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Detombe, Baptiste

essayiste, auteur de L'Homme des mantelés, comment le numérique consume nos existences aux éditions Artège, préface de Rémi Brague

Comment les écrans enferment la jeunesse - Baptiste Detombe

Transmission · May 26, 2025

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Core ideas

Detombe explique avoir écrit son ouvrage pour nommer une transformation anthropologique générationnelle qu'il juge insuffisamment recensée dans sa globalité, malgré des travaux sectoriels (Michel Desmurget en sciences cognitives, Gérald Bronner en sociologie). Il situe la rupture générationnelle dans l'apparition des formats vidéo courts (TikTok, puis les Reels d'Instagram et les Shorts de YouTube), rendus possibles par des laboratoires comme le Persuasive Technology Lab de la Silicon Valley, qui perfectionnent en continu des mécanismes de « perversion cognitive » captant l'attention par la suppression du fil d'actualité chronologique au profit d'un flux algorithmique personnalisé sans fin.

Il retrace le débat philosophique sur la neutralité de la technique (Platon dans le Gorgias, la position marxiste distinguant moyens et système de production) pour défendre, avec Jacques Ellul (La Technique ou l'enjeu du siècle), l'idée que la technique n'est pas neutre mais ambivalente — et que le numérique constitue un cas radical : une technique délibérément conçue pour empêcher l'exercice du libre arbitre, ce qui la distingue de toutes les techniques antérieures selon lui pensées, même imparfaitement, pour rester utilisables librement.

Detombe développe l'idée que le numérique est par essence un espace sans frontière, prolongeant la logique moderne d'abolition des limites naturelles, ce qui expose l'enfant — biologiquement attiré malgré lui par les contenus violents, sexuels, conflictuels ou centrés sur lui-même — à des contenus structurellement inadaptés à son âge, entraînant une perte de l'innocence et de l'émerveillement (il cite le rapport Bronner de 2022 et sa notion de « migration » de l'enfant du monde physique vers le monde virtuel). Il relie ce phénomène à l'anecdote de Christopher Lasch (La Culture du narcissisme, 1979) sur l'enfant blasé au cirque, et développe l'idée que la stimulation numérique précoce détruit la capacité d'émerveillement par contraste, rendant fade le reste de l'existence, et affaiblit corrélativement l'imagination — remplacée par des références numériques standardisées (Minecraft étant cité en exemple) qui appauvrissent également le dialogue intergénérationnel.

Il analyse un renversement du rapport de transmission intergénérationnelle : ce sont désormais les jeunes qui enseignent aux aînés l'usage des outils numériques, des compétences elles-mêmes vouées à une obsolescence rapide, alors qu'un monde moins saturé de numérique aurait permis aux grands-parents de transmettre davantage aux petits-enfants — un phénomène qu'il relie à une « usine à ringardisation » de la vieillesse dans une culture narcissique qui craint ses propres limites (il cite le « snobisme chronologique » de C.S. Lewis). Il cite James Hunter (ou Chesterton, selon la formule invoquée) sur l'importance de léguer aux enfants les moyens moraux et culturels de préserver le monde plutôt que de seulement préserver le monde lui-même.

Sur les mécanismes de plaisir immédiat, Detombe développe l'idée que le numérique installe une « mort du report de gratification » : les mécanismes de récompense à court terme habituent structurellement l'individu à privilégier l'instantané, entravant le développement du cortex préfrontal (dont la plasticité reste forte jusqu'à environ 23-24 ans) chargé d'arbitrer entre court et long terme — il cite l'expérience du chamallow de 1972 (Walter Mischel) tout en reconnaissant les critiques méthodologiques ultérieures liées à des biais socio-économiques, et relie cette incapacité à différer le plaisir à une régression vers une vie qu'il qualifie d'« animale » plutôt qu'historique, au sens de Rousseau.

Un axe central de l'entretien porte sur le paradoxe entre conformisme et fragmentation identitaire à l'ère numérique. Detombe soutient, en écho à Cornelius Castoriadis, que le monde contemporain est davantage caractérisé par le conformisme que par l'individualisme : le biais de simple exposition (plus on voit un contenu, plus on le normalise), l'activation de zones cérébrales liées à la survie sociale lors du partage de contenu, et la préférence structurelle du public pour des contenus peu exigeants et rassembleurs (footballeurs, marques, influenceurs comme Tibo InShape ou Squeezie) produisent une homogénéisation culturelle qu'il illustre par l'hypothèse qu'un Marseillais travaillant dans la restauration et une influenceuse parisienne ont aujourd'hui davantage en commun qu'un Auvergnat et un Breton il y a un siècle et demi. Il concilie ce constat avec l'existence de « bulles » identitaires apparemment anticonformistes (illustrées par l'exemple caricatural d'une communauté Reddit normalisant une pratique marginale, ou par la multiplication des diagnostics de HPI comme validation scientifique de la différence perçue) en avançant que ces niches sont elles-mêmes des espaces de conformisme interne, servant de réaction compensatoire à une norme numérique jugée trop pesante — tout en nuançant, données scientifiques à l'appui, que le phénomène des « bulles de filtre » reste généralement exagéré, la majorité des utilisateurs se trouvant à l'interstice de plusieurs bulles.

