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Rabinovitch, Ruben

psychanalyste, chroniqueur au Point, auteur de notes pour la Fondation Jean-Jaurès sur la psychologie des émeutes ultraviolentes et sur le wokisme, « Des hussards noirs de la République à la chronique des Bridgerton »

Émeutiers, Wokes, et Couples « libres » - Conversation avec Ruben Rabinovitch

Transmission · Sep 23, 2024

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Core ideas

Rabinovitch part d'un constat méthodologique : les explications des émeutes urbaines sont restées, depuis des décennies, exclusivement sociologisantes ou économisantes, refoulant selon lui un « impensé anthropologique » sur la destructivité propre à tout être humain. Il développe, en s'appuyant sur Freud (Malaise dans la civilisation) et sur l'exemple de l'enfant qui détruit joyeusement un château de sable, l'idée que la civilisation a pour fonction de mater, réprimer et sublimer cette destructivité innée — et que le « rousseauisme mal digéré » (l'homme naît bon, la société le corrompt) a produit un déni de cette part non malléable de l'être humain. Il illustre cette destructivité par l'analyse de vidéos d'émeutiers filmées et partagées entre eux sur les réseaux sociaux, où des amis explosent de rire en voyant l'un des leurs se brûler avec son propre cocktail Molotov ou se faire écraser par un lampadaire qu'il vient de scier — signe, selon lui, d'une absence d'empathie si radicale qu'elle dépasse la simple logique « eux contre nous » pour atteindre l'incapacité à se projeter même dans un membre de son propre clan.

Il développe une analyse anthropologique distinguant les sociétés occidentales, structurées autour de la culpabilité, des sociétés qu'il qualifie d'arabo-musulmanes, structurées autour de l'honneur et de l'humiliation — grille de lecture qui expliquerait, selon lui, l'absence quasi totale de culpabilité observée chez certains jeunes émeutiers, ainsi que leur incompréhension du principe chrétien de pardon judiciaire (perçu non comme une chance généreuse mais comme une preuve de faiblesse de l'autorité). Il développe l'idée, contre l'explication convenue de l'« absence des pères », que le problème serait souvent inverse : des pères présents mais positionnés psychiquement comme des « grands frères pervers », initiateurs à la criminalité plutôt que passeurs de la loi commune — illustré par l'anecdote d'un père volant le jouet d'un autre enfant pour le donner au sien, puis le fracassant au sol quand l'enfant objecte que ce jouet appartient à un camarade, façon de forcer l'enfant à choisir entre complicité et statut d'ennemi.

Il développe une théorie du fonctionnement clanique des émeutes, empruntée au psychiatre Maurice Berger : un clan fonctionnerait comme un organisme multicellulaire plutôt que comme un ensemble d'individus, toute tentative de séparation étant vécue comme une trahison à punir — illustré par le témoignage d'une ancienne patiente racontant des expéditions punitives contre un jeune sorti avec une fille d'un autre quartier, logique qu'il qualifie d'« endogamique » et de « séquestration psychique » plutôt que de simple ghettoïsation externe. Il insiste sur le caractère éminemment politique des émeutes (attaques ciblées contre commissariats, mairies, centres des impôts, domicile d'élus), et relève une aggravation qualitative inédite : l'extension des cibles violentes à des figures nouvelles — professeurs, médecins, pompiers, chauffeurs de bus — symboles de transmission et de solidarité collective plutôt que de la seule autorité répressive.

Un axe central de l'entretien porte sur le rapprochement, proposé par l'intervieweur et validé par Rabinovitch, entre l'analyse philosophique de l'intersectionnalité (l'unité improbable de luttes aux fondements théoriques contradictoires — essentialisme racialiste contre fluidité du genre) et sa propre analyse clinique : cette coalition ne tiendrait que par la construction d'un ennemi commun, forme archaïque du bouc émissaire théorisée par René Girard, où la communauté persécute non le différent mais l'« indifférenciateur » (celui qui brouille les catégories, comme le rappelle l'exemple de l'accusation d'inceste portée contre Marie-Antoinette). Il développe, en écho à cette lecture, un parallèle entre trois régimes symboliques : dans le monde préchrétien, la « brebis égarée » qui quitte le troupeau est abandonnée ou persécutée ; le Christ inverse ce schéma en allant chercher la brebis égarée sans pour autant nier qu'elle est égarée (« va et ne pèche plus ») ; le monde post-chrétien ou wokiste, lui, sacralise purement et simplement la dissolution du troupeau — illustré par la figure de Bilal Hassani, dont l'indifférenciation raciale, sexuelle et de genre en ferait, dans un monde préchrétien, une victime immédiate de persécution, et qui se trouve au contraire érigée en icône sacrée aujourd'hui.

