Gauchet, Marcel
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Gauchet part de l'échec du « pari Macron », qu'il présente comme la dernière tentative du bloc élitaire (« mitterrando-chiraquisme ») d'agréger, via une seule candidature, les fragments dispersés des anciens partis de droite et de gauche traditionnels après leur incapacité respective à retenir les classes populaires. Il analyse la dissolution de 2024 comme la radicalisation de ce même geste : Macron, ne disposant plus d'une majorité, aurait cherché à recomposer une coalition la plus large possible pour maintenir le « bloc métropolitain » (société de services, tertiarisation, fracture du diplôme) au-dessus de la « ligne de flottaison ». Il développe l'hypothèse, contestée par l'intervieweur sur plusieurs points factuels (le score surestimé espéré aux européennes, la sous-estimation de la rapidité d'union de la gauche, la perte de 82 députés centristes), que Macron aurait calculé cette dissolution en fonction de 2027 et de son ambition européenne personnelle, avec deux scénarios gagnants pour lui : soit une victoire du RN le laissant en position de « dompteur des Gaulois réfractaires » aux yeux de l'Europe, soit une coalition centrale élargie (« qui fait des Français de bons Allemands ») réunissant jusqu'à l'extrême gauche.
Il développe une analyse du glissement démographique du « centre » macroniste, dont la pyramide des âges se serait rapprochée de celle du Japon (5 % chez les moins de 35 ans aux européennes) : ce phénomène s'expliquerait par un système français de redistribution non piloté politiquement, structurellement favorable aux retraités au détriment de la jeunesse, combiné à un « jeunisme » idéologique paradoxal où les retraités eux-mêmes se pensent jeunes grâce à ce système. Il relève que ce « centre » contemporain, contrairement au centre conservateur et prudent de la tradition politique française (le « ventre » des assemblées de la Restauration), se caractérise par une adhésion paradoxale au vocabulaire de la rupture et de la révolution (« Révolution » comme titre du livre de campagne de Macron), signe selon lui de la colonisation générale des esprits par le langage de la génération de 68, devenue libérale-libertaire en vieillissant.
Un axe central de l'entretien porte sur l'effondrement idéologique de la gauche, dont Gauchet situe l'origine dans la chute de l'URSS en 1989 : contrairement à l'idée reçue selon laquelle cet effondrement aurait ouvert un boulevard à la social-démocratie réformiste, Gauchet soutient qu'il a en réalité emporté avec lui tout horizon collectiviste alternatif, y compris démocratique, laissant la gauche sans aucun modèle de société positif — ce qui expliquerait la fusion contre-nature, mais désormais consommée, entre le gauchisme culturel (né symboliquement la même année 1989, avec les premiers textes de Kimberlé Crenshaw sur l'intersectionnalité) et la social-démocratie gestionnaire. Il développe l'idée que, privée de tout contenu idéologique propre (« entre Mélenchon et Macron il y a l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette »), la gauche ne se définit plus que par son ennemi commun — mécanisme d'« unité négative » qu'il avait lui-même anticipé dans un article de 1990 sur la montée du Front national, resté sans effet politique pendant plus de trente ans.
Gauchet développe, avec l'intervieweur qui cite son propre article de 1980 (« Les droits de l'homme ne sont pas une politique ») et la réédition qu'il a lui-même préfacée de Jean-Claude Milner (« Voyage au centre du malaise français »), une analyse de l'élargissement continu de la définition du racisme (d'un acte individuel identifiable à un « système ») comme conséquence directe de la disparition du racisme réel chez la majorité des autochtones : privée de son objet concret, l'identité morale antiraciste doit sans cesse redéfinir et élargir sa cible pour continuer d'exister, ce qui explique selon lui pourquoi l'ennemi doit rester abstrait (« racisme systémique », « extrême droite ») plutôt qu'incarné par une personne (qui, elle, finit par mourir ou disparaître).
Il développe une analyse historique et politologique de la fabrication du clivage gauche/droite, retraçant son origine géographique et parlementaire (la répartition des sièges dans l'hémicycle) plutôt que doctrinale, et son incorporation tardive, seulement au XXe siècle, dans les identités personnelles des citoyens — la gauche étant devenue « un titre de noblesse » et une « qualification morale » plutôt qu'une simple opinion, tandis que la droite reste sur la défensive analytique. Il note l'asymétrie affective persistante entre les deux camps (l'enthousiasme identitaire de la gauche contre le rapport froid et distant de la droite au clivage) et la fonction structurante de la métaphore corporelle (gauche/droite comme membres d'un même corps politique) dans la pacification démocratique moderne.
Il développe une analyse de la dislocation du couple libéraux-conservateurs qui structurait autrefois la droite (via le gaullisme, alliant intérêt national et modernisation économique) : la mondialisation aurait d'abord été rompue par les libéraux, ralliés à l'internationalisme, puis Mai 68 les aurait fait converger avec la gauche sur le plan sociétal (Giscard d'Estaing incarnant cette adaptation), laissant les conservateurs orphelins et poussés, par la contestation du cadre national lui-même (immigration, désindustrialisation), vers une droite plus radicale — évolution qu'il refuse d'assimiler à une « extrême droite » au sens historique (organiciste, corporatiste), la qualifiant plutôt de populisme légitime, mélange de conservatisme social (proche du gaullisme social originel) et de souverainisme, qu'il juge structurellement conservateur sur le plan sociétal sans nostalgie du corporatisme d'antan.
Il conclut sur le paradoxe intellectuel de son époque : la disparition de l'idée même qu'il existe encore quelque chose à comprendre (l'effet Fukuyama généralisé, la « fin de l'histoire » vécue sans être théorisée), qui produit un nihilisme intellectuel dans la jeunesse diplômée réduite à la seule posture critique et oppositionnelle faute d'ambition de compréhension — un phénomène qu'il relie à l'arrêt de sa propre revue Le Débat en 2020 avec Pierre Nora, tous deux constatant que leur idéal d'un débat tolérant et contradictoire n'était plus en phase avec un « esprit du temps » désormais structuré par la disqualification morale de l'adversaire plutôt que par la qualité de l'argumentation. Il recommande enfin la lecture du Manifeste du parti communiste de Marx, lu à quinze ans et devenu son « meilleur ennemi intime », ainsi que À la recherche du temps perdu de Proust, lu dans un isolement quasi total qui l'a marqué à vie.
Excerpts
Sur l'effondrement idéologique de la gauche réduite à son seul ennemi commun :
“« Entre Mélenchon et Macron il y a l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette. [...] Qu'est-ce qui reste de tous ces grands items ? Il ne reste rien d'autre à la gauche que son ennemi, elle ne se définit plus que par ça. »”
Sur le mécanisme qui condamne l'antiracisme à élargir sans cesse sa définition :
“« Avant c'était un acte individuel [...] lorsqu'on a plus ça, ça devient un système, c'est pratique, ça devient systémique. [...] Quand on se définit en contre et qu'on a besoin du racisme pour avoir une existence morale, il faut sans cesse élargir la définition. »”
Sur le nihilisme intellectuel de la jeunesse contemporaine face à l'idée qu'il n'y a plus rien à comprendre :
“« Fukuyama a gagné, nous sommes à la fin de l'histoire [...] c'est ça le vrai sens du présentisme : demain sera différent, mais différent de la même chose, donc il n'y a rien à comprendre. [...] La seule identité qui reste quand on ne peut pas comprendre, c'est de s'opposer. »”