Perrault, Guillaume
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Perrault retrace sa propre formation historique à travers le souvenir de son institutrice de CM1, Madame Blondeau, restée fidèle aux méthodes traditionnelles du manuel Malet-Isaac malgré les nouvelles tendances pédagogiques déjà présentes dans les débats publics des années Giscard. Il insiste sur le fait que cet enseignement traditionnel n'occultait pas les pages sombres de l'histoire française (il cite un cours reçu dès l'âge de dix ans sur l'esclavage et la traite transatlantique, illustré par un extrait de Candide de Voltaire), contrairement à l'idée reçue d'un déni historique systématique.
Il distingue trois grands stades dans l'enseignement français de l'histoire : le « roman national » (expression empruntée à Pierre Nora), conception à visée patriotique et civique instaurée sous Jules Ferry pour souder la nation après le traumatisme de 1870 et de la Commune, mais qui ménageait paradoxalement une lecture assez conciliante de l'Ancien Régime plutôt qu'une rupture radicale en 1789 ; le « récit national », présentation plus neutre mais toujours construite autour d'un fil continu entre passé et présent, qui a prévalu jusqu'à la massification de l'enseignement secondaire de l'après-guerre ; puis sa remise en cause à partir des années Pompidou-Giscard, sous l'influence de critiques venues des États-Unis, visant à donner la parole à des groupes jugés jusqu'alors exclus du récit (femmes, immigration, identités régionales).
Perrault développe l'idée que la génération née après 2000 a reçu un enseignement de l'histoire centré sur la culpabilisation, produisant un effet paradoxal : un récit purement négatif (« plus jamais ça ») ne suffit pas à fonder une adhésion nationale positive, car il est impossible de dire à quelqu'un « rejoins ce groupe » si ce groupe n'est présenté que par ses fautes passées — le passé devenant alors, selon lui, un « repoussoir » plutôt qu'un ciment.
Il insiste longuement sur la distinction méthodologique entre histoire et mémoire : l'histoire s'efforce d'établir des faits et de les rendre intelligibles sans anachronisme ni jugement moral rétrospectif, tandis que la mémoire est un rapport affectif au passé (aversion ou piété du souvenir) — deux démarches théoriquement opposées bien que, reconnaît-il, souvent mêlées en pratique chez les historiens eux-mêmes (il cite l'exemple de François Furet, ancien communiste devenu historien du communisme dans Le Passé d'une illusion).
Un axe central de l'entretien porte sur l'asymétrie de traitement mémoriel entre nazisme et communisme en France : Perrault avance plusieurs explications — le rôle décisif et sanglant de l'URSS dans la défaite militaire de l'Allemagne nazie ; le poids du Parti communiste français à la Libération (premier parti de France aux législatives de 1946, capital symbolique tiré de la Résistance et du mythe du « parti des 75 000 fusillés », chiffre depuis largement révisé à la baisse par les historiens) ; la force dissuasive du PCF dans le contexte de la Guerre froide (illustrée par l'anecdote du directeur du Figaro Pierre Brisson craignant d'être arrêté pendant les grèves de l'automne 1947) ; et un précédent historique et culturel, la Révolution française et la Terreur robespierriste ayant longtemps bénéficié en France d'une lecture indulgente au nom du « salut public », rendant la révolution bolchevique lisible par une partie de la gauche française comme un nouveau chapitre du même récit révolutionnaire (il cite l'historien Albert Mathiez, titulaire de la chaire d'histoire de la Révolution française à la Sorbonne, adhérent au Parti communiste dans les années 1920).
Perrault développe, en dialogue avec l'animateur, une hypothèse sur le rôle du clivage religieux catholique/protestant dans la réceptivité différenciée au communisme puis au wokisme : les sociétés catholiques, structurées autour de la valeur d'égalité et d'un souci collectif hiérarchisé (illustré par l'exemple de François Mauriac critiquant la bourgeoisie dans les colonnes du Figaro sans être rejeté par son propre lectorat bourgeois), auraient été plus perméables au communisme ; les sociétés protestantes anglo-saxonnes, structurées autour de la liberté individuelle, se seraient montrées plus résistantes au communisme mais, à l'inverse selon l'hypothèse avancée par l'animateur, plus vulnérables au wokisme contemporain, dont la logique d'auto-engendrement identitaire radical se rattacherait à une matrice protestante.
