Bussigny, Nora
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Bussigny situe le déclic de son enquête au 8 mars 2022, lorsqu'elle documente, pour Marianne, des femmes tabassées et exfiltrées d'une manifestation pour les droits des femmes après avoir été accusées de transphobie — épisode qui la pousse, après avoir constaté l'impossibilité de dialoguer avec les associations concernées (systématiquement accusées d'être « fascistes » ou « d'extrême droite »), à s'infiltrer pendant un an sous fausse identité dans des milieux militants intersectionnels sans révéler sa profession de journaliste.
Elle développe une analyse de la contradiction du néoféminisme contemporain autour de la question transgenre : l'effacement progressif du mot « femme » au profit d'euphémismes empruntés au vocabulaire médical (« personne qui menstrue », « personne à utérus »), l'affaissement du sport féminin (des athlètes transgenres dominant des compétitions féminines) et surtout l'épisode de J.K. Rowling, dont l'œuvre a été partiellement bannie d'une exposition new-yorkaise pour accusation de transphobie — moment qu'elle juge symboliquement décisif car il s'agissait de « tuer la mère » d'une génération entière plutôt qu'un simple « père » symbolique. Elle relate un discours prononcé lors d'une manifestation à Dijon par une femme transgenre affirmant que le féminisme ne pourrait désormais plus être incarné par des femmes cisgenres, accueilli par une ovation — signe, selon elle, que l'auditoire ne perçoit pas qu'il sera lui-même la prochaine cible de la même logique de déconstruction.
Elle développe un second axe de rupture personnelle sur la question de l'islam, liée à son histoire familiale (des femmes de sa généalogie voilées de force), qui l'a conduite à refuser la ligne du mouvement sur ce sujet. Elle relie cette tension à la généalogie historique du clivage identifiée par l'intervieweur — l'affaire du foulard de Créteil de 1989, contemporaine des premiers textes de Kimberlé Crenshaw sur l'intersectionnalité — entre une gauche universaliste et laïque (Gauchet, Finkielkraut) et une gauche fascinée par la figure de « l'Autre », dont la critique légitime du tribalisme aurait dérivé, dans la durée, vers une forme de haine de soi. Elle documente, par ses enquêtes pour Le Point et Frontières, plusieurs cas où des hommages laïcs à des professeurs assassinés (Samuel Paty, Dominique Bernard) ont été accusés d'« islamophobie » et vandalisés, y compris à Sciences Po, tandis que le collectif des colleuses féministes anti-féminicides a préféré coller des messages « anti-islamophobie » plutôt qu'un hommage à Samuel Paty le jour même de son assassinat.
Un axe central de l'entretien porte sur la culpabilité comme moteur psychologique de l'adhésion militante : Bussigny décrit avoir passé un an à douter d'elle-même, remettant en question jusqu'à sa propre identité de femme et une possible « islamophobie internalisée », sous l'effet d'une immersion totale (podcasts, comptes militants, résumés Instagram plutôt que lecture des textes originaux). Elle développe, en écho à une discussion avec le psychanalyste Ruben Rabinovitch, l'idée que la culpabilité précède la rationalisation plutôt que l'inverse — le lectorat des essais les plus radicaux (comme Nice Racism de Robin DiAngelo, qu'elle compare à un texte sectaire listant arbitrairement des comportements « racistes » ou « antiracistes ») étant déjà psychologiquement préconditionné à la culpabilisation avant toute lecture. Elle relie ce mécanisme à la notion de « privilège » comme outil rhétorique universel (y compris posséder un ordinateur portable), et développe une critique de la hiérarchisation absurde des oppressions qu'elle a observée en immersion, notamment aux États-Unis dans les luttes anti-grossophobie où le tour de taille détermine littéralement l'ordre de prise de parole.
Elle développe une comparaison explicite entre ces mouvements militants et le fonctionnement sectaire : l'exclusion permanente et imprévisible comme mode de régulation du groupe, la rupture organisée avec la famille et les amis (illustrée par des conseils en ligne encourageant les jeunes en transition à « changer de parents » si ceux-ci ne soutiennent pas leur démarche, et par la figure de « l'oncle raciste » stigmatisée lors des repas de famille), et l'isolement social des jeunes étudiants déracinés (arrivés seuls dans une nouvelle ville via Parcoursup) comme terreau particulièrement propice à l'embrigadement, la « famille militante » finissant par devenir la seule famille, ce qui augmente considérablement le coût social de tout désaccord.
