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Le Corre, Aziliz

journaliste au Journal du Dimanche, autrice de L'Enfant et l'avenir de l'homme aux éditions Albin Michel

NoKids, Éducation, et Feuilles Mortes - Conversation avec Aziliz Le Corre

Transmission · Oct 21, 2024

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Core ideas

Le Corre part du constat d'une baisse de la natalité occidentale accompagnée, paradoxalement, d'une montée de discours militants prescrivant explicitement de ne pas faire d'enfants. Elle distingue, au sein du mouvement « no kids », l'argument écologique affiché (l'enfant comme futur « pollueur ») de ce qu'elle identifie comme son véritable moteur psychologique : le refus de la contrainte et le désir de préserver son indépendance et son confort. Elle illustre ce constat par un entretien avec Lisa Hymas, créatrice en 2010 du label américain « GINK » (Green Inclination, No Kids), qui lui aurait confié avoir associé son engagement écologiste de longue date à son refus personnel d'avoir des enfants pour des raisons purement pragmatiques de communication, et qui revendique aujourd'hui avoir « gagné la bataille culturelle » sur ce terrain.

Elle développe une analyse critique du phénomène du « regret maternel », popularisé par les travaux de la sociologue israélienne Orna Donath et par Astrid Éliard, qu'elle distingue nettement des témoignages de femmes n'ayant jamais voulu d'enfants : ces femmes en situation de regret, souvent marquées par des blessures personnelles (relation compliquée avec leurs propres parents, avortements traumatiques suivis d'une grossesse acceptée mais non désirée) souffrent réellement de ne pas parvenir à nouer de lien avec leur enfant — une souffrance authentique que des discours féministes militants viendraient, selon elle, récupérer idéologiquement et enfermer plutôt que d'aider à en sortir, en la présentant comme la preuve générale que la maternité serait aliénante.

Un axe important de l'entretien porte sur la contradiction du discours médiatique contemporain sur la grossesse : Le Corre observe une polarisation entre un discours exclusivement anxiogène sur les épreuves physiques de la maternité (relayé selon elle par les médias féminins, dans une logique paradoxale de « libération par l'information ») et une image totalement fantasmée et marchande de la parentalité (produits dérivés, mise en scène Instagram), sans jamais donner à voir le cœur de l'expérience : une rencontre avec l'altérité fondée sur l'amour. Elle développe l'idée, à partir de son expérience personnelle et de témoignages recueillis, que la contrainte matérielle de la parentalité (les réveils nocturnes, la vie réorganisée) peut coexister avec un bonheur absolu — contredisant la conception contemporaine de la liberté comme pure absence de contrainte.

Elle développe une critique de l'« esprit bourgeois » (au sens d'une mentalité matérialiste plutôt que d'une classe sociale) consistant à subordonner la venue d'un enfant à des conditions matérielles jamais totalement réunies (logement, CDI, épargne pour les études), qu'elle juge être devenue, paradoxalement, un facteur limitant la natalité même dans les milieux aisés qui ont pourtant les moyens matériels d'accueillir un enfant. Elle relie cette réticence à une perte de confiance collective en l'avenir et à une délégation croissante de la solidarité familiale vers l'État, qu'elle analyse comme un cercle vicieux : moins l'entraide familiale et de proximité fonctionne (garde d'enfants, crèches), plus l'individu se replie sur son seul cercle nucléaire et redoute d'avoir des enfants.

Le Corre développe une analyse culturelle plus large de ce qu'elle appelle une « stérilité culturelle héréditaire », comparant le débat sur la reconstruction à l'identique de Notre-Dame de Paris (où elle observe que notre époque n'a rien eu à proposer architecturalement qui ne défigure le bâtiment) à la prolifération des reboots et remakes cinématographiques, signes selon elle d'une incapacité collective à créer et affirmer quelque chose de nouveau — l'effondrement des naissances constituant, à ses yeux, la manifestation la plus radicale de cette même stérilité, une communauté qui ne se reproduit plus étant « objectivement en train de dire qu'elle n'a plus rien à apporter ». Elle développe, en réponse, le concept d'« esprit de conservation » (distinct du réactionnaire, qu'elle refuse) : transmettre ce qu'on a reçu d'héritage sans pour autant s'opposer à toute création nouvelle, illustré par l'exemple personnel de la langue bretonne, non transmise par ses propres grands-parents au nom d'un refus de « rien imposer ».

