Finkielkraut, Alain
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Finkielkraut retrace la genèse de son émission Répliques, créée en 1985 à la demande de Jean-Marie Borzeix alors directeur de France Culture (après le désistement du philosophe François Georges, initialement pressenti), et dont il revendique aujourd'hui plus de 1 400 numéros. Il en situe l'esprit dans la formule de Montaigne sur « l'art de conférer » (« quand on me contredit, on n'éveille pas ma colère mais mon attention ») et dans l'euphorie des débuts des Rencontres de Pétrarque, moment où les grandes revues (Le Débat, Commentaire, Esprit) partageaient un même refus de l'illusion totalitaire malgré leurs divergences politiques. Il situe la première grande rupture de ce climat intellectuel en 2002, avec la publication du Rappel à l'ordre de Daniel Lindenberg, qui dressait une liste de « nouveaux réactionnaires » (Pierre Manent, Marcel Gauchet, Michel Onfray, Philippe Muray, lui-même) et qualifiait de « sujette à caution » la réalité d'une vague d'antisémitisme qu'il jugeait rétrospectivement prémonitoire d'un antisémitisme islamiste aujourd'hui relayé, selon lui, par l'extrême gauche.
Il développe une critique frontale du wokisme comme « esprit de supériorité sur les autres et sur le passé », incapable de la « ferveur préalable » et de la « loyauté mystérieuse » nécessaires à l'accueil des œuvres classiques — illustrée par sa description d'une exposition sur le peintre Gustave Caillebotte dont le catalogue plaquerait sur les toiles une grille de lecture contemporaine sur la « vulnérabilité masculine » et « l'homoérotisme ». Il relie ce phénomène à une critique plus large de l'université américaine, où l'enseignement des humanités serait devenu, selon lui, un véritable « lavage de cerveau », et redoute une importation comparable en France.
Un axe théorique important de l'entretien porte sur deux conceptions concurrentes de la modernité, développées à partir d'un texte de son recueil sur Roland Barthes (dont il fut l'élève) : celle de Barthes lui-même, structurée par une coupure permanente entre l'actuel et le périmé (le « lisible » et le « scriptible »), génératrice d'un surmoi normatif dont Barthes confesse dans son Journal de deuil du 13 août 1977 s'être un jour senti « indifférent » de se libérer ; et celle de Milan Kundera, dont la rencontre a joué selon lui « un rôle immense » dans sa vie, pour qui être moderne consiste à prolonger un héritage plutôt qu'à le rompre, le roman étant une œuvre continue d'élucidation du réel. Il retourne cette critique contre le journaliste Daniel Schneiderman, dont il analyse une séquence médiatique (une excuse compulsive et anticipée face à des accusations d'insensibilité identitaire) comme l'incarnation exacte du surmoi barthésien poussé jusqu'à la soumission totale à « l'air du temps », le qualifiant, en reprenant une formule de Kundera, de « collabo de la modernité ».
Finkielkraut développe une réflexion sur le glissement de son propre rapport à la France, d'un universalisme internationaliste de jeunesse vers un attachement patriotique tardif, qu'il rattache au « patriotisme de compassion » de Simone Weil (par opposition au patriotisme de grandeur) : la tendresse pour « une chose belle, précieuse, fragile et périssable ». Il développe l'idée que ce sentiment de précarité s'est renforcé face à l'effondrement progressif de la langue française (citant la polémique autour de la nouvelle édition du Dictionnaire de l'Académie française, critiquée par des linguistes dans Libération au nom d'un pur descriptivisme sans jugement de valeur) et à la fin de la France comme « patrie littéraire », selon la formule de Régis Debray qu'il cite.