Bussigny consacre un développement approfondi à la « Pride radicale », événement lancé en 2021 qu'elle a directement infiltré comme membre du service d'ordre chargé d'appliquer une « non-mixité choisie » — en réalité un tri systématique des participants par couleur de peau, les personnes blanches devant marcher dans un cortège séparé à l'arrière. Elle relate avoir vécu un moment de bascule personnelle lorsqu'elle a exigé d'un homme blanc qu'il quitte son compagnon maghrébin pour rejoindre le cortège séparé, ressentant une colère authentique face à sa résistance — épisode qu'elle rapproche de l'expérience de Stanley Milgram et du livre Des hommes ordinaires de Christopher Browning sur la banalité de l'obéissance autoritaire. Elle documente l'instabilité intrinsèque de la hiérarchie victimaire mise en scène ce jour-là (personnes noires, puis maghrébines, puis question insoluble du statut des personnes juives et asiatiques, cortège trans jamais assez nombreux pour exister seul, personnes en situation de handicap, etc.), et introduit le concept de « passing » (white passing, sex passing) comme paradoxe ultime : une personne trans dont l'apparence ne trahit pas la transidentité, ou une personne racisée dont l'apparence se rapproche de la blancheur, se retrouvent reclassées comme « privilégiées » au sein même des luttes qu'elles sont censées incarner.
Elle développe une analyse du choc provoqué par le 7 octobre 2023 au sein de ces mouvements intersectionnels : plusieurs militantes féministes juives de longue date, jusque-là pleinement intégrées aux luttes (manifestations Adama Traoré, contre l'islamophobie), se sont retrouvées brutalement isolées et réduites au silence dès lors qu'elles évoquaient leurs proches en Israël, le vocabulaire habituellement réservé à la critique du colonialisme et du racisme (« colon », « génocide ») étant immédiatement transposé sur Israël. Elle illustre l'incohérence structurelle et l'instabilité permanente de ces hiérarchies militantes par plusieurs cas d'« annulation » de figures pourtant centrales du mouvement (l'influenceuse Abi Beach exclue de la Pride radicale pour « fétichisme trans », le Comité Adama devenu infréquentable pour raisons « capitalistes », la menace planant sur Sandrine Rousseau après un tweet jugé trop favorable aux victimes israéliennes du 7 octobre), reliant ce mécanisme au fait qu'aucun mouvement horizontal ne tolère durablement l'émergence d'une figure de représentation, systématiquement perçue comme une trahison à faire retomber.
Elle conclut l'entretien par une réflexion sur son propre choix terminologique : après avoir assumé le terme « woke » dans ses premiers articles, elle en a pris ses distances dans son livre (le reléguant à un glossaire comme « terme souvent galvaudé ») tout en continuant, contre l'avis de l'intervieweur, à refuser de l'abandonner totalement — jugeant plus efficace de partir des faits observés (la ségrégation raciale concrètement organisée lors de la Pride radicale) que de se disputer sur la définition ou l'existence même du phénomène, citant à l'appui un sondage de Chloé Morin montrant qu'environ 21 à 35 % des Français adhèrent à des idées identifiables comme « woke » sans se reconnaître eux-mêmes sous ce label.
Excerpts
Sur le mécanisme par lequel la culpabilité précède la rationalisation militante :
“« Il fallait un conditionnement psychologique préalable, qui était quelqu'un qui avait baigné dans un bain de culpabilisation et qui allait se dire "chouette, je vais pouvoir découvrir 20 000 nouvelles façons par lesquelles je suis coupable". [...] La culpabilité arrive avant, la rationalisation arrive peut-être après. »”
Sur son propre basculement lors de la Pride radicale, en écho à Milgram et Browning :
“« J'étais immensément enragée contre lui, rétrospectivement terrifiant [...] je me suis totalement oubliée dans ce moment-là. [...] Comme quand on met une blouse blanche aux gens, ils se sentent pousser des ailes autoritaires, ils obéissent à leur rôle, et la personne disparaît derrière la casquette. »”
Sur l'instabilité fondamentale de toute hiérarchie victimaire égalitariste :
“« Dans tout mouvement égalitariste qui se veut égalitariste, la hiérarchisation est toujours injustifiable théoriquement, on ne peut pas dire pourquoi hiérarchiser. [...] On peut allonger la liste des privilèges à l'infini, au même titre qu'on peut allonger l'acronyme identitaire — et personne n'arrive à avancer correctement. »”