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Manent, Pierre

philosophe, spécialiste de Tocqueville, Machiavel, Hobbes et Rousseau, auteur notamment de La Loi naturelle et les droits de l'homme et Naissance de la politique moderne

Confinements, Wokisme, et Aron - Conversation avec Pierre Manent

Transmission · Nov 20, 2024

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Core ideas

Manent part d'une redéfinition de l'être humain opérée au XVIIe siècle, notamment chez Hobbes : l'homme, jusque-là défini comme « animal politique » ou « animal rationnel », devient un conatus, une pure quantité de mouvement allant de désir en désir jusqu'à ce que la mort — accident extérieur et non événement porteur de sens — l'arrête. Il développe l'idée que cette redéfinition fonde tout le projet libéral, dont le but est de faciliter la circulation de ces « quantités de mouvement » en levant les obstacles, ce qui produit structurellement une alternative binaire entre liberté totale de mouvement et immobilisation totale dès qu'un problème survient — sans aucune notion intermédiaire de bien commun capable de moduler la réponse.

Il applique cette grille à la gestion de la crise du Covid : l'absence, dans le cadre philosophique dominant, de motifs autres que la sécurité et le mouvement individuel a rendu impossible toute limite raisonnable aux mesures de confinement (illustré par l'anecdote d'un préfet imposant un « usage dynamique » de la plage, interdisant même de s'y reposer). Il relate l'épisode d'un prêtre parisien ayant tenu tête à des policiers venus interrompre des obsèques en dépit des directives gouvernementales, et souligne que l'interdiction des messes n'a été perçue comme problématique par le Conseil d'État qu'après saisine par des associations, non par l'institution ecclésiale elle-même — signe, selon lui, d'une incompréhension collective de ce que la pratique religieuse catholique engage une forme de vie et non une simple opinion. Il développe l'idée que les générations précédentes n'avaient pas moins peur de la mort, mais disposaient d'autres motifs d'action (illustrés par son grand-père jouant avec des munitions de la Grande Guerre) qui donnaient sens et limite à leur rapport au risque — motifs aujourd'hui institutionnellement dévitalisés.

Un axe théorique important porte sur la comparaison entre la France et le monde anglo-saxon dans ce rapport à la sécurité : Manent observe que le sécuritarisme (« safetyism », concept qu'il attribue à Jonathan Haidt) est encore plus poussé au Royaume-Uni et aux États-Unis qu'en France (illustré par l'anecdote de voitures de police encadrant l'élagage d'une branche d'arbre au Massachusetts), tout en notant paradoxalement une plus grande gentillesse spontanée des Américains envers les inconnus, qu'il interprète comme un signe « hobbesien » (rassurer l'autre qu'on n'est pas un ennemi), par contraste avec l'héritage rousseauiste français plus centré sur l'égalité de statut que sur la coexistence pacifique d'individus étrangers les uns aux autres. Il développe l'idée que le wokisme prolonge cette même logique de sécurité sans limite, appliquée désormais non plus au risque physique mais au risque émotionnel (safe spaces, microagressions), citant le sociologue Frank Furedi sur la transformation du terme anglais « safe » en label moral positif, et illustrant cette « pente glissante » généralisée par le glissement du slogan des manifestations post-George Floyd (« le racisme est une pandémie ») aux débats sur l'immigration, où toute parole est traitée comme le commencement possible d'un mouvement vers le pire.

Il développe, en réponse à une hypothèse formulée par l'intervieweur, une lecture du wokisme comme radicalisation simultanée de la proposition libérale de l'auto-engendrement (sur les questions de genre) et de sa contestation d'inspiration marxiste (sur les questions raciales, via la notion de blocs historiques dominants/dominés) — mais souligne un troisième élément qui échappe selon lui à toute déduction strictement libérale : une dimension quasi religieuse, celle d'une « faute originelle sans rédemption ni pardon », un « puritanisme sans rédemption » qu'il juge irréductible à la seule logique de l'égale liberté et qu'il rattache à l'histoire religieuse américaine.

