Le Goff, Jean-Pierre
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Le Goff part d'un rejet du « récit dominant » de Mai 68 tel que raconté par les vainqueurs (illustré par le livre Génération de Hamon et Rotman), qui présenterait les acteurs de 68 comme de gentils modernisateurs devenus les artisans de la modernisation sociale sous le mitterrandisme. Il oppose à ce récit sa propre expérience, marquée selon lui par une dimension de « rage » et de nihilisme difficile à rationaliser après coup, et retrace comment les thèmes contestataires de 68 (l'autonomie, l'horizontalité) sont devenus des normes managériales banalisées dès les années 1990, ce qui l'a poussé à interroger la signification d'ensemble du mouvement.
Il développe une analyse des conditions historiques ayant rendu 68 possible : le passage, après la Seconde Guerre mondiale, d'une société hantée par le paupérisme à une société de consommation et de loisirs (illustré par la revue Esprit, dont un numéro de 1946 traitait de la « civilisation du travail » et un numéro de 1959 de la « civilisation des loisirs »), et la coexistence, chez les adolescents de l'époque, entre l'imaginaire encore vivace de la guerre et de la Résistance (illustré par le discours de Malraux sur l'entrée de Jean Moulin au Panthéon) et l'irruption d'un hédonisme nouveau venu des États-Unis (le yé-yé, Johnny Hallyday, les Beatles et les Rolling Stones). Il situe le début concret de la contestation dans le milieu étudiant refermé sur lui-même des campus (Nanterre, le Quartier latin), où les courants situationnistes et anarchistes ont trouvé un terreau favorable dans l'anonymat de la massification universitaire naissante.
Un axe important de l'entretien porte sur la dimension existentielle, plus qu'idéologique, de la révolte de 68 : Le Goff développe l'idée d'une « recherche d'intensification du temps » chez des adolescents en quête d'aventure et d'épopée dans une société jugée mortifère, citant les slogans « jouir sans entrave » et « prenez vos désirs pour des réalités » comme expression d'un refus de la finitude et d'un fantasme de toute-puissance adolescente (qu'il relie à son propre passé situationniste). Il analyse comment cette génération, en saturant l'image de la « jeunesse toute-puissante », a rendu les générations suivantes incapables de faire autre chose que « singer » cette révolte, sans jamais transmettre le contenu culturel (littérature, philosophie, histoire) qui la nourrissait — d'où sa formule sur le paradoxe des « héritiers sans héritage » et sa lecture du slogan « OK Boomer » comme lui-même profondément « boomer » dans sa logique.
Le Goff développe une distinction centrale entre le gauchisme révolutionnaire classique (maoïste, trotskiste), qui a échoué et s'est dissous après avoir flirté avec la répression, et le gauchisme culturel, qui a progressivement triomphé dans la seconde moitié des années 1970 (porté par le féminisme et l'écologie) avant d'être intégré par la gauche au pouvoir comme substitut à la crise du socialisme lors du tournant de la rigueur de 1983. Il analyse ce basculement comme le passage d'un « nihilisme actif » (qui prenait des risques réels face à des normes et institutions encore fortes) à un « nihilisme d'affaissement » : une transgression désormais socialement assistée, médiatiquement valorisée et institutionnalisée, dont le paradoxe est que ses porteurs continuent de se penser subversifs alors qu'il s'agit, selon sa formule, du « conformisme de l'anticonformisme ».
Il développe une analyse du militantisme des années 1968 comme son propre apogée et le début de son déclin : le courant libertaire et hédoniste du mouvement aurait sapé la discipline individuelle et collective nécessaire à toute organisation militante durable, le MLF défendant explicitement le primat des sentiments et de la subjectivité contre le sacrifice militant classique. Il illustre par plusieurs exemples (les grandes vacances qui interrompent systématiquement les mouvements révolutionnaires, ou le culte contemporain du corps et du tatouage comme dernière prise de contrôle individuelle face à l'impuissance politique) la persistance de contradictions similaires aujourd'hui.