Rabinovitch développe une critique de l'« érotisation de la culpabilité » contemporaine (citant Nietzsche : « quand vous passez votre temps à vous dénigrer, il y en a un à l'intérieur de vous que vous admirez »), qu'il analyse comme la rencontre parfaite, une véritable « folie à deux » de type sadomasochiste, entre l'indigné (position paranoïde qui accuse) et l'indigné-de-soi (position masochiste qui s'auto-flagelle). Il développe la distinction clinique entre l'ambivalence (coexistence normale de l'amour et de la haine pour un même objet, source de culpabilité saine, illustrée par l'exemple d'une jeune mère épuisée qui aime son enfant tout en ayant, l'espace d'un instant, envie de « le jeter par la fenêtre ») et le clivage (séparation hermétique entre le bon et le mauvais, mon cœur est le bien, le tien est le mal), ce second mécanisme, selon lui, sous-tendant aussi bien certains fonctionnements wokistes que certaines formes d'extrême droite, et rendant possible, au nom de la vertu, tout déchaînement barbare. Il développe l'hypothèse, par mécanisme d'« identification projective », que le militant antiraciste hyperactif traquant frénétiquement le moindre indice de racisme pourrait, sur le modèle de l'homosexuel refoulé homophobe, projeter sur l'autre sa propre part raciste inassumable.

Il développe une comparaison entre l'effondrement quantitatif du sacrement catholique de la confession depuis les années 1960-70 et l'explosion symétrique des consultations chez les psys, tout en nuançant fortement le parallèle proposé par l'intervieweur : la psychanalyse classique visait à assouplir les fantasmes de toute-puissance du moi, tandis que l'« ego psychology » américaine contemporaine, plus proche du coaching de performance, répond directement à la demande du patient plutôt que d'en interroger la vérité sous-jacente. Il insiste sur une distinction théologique essentielle entre la vertu et son signalement (citant l'Évangile sur le jeûne : « parfumez-vous la tête », ne jouez pas les souffrants) et développe, avec l'intervieweur, l'idée que le wokisme, phénomène majoritairement d'origine post-protestante, conserverait la première moitié de la phrase du centurion romain (« je ne suis pas digne de te recevoir ») sans jamais accéder à la seconde (« dis seulement une parole et je serai guéri ») — condamnation intrinsèque sans rédemption possible, contrairement au sacrement catholique de la confession qui offre un lieu précis pour « jeter » la faute.

Il conclut l'entretien sur une réflexion, en dialogue avec l'intervieweur, sur la « mort du report de gratification » comme clé psychique commune à l'effondrement du mariage (le « couple libre » comme nouvelle norme positive, contrat sans engagement dissoluble à tout instant), à l'incompréhension contemporaine de la frustration démocratique, et à l'éloge contre-intuitif d'un stoïcisme en ligne chez de jeunes hommes en quête de discipline et de structure morale. Il recommande enfin l'œuvre du moraliste colombien Nicolas Gómez Dávila, dont le style aphoristique (les « scolies ») l'aurait, dit-il, personnellement poussé à écrire.

Excerpts

Sur l'absence d'empathie radicale révélée par les vidéos d'émeutiers filmées entre eux :

“« Il n'y a même pas simplement la logique de eux contre nous, il y a une incapacité à se mettre à la place même d'un membre de sa propre tribu, de son propre clan, dans une logique clanique — et ça, ça m'a profondément glacé. »”

Sur l'intersectionnalité comme retour à la forme la plus archaïque d'unité, celle du bouc émissaire :

“« C'est justement parce qu'il y a une menace perpétuelle de fragmentation que l'ennemi commun [...] vient refaire l'unité, et l'intersectionnalité sous ce vernis d'innovation était en réalité un retour à la forme la plus archaïque d'unité, qui est celle du bouc émissaire. »”

Sur la condamnation sans rédemption propre au wokisme post-protestant :

“« Dans ce monde militant, il n'y a jamais eu quelqu'un qui a été sauvé parce qu'il a demandé pardon [...] c'est la condamnation sans la rédemption. [...] Il n'y a plus le Christ qui vient vous sauver de vos péchés, il n'y a plus que le racisme systémique et le privilège blanc. »”