Manent développe une réflexion tocquevillienne sur la relation intime, et souvent mal comprise dans le débat public, entre liberté et égalité — contestant la simplification binaire (égalité à gauche, liberté à droite) popularisée notamment par Emmanuel Macron. Il illustre cette proximité par l'exemple du revenu universel, proposé aussi bien par des figures de gauche (Benoît Hamon) que de tradition libérale (Gaspard Koenig, Milton Friedman), comme tentative utopique de neutraliser la question sociale par une égalité de départ. Il détaille la thèse tocquevillienne selon laquelle la démocratie moderne, favorable dans son premier mouvement à la liberté (liberté-condition, celle des déclarations des droits), devient par une pente plus secrète l'adversaire de la liberté-action, puisque toute action produit nécessairement de la distinction et donc de l'inégalité — sauf, paradoxe qu'il souligne, dans le domaine économique, seul lieu où l'inégalité reste largement tolérée, ce qu'il explique par le traumatisme historique de l'échec économique du communisme (« même La France insoumise ne propose plus de nationalisations »).

Il développe une analyse nuancée de la question « la France est-elle libérale ? », refusant une réponse binaire et distinguant plusieurs strates : historiquement, il défend l'idée que la France, en dépit des tensions extrêmes (monarchistes, républicains, communistes), a longtemps été l'un des pays les plus riches spirituellement et intellectuellement d'Europe, notamment sous la Troisième République, du fait de sa capacité à faire coexister des familles spirituelles radicalement divergentes au sein d'un même horizon commun de discussion sur la définition de la France. Il analyse la question de l'immigration et de l'islam comme échappant structurellement à ce cadre : contrairement aux clivages historiques internes (monarchie/République/communisme), la question de l'islam en France oppose deux extériorités réciproques jamais digérées, la France ayant renoncé, selon lui, à l'idée même de nation assimilatrice capable de proposer une intégration à la vie nationale — citant avec ironie la formule d'un ancien ministre de l'Intérieur sur l'impossibilité d'« arrêter le mouvement du monde » pour justifier l'absence de contrôle des frontières.

Il conclut son analyse du libéralisme comparé en jugeant, contre l'intuition commune, que la décomposition morale du Royaume-Uni est aujourd'hui plus avancée que celle de la France, attribuant ce décalage à la manière dont de Gaulle a « chirurgicalement » coupé la dépendance française à l'Algérie tandis que le Royaume-Uni, porté par la façade rassurante de sa monarchie, n'aurait jamais véritablement digéré la fin de son empire. Il développe enfin une critique du « droit opposable » de l'individu contemporain face aux institutions (famille, université, nation, frontière), qu'il juge structurellement dissymétrique — l'institution n'ayant, à l'inverse, aucun droit opposable à l'individu — et illustre par l'évolution des figures populaires (James Bond, Captain America) désormais systématiquement présentées comme des dissidents rebelles à leur propre institution plutôt que comme ses agents loyaux.

Il retrace enfin son propre parcours intellectuel, d'une enfance dans une famille communiste à sa rencontre avec Raymond Aron, dont il loue moins l'adhésion théorique au libéralisme (jamais fondée, selon lui, sur les arguments de John Locke) que le sérieux et l'impartialité passionnée avec lesquels il prenait la politique au sérieux comme dimension proprement spirituelle de l'existence humaine, en dépit du mépris de son milieu intellectuel (Sartre, Merleau-Ponty) pour cette rigueur. Il conclut sur son propre rapport tardif et personnel à l'Ancien Testament, découvert selon lui trop tardivement en tant que catholique, et recommande vivement la lecture de ses propres ouvrages (notamment La Loi naturelle et les droits de l'homme) comme initiation à la pensée politique moderne.

Excerpts

Sur la redéfinition hobbesienne de l'être humain comme fondement du libéralisme :

“« L'homme devient un conatus, c'est-à-dire une quantité de mouvement, une force qui va de désir en désir et qui s'arrête quand il est mort. [...] La mort est un accident extérieur, un accident que vous cherchez à éviter et qui finit toujours par vous rattraper, mais un accident extérieur. »”

Sur l'absence de limite dans la gestion sécuritaire, de la pandémie au wokisme :

“« Il n'y a pas dans la doctrine qui nous gouverne d'autres motifs que de faciliter le mouvement ou l'interdire. [...] Un certain wokisme, c'est la suite de ça : pour le covid, c'était le virus ; pour le wokisme, c'est l'inégalité, la domination. Il faut immobiliser les sociétaires. »”

Sur le déséquilibre entre le droit opposable de l'individu et l'absence de droit opposable de l'institution :

“« Aujourd'hui l'individu a un droit opposable à l'institution, et l'institution n'a pas de droit opposable à l'individu. [...] L'institution même séculaire qui a longuement élaboré et défendu cette frontière n'a aucun droit opposable à l'individu qui passe la frontière. »”