Sur les rapports entre 68 et le wokisme contemporain, Le Goff identifie des points de continuité frappants (le féminisme, l'écologie catastrophiste dès la candidature de René Dumont en 1974, la critique de l'autorité parentale et l'appel à « décoloniser l'enfant ») mais souligne une différence majeure : l'optimisme historique de 68, porté par la dynamique des Trente Glorieuses et la croyance en un progrès continu, a cédé la place à un « messianisme inversé » écologique fondé sur la peur de la catastrophe. Il analyse également une rupture nette dans le rapport à l'État : le mouvement de 68 visait à s'émanciper sans l'État (illustré par le refus radical du mariage chez les militants du FHAR, front homosexuel d'action révolutionnaire), alors que la mentalité victimaire contemporaine s'adresse constamment à l'État comme pourvoyeur et garant de nouveaux droits — ce qu'il juge en un sens moins cohérent malgré les impasses propres au projet originel de 68.
Il développe une critique de la vacuité contemporaine des notions de « fasciste » et de « totalitaire », héritées d'une déconstruction politique amorcée dès les années 1968-70 (illustrée par le livre Libres enfants de Summerhill qui qualifiait de « fasciste » toute forme de hiérarchie), citant en exemple le meurtre d'un militant antifasciste dans un contexte de rivalité de mode vestimentaire pour illustrer combien cette rhétorique s'est vidée de son contenu historique réel. Il analyse la cérémonie d'ouverture des JO de Paris 2024 comme symptôme de cette logique : les critiques conservatrices lui reprochant de ne pas avoir été assez transgressive révèlent, selon lui, un acquis culturel de 68 paradoxal — l'idée que la création n'est légitime que dans la rupture et la provocation, jamais dans la continuité d'une tradition.
Il conclut sur l'importance de la transmission littéraire et culturelle (la sienne, structurée par les manuels Lagarde et Michard, la philosophie, l'histoire, le christianisme) comme fondement d'une intériorité capable d'affronter l'échec — contrastant sa propre génération, marquée par l'échec existentiel de ses engagements (dont plusieurs suicides de camarades), avec une jeunesse contemporaine qu'il juge davantage façonnée par l'image et l'écran que par le texte, recommandant Le Système totalitaire de Hannah Arendt et L'Opium des intellectuels de Raymond Aron comme les deux ouvrages qui lui ont permis de se dégager du gauchisme, via un long travail intellectuel autour de la critique antitotalitaire mené auprès de Claude Lefort.
Excerpts
Sur le paradoxe du conformisme de l'anticonformisme :
“« C'est un peu la transgression socialement assistée et médiatiquement valorisée, institutionnalisée. Et le paradoxe c'est que ce peuple adolescent qui continue ne le voit pas : il se considère comme subversif alors que pour moi c'est du conformisme. [...] Le conformisme de l'anticonformisme, c'est clair et net. »”
Sur la rupture de transmission comme responsabilité principale de la génération de 68 :
“« Cette génération 68 va saturer cette image de la jeunesse toute-puissante, si bien que les générations qui vont suivre immédiatement vont se trouver totalement désemparées, n'auront d'autre choix que de singer la révolte des aînés. C'est là où il y a une responsabilité des 68ards : elle n'est pas essentiellement dans le domaine économico-social, elle est dans la rupture de la transmission. »”
Sur la mentalité victimaire contemporaine comparée à l'autonomie radicale des années 68 :
“« À l'époque c'était : ne me libère pas, je m'en charge. [...] Aujourd'hui on a un rapport à l'État qui est fascinant, qui est à la fois encore agent de la domination [...] et en même temps guichetier, nourricier, qui nous donne tout. [...] La position de 68 avait au moins une sorte de mérite de cohérence en disant : on ne demande rien à l'État. »”