Il consacre une trentaine de pages de son ouvrage à Raymond Aron, dont il explique la marginalisation intellectuelle par son refus de la « belle âme » (l'idée que de bonnes intentions absolvent les conséquences dramatiques d'un discours), une posture qu'Aron rattachait à la distinction de Max Weber entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Perrault relève un mécanisme psychologique qu'il juge toujours actif aujourd'hui : les intellectuels s'étant trompés par « noblesse de sentiments » (illustré par des articles de 1975 saluant les Khmers rouges) ne ressentiraient aucune honte rétrospective, contrairement à ceux qui avaient vu juste dès le départ, jugés rétrospectivement comme ayant eu « le cœur sec ». Il retrace l'ouvrage de combat d'Aron L'Opium des intellectuels (années 1950) et sa mise à l'écart sociale à Saint-Germain-des-Prés, sa réhabilitation partielle après L'Archipel du Goulag de Soljenitsyne, tout en notant l'ironie que cette réhabilitation vienne souvent de ceux-là mêmes qui avaient applaudi les horreurs qu'Aron avait dénoncées dès le début, plutôt que de ses disciples de toujours (Alain Besançon, Raymond Boudon, Pierre Manent).
Perrault relie ce phénomène à un trait qu'il juge structurellement français : la France comme « pays idéologique » où les positions de principe et l'appartenance de « famille » de pensée priment sur les faits, un réflexe de solidarité corporatiste (« ne pas donner raison à la droite, ne pas donner raison à ses détracteurs ») qui, poussé à l'extrême, verse selon lui dans un conséquentialisme rhétorique où même une vérité factuelle simple pourrait être niée si elle desservait son propre camp.
L'entretien se conclut sur le récit de la mort de Raymond Aron en 1983 : témoin lors d'un procès en diffamation intenté par Bertrand de Jouvenel contre l'historien Zeev Sternhell (qui avait présenté Jouvenel comme un représentant du fascisme français), Aron défend avec vigueur son ami au prix d'un effort physique important malgré des problèmes cardiaques connus ; il gagne le procès pour Jouvenel, prononce en sortant du tribunal la phrase « je crois avoir réussi à dire l'essentiel », monte dans sa voiture et meurt aussitôt. Perrault cite également une phrase des mémoires d'Aron (achevées en 1982) alertant sur les conséquences à long terme de la dénatalité européenne — un texte qu'il juge toujours d'actualité plus de quarante ans plus tard — et défend l'idée qu'Aron n'était pas le modéré tiède souvent caricaturé, mais un penseur capable de jugements tranchés, simplement formulés dans une langue trop distinguée pour choquer.
Excerpts
Sur la France comme pays où les principes priment sur les faits :
“« Nous sommes un pays idéologique. Les faits n'ont pas d'importance en France, ou très peu. Ce qui compte, c'est les positions de principe. [...] Ce qui compte, c'est les a priori, les questions de doctrine, les positions a priori, et le goût de la pose aussi. »”
Sur le mécanisme d'absolution des intellectuels qui se sont trompés par « bons sentiments », selon Perrault (paraphrasant Aron) :
“« Les gens ne se sentent absolument pas en tort [...] certains trouvent même que c'est la preuve de leur supplément d'âme, puisqu'ils ont eu tort pour les bonnes raisons. [...] Ceux qui avaient vu juste dès le début, c'est bien la preuve qu'ils avaient le cœur sec. »”
Sur la dernière phrase de Raymond Aron avant sa mort en 1983 :
“« Il sort de l'audience [...] il dit à un de ses proches : "Je crois avoir réussi à dire l'essentiel." Et c'est la dernière phrase que l'on a rapportée de lui, puisqu'il entre dans la voiture et il meurt. »”