Detombe développe une réflexion sur la disparition de la confiance interpersonnelle (au sens de Niklas Luhmann, simplificatrice des interactions sociales) au profit d'un monde de la surveillance et de l'anxiété relationnelle, illustré par l'omniprésence de la caméra potentielle qui pousse les influenceurs (McFly et Carlito notamment) à une extraversion permanente et surjouée, génératrice selon lui de superficialité (citant Hannah Arendt) par incapacité à cultiver la pensée intérieure, définie par le philosophe Alain comme la capacité à « dire non ». Il développe, en s'appuyant sur Claude Habib (Le Privé n'est pas politique), l'idée que toute œuvre digne de ce nom nécessite une période de disparition protégée (à l'image de la gestation), incompatible avec la notification permanente qui fragmente l'attention nécessaire au travail dans la durée — illustré par les milliers d'heures de travail des Beatles avant leurs improvisations réussies.

Sur le risque totalitaire du numérique, Detombe soutient, en s'appuyant sur le panoptique de Michel Foucault, que l'effondrement des institutions disciplinaires traditionnelles (nation, religion, école) laisse un vide de régulation sociale que le numérique tend à combler par une surveillance horizontale généralisée (chacun visible par chacun), citant le système de crédit social chinois comme aboutissement de cette logique de contrôle cybernétique étatique. Il développe, en écho à la métaphore de l'Exode déjà évoquée avec Rémi Brague, l'idée que l'isolement et la désolation engendrés par cette horizontalité numérique sans foi ni loi créent paradoxalement une nostalgie de l'autoritarisme (les « marmites de viande du pharaon »), rendant plausible un contrôle étatique croissant des plateformes pour maintenir la cohésion d'une société archipélisée.

Il conclut sur la distinction entre communiquer et converser (reprenant une remarque de Rémi Brague sur l'étymologie commune de « converser » et « conserver ») : la communication numérique reste un échange superficiel d'information sans engagement émotionnel réel, contrairement à la conversation, qui seule reste mémorable — citant l'anthropologie du nombre limité de liens de confiance possibles (environ 150 personnes selon les études citées) pour expliquer pourquoi l'illusion de sociabilité infinie offerte par les réseaux sociaux engendre en réalité solitude et frustration. Interrogé sur les solutions, il défend des mesures individuelles concrètes (suppression des notifications, confinement des réseaux sociaux à un usage exclusivement sur ordinateur plutôt que sur téléphone) et se dit prudemment optimiste sur les régulations étatiques en cours (restriction d'âge annoncée par Gabriel Attal, interdiction temporaire de TikTok en Nouvelle-Calédonie, lois sud-coréennes et chinoises), tout en soulignant le risque d'un rapport de force géopolitique difficile avec les États-Unis, où les intérêts numériques et étatiques sont désormais étroitement imbriqués.

Excerpts

Sur l'illusion de sociabilité créée par le numérique face aux limites biologiques du lien social :

“« Aujourd'hui, un être humain, selon l'anthropologie, ne peut créer de lien qu'avec au maximum 150 personnes. [...] Le numérique crée une illusion qu'il est possible d'être plus entouré que ce que peut supporter le cerveau humain. [...] On fait ainsi sombrer l'individu dans un malheur constant. »”

Sur la destruction de l'émerveillement par la stimulation précoce et excessive :

“« Quand on détruit ce processus d'émerveillement et de gratitude en coupant directement à l'étage du dessus [...] tout le reste devient fade, et on affadit l'existence par contraste. Je pense que c'est quelque chose qu'on a beaucoup sous-estimé. »”

Sur la différence entre communiquer et converser :

“« Communiquer peut se réduire à un échange superficiel d'information, converser ne le peut pas. La conversation implique un véritable engagement émotionnel, une présence à l'autre. [...] Si la conversation reste dans les mémoires, la communication, elle, s'envole. Ce qui est peu vécu est aussi peu mémorable. »”