Elle développe une critique de l'éducation dite « bienveillante » ou « positive » comme prolongement ultime de la logique libertaire post-68 décrite par Jean-Pierre Le Goff dans Mai 68, l'héritage impossible : le refus d'« imposer » quoi que ce soit à l'enfant (y compris des règles aussi basiques que les limites comportementales) crée, selon elle, non pas une liberté mais un « carcan du moi » qui prive l'enfant du cadre nécessaire à son développement — comparant l'absence de limites à un aveugle sans mur auquel se raccrocher. Elle illustre les effets sociaux de cette éducation par une anecdote personnelle marquante (un père laissant ses enfants sauter sur lui pendant tout un trajet en TGV sans jamais leur dire non), qu'elle relie à la multiplication des espaces « no kids » (restaurants, mariages, cinémas) et à une désaccoutumance générationnelle croissante à la présence des enfants.

Elle développe le concept d'« écophilie » (emprunté à Roger Scruton) pour définir la famille comme première communauté d'apprentissage des règles élémentaires de vie en société, et développe une réflexion sur les enfants comme « remède au narcissisme » au sens de Christopher Lasch : le décentrement de soi qu'exige la parentalité constituerait paradoxalement la meilleure voie vers l'accomplissement personnel, contrairement à l'auto-préoccupation anxieuse. Elle relie ce décentrement à l'émerveillement enfantin (illustré par une anecdote personnelle : son fils s'arrêtant pour regarder tomber des feuilles mortes à l'automne, épisode qui a changé son propre regard sur le quotidien) et le distingue du blasement contemporain qu'elle rapproche de la description par Lasch d'un enfant au cirque, tellement habitué à tout avoir vu, qui ne cille pas devant un tigre.

Elle développe une analyse psychanalytique des mouvements « no kids » et de leurs figures de substitution (le « pet parenting », les animaux de compagnie traités comme des enfants) comme manifestations d'une même « pulsion de mort » au sens freudien : le repli vers le confort total, l'indifférenciation avec son environnement et la passivité totale (livraison à domicile, streaming) reproduiraient le stade fœtal — état de désirs immédiatement comblés sans aucune frustration — qu'elle relie au concept de « civilisation du cocon » de Vincent Cocquebert. Elle développe, à partir d'un ouvrage de Fabrice Hadjadj, une réflexion sur le rôle spécifique du père comme celui qui « expulse » l'enfant du foyer maternel fusionnel vers le monde extérieur, contrairement à la mère qui incarne le foyer d'accueil inconditionnel — rôle paternel qu'elle juge affaibli par la déconstruction contemporaine de la famille et la banalisation de la GPA/PMA, qui dissocient selon elle la filiation du corps engendrant.

Elle conclut sur la lecture récente d'un roman méconnu, 2024 de Jean Dutourd (publié en 1975), dystopie imaginant une France peuplée uniquement de vieillards après l'arrêt total des naissances, et sur l'importance de la lecture — qu'elle a découverte non comme évasion mais comme moyen de « mieux prendre le monde » — recommandant de commencer par de petits livres accessibles pour construire une habitude de lecture plutôt que de viser d'emblée des œuvres exigeantes.

Excerpts

Sur le véritable moteur psychologique du mouvement no kids, au-delà du prétexte écologique :

“« Il y a cette non-volonté d'être dérangé : je ne veux plus prendre en charge quelqu'un d'autre que moi-même. [...] Il y a une incapacité aujourd'hui, dans notre société, à rentrer en relation, et donc si je ne peux pas déjà rentrer en relation avec les autres, pourquoi rentrer dans la plus grande relation qui soit, celle du parent à l'enfant. »”

Sur la contrainte de la parentalité conciliée avec un bonheur absolu :

“« L'enfant est objectivement la plus grosse contrainte que j'ai jamais eue de ma vie [...] et malgré tout c'était la meilleure décision de sa vie. [...] Notre conception de la liberté comme pure absence de contrainte nous empêche d'aller voir des choses belles. »”

Sur la « pulsion de mort » derrière le retour au confort fœtal contemporain :

“« Le mythe de Narcisse, ce n'est pas simplement quelqu'un qui se regarde, c'est quelqu'un qui n'arrive plus à se distinguer de son entourage [...] on cherche à recréer cette situation avec la livraison à domicile, le streaming [...] c'est une passivité totale, et ce qui s'indifférencie le plus avec son entourage, c'est un cadavre. »”