Sapin, Charles
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Sapin part du constat que le clivage qui a structuré la politique européenne pendant quinze ans — forces libérales pro-européennes contre bloc populiste — était structurellement défavorable aux forces nationalistes, car leur base électorale populaire est sociologiquement plus éclatée et moins mobilisée dans les urnes que les CSP+ et retraités des partis libéraux. Il documente un basculement récent : les forces nationalistes parviennent désormais, dans plusieurs pays (Italie, Finlande, Suède, Hongrie, Pays-Bas, Slovaquie, République tchèque, bientôt peut-être l'Autriche ou la France), à agréger à leur socle populaire une partie des classes aisées et des retraités traditionnellement acquis à la droite classique, ce qui change la donne électorale.
Il identifie trois « carburants » principaux de ce basculement : l'immigration, le wokisme (terme qu'il emploie avec réserve) et l'écologie — trois enjeux identitaires qui radicalisent un électorat de droite traditionnelle jusqu'ici modéré. Il illustre ce mécanisme par l'exemple du parti portugais Chega, dont l'électorat contestataire aurait basculé vers un électorat plus traditionnellement conservateur après la décision du concours Miss Portugal de présenter une candidate transgenre au concours Miss Univers, perçue comme un basculement identitaire et civilisationnel dépassant la question sociale ; et par l'exemple néerlandais du mouvement BBB (parti agriculteur-citoyen), né de la colère rurale contre les plafonds d'émissions d'azote imposés aux exploitations agricoles, qui devient en quelques mois la première force politique du pays avant que son électorat radicalisé ne rejoigne directement le parti de Geert Wilders plutôt que de revenir à la droite traditionnelle.
Un axe théorique central de l'entretien porte sur la distinction, développée dans son livre, entre deux familles de nationalisme européen : les nationaux-populistes (incarnés par Marine Le Pen), fondés sur l'opposition binaire peuple/élite héritée du poujadisme, ni de droite ni de gauche, étatistes et centrés sur les questions sociales ; et les nationaux-conservateurs (incarnés par Giorgia Meloni), ancrés à droite, d'obédience plutôt libérale, dont l'angoisse principale est identitaire et civilisationnelle. Il relate que Meloni aurait qualifié Le Pen de « démago, socialiste sur le plan économique et progressiste sur le plan sociétal », et développe une comparaison de leurs stratégies de gouvernance : Viktor Orbán, qu'il classe comme populiste malgré ses positions conservatrices, poursuit une logique de bras de fer permanent avec l'Union européenne (notamment via des référendums consultatifs aux questions orientées), ce qui lui a valu le gel de 12 milliards d'euros de fonds européens via l'article 7 ; Meloni, à l'inverse, a choisi l'entrisme — donnant des gages sur les déficits publics et le soutien à l'Ukraine, régularisant des travailleurs irréguliers, abandonnant le blocus naval promis — ce qui lui a permis d'obtenir de l'Union européenne des accords bilatéraux avec l'Égypte et la Tunisie ayant fait baisser la pression migratoire italienne de 65 % en un an.
Sapin développe une analyse des stratégies possibles pour les partis de centre-droit européens face à la poussée nationaliste : soit s'allier aux forces nationalistes en faisant sauter le « cordon sanitaire » (au risque, comme en Italie, de voir la force nationaliste absorber à terme l'électorat populaire et devenir dominante, réduisant le parti traditionnel à un rôle supplétif) ; soit emprunter les thématiques identitaires des forces nationalistes pour leur « couper l'herbe sous le pied » (citant le précédent Sarkozy de 2007, réussi à court terme mais non pérennisé, et les virages à droite plus récents du PP espagnol contre Vox ou de la CDU allemande, qui a réécrit sa charte de valeurs en 2023 pour y introduire une exigence d'assimilation) ; soit maintenir le cordon sanitaire sans changer de ligne, au prix d'un déclin lent — option qu'il juge désormais trop tardive en France, où LR n'a plus la masse critique nécessaire.
Il développe un exemple frappant de résistance réussie à la poussée nationaliste venue non de la droite mais de la gauche : la comparaison entre le Danemark et la Suède entre 2000 et 2020. Le Danemark, confronté à l'arbitrage entre État-providence généreux et immigration ouverte, a choisi de fermer ses frontières (moins 85 % de demandes d'asile entre 2014 et 2019) sous l'impulsion de la gauche sociale-démocrate elle-même, marginalisant les forces nationalistes sous 4 % ; la Suède, ayant choisi l'inverse (taux d'étrangers passé de 2 % à 27 % en incluant la seconde génération, privatisation partielle de l'État-providence faute de moyens), a vu les Démocrates de Suède dépasser 22 % des voix. Il relie ce précédent danois à des évolutions similaires en Allemagne (Sahra Wagenknecht, le chancelier Scholz) et au Royaume-Uni (Keir Starmer), et cite une note de la Fondation pour l'innovation politique montrant qu'une majorité d'électeurs de La France insoumise et des Verts jugent qu'il y a « trop d'immigrés » en France, contredisant le positionnement de leurs partis.
