Lagrange, Hugues
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Lagrange retrace la genèse de ses recherches à un séjour prolongé en Inde, où l'interruption forcée de son travail de terrain sur les bidonvilles l'a conduit, dans une période de dépression personnelle qu'il ne cache pas, à s'intéresser aux statistiques du global burden of disease : le passage des maladies infectieuses aux maladies non transmissibles et individuelles (cancers, maladies cardiovasculaires, diabète) lui est apparu comme un indicateur frappant de l'individualisation croissante des sociétés occidentales, par contraste avec la société indienne où l'individu reste inséré dans de multiples hiérarchies collectives (famille, castes).
Il situe l'essor des psychotropes aux États-Unis au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec la diffusion du Miltown, un anxiolytique alors prescrit sur la base d'un diagnostic de « névrose de culpabilité » dans une société pourtant à son apogée de prospérité — la réponse pharmacologique s'imposant, selon lui, parce qu'elle ne nécessite pas de reconstruire des communautés déjà en déclin (il cite les travaux de Robert Putnam sur l'effondrement du tissu associatif américain). Il nuance cependant la critique portée par les auteurs Horwitz et Wakefield, qui jugent invraisemblable qu'une hausse de 300 % de la consommation d'antidépresseurs entre 1985 et 1995 corresponde à une hausse réelle équivalente de la dépression : Lagrange affirme au contraire, sur la base d'études par cohortes convergentes (États-Unis, France, Italie, Allemagne, pays scandinaves), qu'une progression réelle de la dépression a bien eu lieu, tout en reconnaissant l'influence de l'industrie pharmaceutique.
Il développe une réflexion sur la légitimité sociale différenciée du recours au médicament par rapport au recours à la communauté ou à l'entourage : citant le psychiatre Ruben Rabinovitch (« une substance ne trahit pas, ne demande pas »), il avance que la dépendance à une pilule est aujourd'hui perçue comme moins humiliante que la dépendance à des proches ou à un psychiatre, ce dernier recours restant plus stigmatisant. Sur l'efficacité clinique des antidépresseurs de troisième génération (les ISRS), Lagrange indique qu'ils ne sont pas plus puissants que les tricycliques mais présentent moins d'effets secondaires ; il souligne cependant qu'ils n'apportent généralement pas de rémission complète, contraignant à une prise au long cours, sans pour autant parler de dépendance au sens pharmacologique strict (contrairement aux benzodiazépines).
Lagrange développe une généalogie historique et géographique de l'individualisation, qu'il situe après la Renaissance dans les grandes villes protestantes d'Europe du Nord-Ouest (sud-est de l'Angleterre, nord de la France, Pays-Bas, ouest de l'Allemagne), zones caractérisées par un âge tardif au mariage et une installation des couples à distance de leurs parents. Il relie cette individualisation à la Réforme protestante, qui a placé l'individu seul face à Dieu et à sa conscience (par contraste avec la médiation rassurante du prêtre catholique), engendrant une pression psychologique nouvelle génératrice d'insécurité — un mécanisme qu'il met en résonance avec le « paradoxe du choix » théorisé par Barry Schwartz, selon lequel une profusion d'options disponibles peut elle-même devenir source d'anxiété.
Sur les mécanismes biologiques de l'anxiété et de la dépression, Lagrange détaille des expériences animales (souris et rats confrontés à un prédateur ou à un dominant agressif) permettant de distinguer la peur (réaction immédiate à une menace visible) de l'anxiété (appréhension diffuse d'un danger non défini), et de produire expérimentalement un état assimilable à la dépression par exposition répétée à une défaite sociale sans échappatoire (« ils arrêtent d'essayer »). Il reprend la métaphore du moteur laissé tourner en continu (préparation permanente au combat ou à la fuite) pour expliquer comment une activation prolongée de l'anxiété, si elle ne trouve pas d'issue efficace, débouche sur l'épuisement dépressif — citant les travaux du chercheur McEwen sur l'incapacité à « éteindre » cette stimulation physiologique.