Il développe une critique approfondie de l'écriture inclusive et de la féminisation systématique du langage, qu'il juge en rupture avec la défense historique du neutre (y compris par des linguistes structuralistes comme Lévi-Strauss et Dumézil), citant l'exemple de l'usage désormais impensable de « madame le président » ou de « les voyageurs sont priés de ne pas descendre » sans inclure symétriquement « les voyageuses ». Il cite avec ironie un ouvrage du sociologue Manuel Cervera-Marzal (Résister, petite histoire des luttes contemporaines) où les termes « patriarcat », « féminicide », « écocide », « racisé » sont présentés comme des avancées lexicales légitimes, et développe une analyse du terme « réactionnaire » comme menace interne à la santé démocratique : la démocratie, née de la conscience de la finitude de chacun (aucune opinion n'étant seule détentrice de la vérité), serait pervertie par une lecture strictement temporelle qui divise le monde entre « vivants de plein droit » (les progressistes, dans le sens de l'histoire) et « survivants » périmés — une logique qu'il rapproche, sans les assimiler, d'une composante commune au nazisme, au communisme et à un certain progressisme contemporain : la figure du groupe qu'il faut « liquider » parce qu'il ralentirait la marche de l'histoire. Il nuance cependant cette critique en refusant l'ingratitude envers la modernité elle-même, née du projet baconien et cartésien de se rendre « maître et possesseur de la nature » pour améliorer la condition humaine (anesthésie, antibiotiques), tout en mettant en garde contre l'assimilation de tout progrès à une marche continue vers l'égalitarisme.
Interrogé sur l'école, il oppose son expérience personnelle de jeune professeur agrégé dans un collège populaire près de Beauvais (où il n'a jamais eu, dit-il, à faire taire un élève, dans des cours pourtant magistraux) à la situation contemporaine qu'il décrit à travers des faits divers récents (une collégienne ayant giflé son professeur, une autre ayant tenté d'étrangler une enseignante), citant la formule d'un professeur selon laquelle « l'enseignement est en train de devenir un sport de combat », et jugeant qu'une revalorisation salariale seule ne suffira pas à enrayer la crise de vocation qu'il observe chez les jeunes agrégés.
Il conclut sur une évocation personnelle et musicale, ayant inclus Paul McCartney (et sa chanson « Pêcheurs de perles ») aux côtés de citations d'Elias Canetti, Paul Valéry, Kundera et Hannah Arendt dans son recueil, revendiquant contre l'air du temps de son époque étudiante (où préférer les Rolling Stones aux Beatles passait pour plus radical) son admiration pour la voix de McCartney ; il désigne Abbey Road comme son album préféré des Beatles pour sa cohésion retrouvée après la fragmentation de l'Album blanc, tout en regrettant que sa propre génération connaisse mal la production solo de McCartney (Ram, Band on the Run, la chanson « Jenny Wren »). Il achève l'entretien sur l'importance de la lecture comme acte de réception silencieuse, distincte de l'échange numérique permanent, et sur la transmission comme dialogue nécessaire entre les vivants et les morts, citant Auguste Comte (« la société est composée de plus de morts que de vivants ») et la formule attribuée à Chesterton et Claudel sur la tradition comme « démocratie des morts ».
Excerpts
Sur le mécanisme du surmoi progressiste illustré par la réaction de Daniel Schneiderman :
“« On avait le sentiment qu'il se disait : peut-être que dans la nuit la ligne du parti a changé, il ne faut pas insulter l'avenir. [...] Il collera, jusqu'à son dernier souffle, ce que Kundera appelle un collabo de la modernité. »”
Sur le terme « réactionnaire » comme menace interne à la démocratie :
“« Il y a des vivants de plein droit, ceux qui vont dans le sens de l'histoire, les progressistes, et il y a des survivants, comme des yaourts qui ont dépassé leur date de péremption. [...] C'est ça qu'on veut dire par réactionnaire : vous ne devriez plus vivre, dégagez. C'est une forme de dégagisme. »”
Sur l'importance de la lecture comme réception silencieuse face au bavardage numérique :
“« La lecture, ce n'est pas tout à fait un échange, c'est une réception : on accueille silencieusement, on n'interrompt pas son vis-à-vis, on ne le commande pas. [...] Le silence des échanges informatiques, ce n'est plus un silence, c'est du bavardage d'âge. »”