Il développe une explication de l'impossibilité pour la gauche française de reproduire ce virage danois, distinguant une raison historique (Jean-Marie Le Pen aurait rendu la critique de l'immigration « radioactive » en l'associant à des outrances qui ont interdit à toute figure modérée de s'en saisir) et une raison de rapport de force interne : La France insoumise, ayant fait le pari, théorisé par Éric Coquerel après l'échec de 2017 (600 000 voix manquantes attribuées en partie à l'abstention des quartiers populaires), de recomposer un électorat autour des enjeux identitaires plutôt que sociaux, rend la position de tout le reste de la gauche (PS en tête) otage de ce choix électoral faute de masse critique propre — illustré par l'échec des tentatives isolées de Ruffin ou d'Arnaud Montebourg (dont la proposition sur les visas algériens en 2022 a provoqué le départ de son équipe de campagne).
Sapin développe enfin une critique méthodologique de l'usage du terme « extrême droite », qu'il évite délibérément dans son livre au profit de « nationalisme » : il juge le premier terme scientifiquement non défini (jusqu'à « 40 définitions » selon les auteurs, dont les critères les plus courants — antiparlementarisme, autoritarisme — ne s'appliquent pas aux partis étudiés, en jeu électoral depuis des décennies), politiquement galvaudé au point d'être appliqué à des réalités radicalement différentes (des totalitarismes génocidaires du XXe siècle à des partis démocratiques installés), et fréquemment instrumentalisé (citant l'exemple d'Olivier Faure qualifiant Manuel Valls d'extrême droite). Il documente le mécanisme récurrent de la diabolisation à travers l'exemple suédois : le journaliste Stieg Larsson (auteur de la trilogie Millénium) a consacré l'essentiel de sa carrière journalistique à combattre les Démocrates de Suède, alors marginaux ; son successeur à la tête du journal Expo reconnaît, dans un entretien avec Sapin, que cette stratégie a échoué à endiguer la progression du parti (de 1 % à 22 % des voix), faute de s'être interrogé sur les causes réelles du vote plutôt que sur la seule disqualification morale de la force elle-même — un mécanisme qu'il retrouve dans le rôle joué par Éric Zemour en France en 2021-2022, qui a servi de « paratonnerre » permettant à Marine Le Pen d'apparaître recentrée.
Il conclut sur l'importance de la lecture pour le travail journalistique, recommandant l'Histoire de France de Jacques Bainville et citant l'exemple du journaliste de l'entre-deux-guerres Henri Béraud, dont les reportages sur la montée des fascismes européens (avant sa dérive antisémite et collaborationniste ultérieure) l'ont aidé à distinguer, dans son propre travail sur le nationalisme contemporain, ce qui relève de la mode journalistique éphémère de ce qui constitue une tendance lourde et historique comparable au Printemps des peuples de 1848 ou à la vague totalitaire des années 1930.
Excerpts
Sur la distinction entre nationaux-populistes et nationaux-conservateurs :
“« Les nationaux-populistes se réclament ni de droite ni de gauche [...] les nationaux-conservateurs sont ancrés à droite, ils se revendiquent de droite et d'ailleurs ils estiment qu'ils sont la seule véritable droite. [...] Nationaux-populistes, Marine Le Pen ; nationaux-conservateurs, la chef de file incontestée aujourd'hui, c'est Giorgia Meloni. »”
Sur le modèle danois comme contre-exemple d'une gauche ayant endigué la poussée nationaliste :
“« Soit on protège notre État-providence, dans ce cas on ferme les frontières parce que les moyens limités de notre État ne peuvent pas subvenir aux besoins illimités du chaos du monde ; soit vous voulez continuer à avoir des frontières ouvertes, mais dans ce cas on bascule dans un modèle libéral. [...] Ils ont tous choisi le modèle social. »”
Sur l'effet contre-productif du mécanisme de diabolisation, illustré par l'échec du journal suédois Expo :
“« On a passé trop de temps à nous concentrer sur les Démocrates de Suède et trop peu à nous poser la question de pourquoi les gens votaient pour eux. [...] Le mécanisme de diabolisation occupe de la bande passante qui pourrait être utilisée pour se questionner sur les vraies causes du vote pour ces forces nationalistes. »”