Il présente ensuite un basculement social documenté par une étude suédoise de long cours (villages du golfe de Botnie, 1900-1960) : alors que dépression, usage de drogues et obésité étaient initialement des phénomènes concentrés dans les classes moyennes et supérieures (la dépression restant stable chez elles sur soixante ans), ils ont progressivement basculé vers les classes populaires, ce basculement étant selon lui le plus net pour l'obésité et la dépression. Il développe, en reprenant une typologie du chercheur François Beck (OFDT), trois usages successifs des drogues — récréatif (le plus interclassiste, illustré par la culture rave anglaise), compétitif (la cocaïne des traders des années 1980-1990, associée au culte de la performance), et curatif ou « pansement » (fonction historiquement occupée par l'alcool dans les milieux ouvriers, aujourd'hui reprise par des stimulants chez les jeunes déscolarisés et sans emploi, les « NEET ») — et illustre par l'exemple de la cigarette et de la cocaïne une trajectoire récurrente de « déclassement social » d'une pratique, initialement prestigieuse dans les classes supérieures avant que celles-ci ne l'abandonnent une fois ses effets négatifs mieux documentés, tandis qu'elle se diffuse alors vers les classes populaires.
Lagrange s'appuie sur l'ouvrage La Fatigue d'être soi d'Alain Ehrenberg (1998) pour analyser une mutation du régime moral occidental depuis les années 1960 : le basculement d'une logique du permis et du défendu (pression du surmoi, névrose de culpabilité) vers une logique du possible et de l'impossible (« suis-je capable ? » plutôt que « en ai-je le droit ? »), la dépression prenant alors une place structurelle nouvelle comme expression de « l'homme en panne », incapable de suivre la trajectoire de performance attendue de lui — un glissement qu'il résume par la formule « de l'homme coupable à l'homme capable », qu'il présente comme un angle mort largement manqué par la tradition psychanalytique.
Il développe, en s'appuyant sur la psychologue américaine Jean Twenge et sur le concept ancien de « gyroscope intérieur » du sociologue David Riesman (La Foule solitaire, années 1950), une analyse du paradoxe entre individualisation croissante et conformisme social accru : alors que les générations passées se référaient à des modèles verticaux intériorisés (grands hommes, figures d'autorité), les générations contemporaines feraient dépendre leur estime de soi du regard horizontal des pairs (popularité, likes sur les réseaux sociaux), un phénomène qu'il relie à l'affaiblissement de la fonction paternelle et à la bascule de la légitimité du vertical vers l'horizontal. Il nuance la thèse de Jonathan Haidt (Génération anxieuse), qui attribue la crise de santé mentale contemporaine presque exclusivement aux écrans et réseaux sociaux, en objectant que la hausse de la dépression précède la massification du smartphone (dès les années 1990) et que les pays de culture protestante réagissent différemment à l'arrivée du numérique — ce qu'il qualifie de théorie du « Facebook émissaire », insuffisante à elle seule.
En s'appuyant sur Norbert Elias (La Dynamique de l'Occident) et sur une lecture tocquevillienne du lien entre construction étatique et individualisation, Lagrange développe l'idée que la prise en charge collective des risques par l'État (assurances sociales, indemnisation automatique) a paradoxalement affranchi les individus du souci direct des autres (« j'ai payé mes impôts, je n'ai pas besoin de m'occuper de mon prochain »), remplaçant une solidarité communautaire chaude par un rapport froid et administratif. Il conclut sur l'importance de la lecture comme antidote à la « pensée clip », rappelant que le dispositif neurophysiologique humain n'a pas fondamentalement changé depuis 40 000 ans alors que l'environnement s'est radicalement transformé, créant une tension structurelle dont les troubles mentaux contemporains seraient, selon lui, une expression persistante.
Excerpts
Sur le glissement d'une logique morale du permis/défendu à celle du possible/capable, selon Lagrange (citant Ehrenberg) :
“« Avec les années 60 [...] la logique devient non plus le permis et le défendu mais le possible et l'impossible [...] suis-je capable de faire X, Y, Z, et non plus ai-je le droit moralement de faire X, Y, Z. [...] On remplace le coupable par le capable. »”
Sur le paradoxe entre individualisation et conformisme via le regard des pairs :
“« Cette individualisation des mœurs, qui semble être la progression quasi inexorable de nos sociétés, se traduit par un développement d'un conformisme. Ce n'est pas soi-même qui fixe le critère de l'accomplissement, mais le regard des autres, le fait qu'on ait des suffrages et aujourd'hui très concrètement des likes sur les réseaux sociaux. »”
Sur les mécanismes physiologiques de l'anxiété et son basculement en dépression :
“« L'anxiété se présente comme une crainte d'un danger qui n'est pas défini, qui n'a pas d'objet précis [...] c'est un peu le fait de laisser tourner le moteur, être prêt à partir à dégainer n'importe quand. [...] Passé un certain stade, si c'est inefficace, le moteur s'éteint et il y a personne, ça s'arrête. »”