnalisée » à son image. Il relie ce phénomène au concept de « réenchantement » de Michel Pastoureau (les tournois chevaleresques inventés faute de vraies guerres après les guerres de religion) et à l'héritage de 68 selon Jean-Pierre Le Goff, développant l'idée d'une transmission intergénérationnelle de contre-récits complotistes (illustrée par l'exemple d'un père ayant grandi avec les thèses conspirationnistes sur le 11-Septembre et les transmettant aujourd'hui à son fils adolescent au sujet de la Seconde Guerre mondiale) et par un scénario de politique-fiction du ministère des Armées (« Chronique d'un désastre annoncé ») où des individus enfermés dans des « technococons » individualisés depuis des décennies ne reconnaissent plus une réalité commune lors d'une attaque. Il analyse aussi la posture paradoxale du complotiste, qui revendique un esprit critique absolu tout en étant structurellement contraint à la surenchère cynique pour ne jamais paraître naïf, et relie cette culture du « ricanement » (héritée des Guignols de l'info) à l'impossibilité libérale de s'accorder sur des affirmations positives communes, ne laissant que le rejet négatif partagé comme lien social.

Sur le Covid-19, Cocquebert récuse l'idée qu'il se serait lancé dans son sujet en anticipant le malheur des confinés pour découvrir leur bonheur : il avait commencé La Civilisation du cocon quatre mois avant le confinement, en prolongement de ses travaux sur le jeunisme et la « génération chochotte ». Il documente statistiquement l'adhésion massive des Français aux mesures de confinement (77 % favorables à l'annonce du second confinement, 71 % prêts à en accepter la prolongation début novembre 2020) et sa faible contestation comparée à un mouvement comme les Gilets jaunes, y voyant la réactivation littérale du moment hobbesien fondateur du contrat social (céder sa liberté à l'État contre la sécurité), ainsi que le paradoxe cassellien selon lequel plus le degré de sécurité augmente, plus toute perte marginale de confort est vécue comme une insécurité insupportable. Il relève également le paradoxe du mouvement antivax naissant, qu'il interprète moins comme une révolte contre la contrainte que comme une résistance inconsciente à la fin du cocon protecteur imposé par le confinement lui-même.

Il développe enfin une réflexion sur le rapport contemporain à la sécurité et au risque perçu, indépendant des réalités matérielles (citant Jonathan Haidt sur l'explosion de la « safety culture » dans les grandes villes américaines au moment même où la criminalité s'effondrait, ou le fait que la peur des étrangers a augmenté pendant les confinements alors que les contacts avec eux avaient disparu), qu'il relie à la place croissante des fictions et séries dans la construction de nos représentations affectives du danger (alors que les statistiques réelles montrent, par exemple, davantage de morts par accidents domestiques que sur la route). Il conclut sur le concept d'« interpassivité » de Slavoj Žižek (vivre des émotions par procuration à travers des vidéos de réaction, des émissions de survie ou de cuisine) et sur l'importance de la lecture comme un des derniers espaces non « sous-traitables », y compris à l'intelligence artificielle, recommandant Le Monde d'avant, le journal des années 1980 de Roland Jaccard.

Excerpts

Sur la fonction identitaire prise par la consommation face à l'effondrement des grands récits collectifs :

“« La consommation n'a plus cette vocation de distinction [...] elle a une fonction beaucoup plus identitaire et existentielle, un dernier espace d'affirmation de soi-même. [...] Les marques passent leur temps à nous dire qu'on est les meilleurs et surtout qu'elles nous connaissent, qu'elles sont peut-être la dernière instance qui nous reconnaît. »”

Sur le paradoxe de la sécurité et son emballement psychique :

“« À partir du moment où on monte un certain degré [de confort], chaque fois qu'on va baisser un tout petit peu, ça va être ressenti comme une grande insécurité, quand bien même on a plus de sécurité qu'avant. [...] C'est une dynamique cannibale : plus on mange, plus on a faim, et à un moment donné on t'enlève une partie de ton assiette, tu as l'impression que tu vas mourir de faim. »”

Sur l'adhésion massive et peu contestée aux mesures de confinement, relue à travers Hobbes :

“« On rejoue le premier moment hobbesien dans la réalité : je suis prêt à céder une part de mes droits pour plus de sécurité. [...] Il n'y a pas eu de critique massive [...] on avait une culture qui était prédisposée à accepter ça dans le fond, au nom de la sécurité individuelle, à tout lâcher. »”