Tavoillot, Pierre-Henri
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Tavoillot part du constat d'un double paradoxe contemporain : une tentation du repli sur soi (les « épidémies de solitude », illustrées par l'article de Derek Thomson dans The Atlantic sur l'explosion du mode de vie solitaire aux États-Unis, prolongeant le Bowling Alone de Robert Putnam) et, symétriquement, une « séduction du conflit » dès que l'on va vers l'autre. Il situe l'origine de son livre dans la crise du Covid, moment de suspension propice à reposer une question devenue étrangement difficile : pourquoi voulons-nous encore vivre ensemble ?
Il développe une distinction entre deux solitudes : la solitude « rêvée » du sage, autosuffisante et connectée à un principe transcendant, et la solitude « abjecte » qui isole et plonge dans le désarroi — une ambivalence ancienne mais démesurément amplifiée dans nos « sociétés d'individus ». Il défend l'idée qu'une société d'individus n'est viable qu'à la condition d'un mouvement à double sens : un mouvement « démocratique » qui fabrique des individus, et un mouvement « républicain » de retour, par lequel ces individus refabriquent du lien social — mouvement dont il juge que seule la première moitié est aujourd'hui bien comprise.
Un axe théorique central porte sur la distinction de Tocqueville entre individualisme et égoïsme : l'égoïsme, centrage sur soi de toujours, relève de l'anthropologie constante, tandis que l'individualisme, valorisation et sacralisation de la sphère privée, est un phénomène historique propre aux sociétés démocratiques et aux droits de l'homme. Tavoillot développe l'idée que cette sacralisation de l'individu a glissé d'une conception des droits de l'homme en société (où la société rend plus libre qu'à l'état de nature) vers une conception « hyperindividualiste » où l'épanouissement se ferait contre la société — une illusion qu'il juge responsable pour une large part de l'épidémie de solitude, la technologie (Netflix, réseaux sociaux) suivant selon lui la demande individualiste plutôt que de la créer.
Il développe une réflexion généalogique originale, empruntée à l'anthropologue Louis Dumont et à l'historien Léo Moulin, faisant remonter l'individu occidental non aux cités antiques grecques ou romaines mais à la figure du moine (« monos » signifiant « seul ») : l'ermite chrétien, isolé du monde pour rencontrer Dieu, aurait évolué vers l'invention géniale du monastère — être « seul mais à plusieurs » — creuset où se seraient inventés l'élection, l'impeachment, le quorum et d'autres dispositifs démocratiques, ainsi que l'innovation technique (la bière trappiste, le champagne dom pérignon). Il relie la suite de cette histoire à Luther, qui aurait fait sortir « l'individu hors du monde » du monastère pour l'installer « dans le monde », et développe, avec l'intervieweur, l'image contemporaine des jeunes hommes vivant comme des « moines sans dieu », reliés horizontalement par la technologie mais privés de tout principe transcendant vertical commun — citant à ce propos la thèse d'Emmanuel Todd sur l'émergence du néoféminisme le plus radical dans les pays de tradition protestante, où la dévalorisation historique de la femme (moins compensée que dans le catholicisme par le culte marial) appellerait un contrecoup plus violent.
Tavoillot développe une critique des « scénarios de guerre » (guerre des sexes, des générations, des races, des civilisations) comme béquilles intellectuelles simplificatrices face à la complexité du monde, en l'absence des grands récits religieux ou idéologiques d'autrefois — il conteste notamment la thèse du « choc des civilisations » de Huntington en objectant que chaque civilisation est traversée en son sein par ses propres conflits internes, ses critiques les plus virulents se trouvant toujours à l'intérieur d'elle-même. Il relie ce phénomène à la formule de François Cheng selon laquelle « toute fraternité sans transcendance finit en fratricide », citant l'épisode biblique de l'Exode (le peuple hébreu émancipé du pharaon mais livré à l'anarchie morale du désert, nostalgique des « marmites de viande » de la servitude) pour illustrer comment l'absence de principe vertical commun fragilise le lien horizontal et favorise la prolifération de micro-communautés fondées sur l'opposition (illustrée par la multiplication des lettres de l'acronyme LGBTQIA+ ou par la notion de « système » chez les complotistes).
Il développe le concept central de « clé de voûte » et de « transcendantaux » pour penser la cohésion d'une société désenchantée : à défaut d'une transcendance religieuse structurante, il propose de fonder le lien social sur des piliers assumés collectivement plutôt que reçus d'en haut, ce qui exige, selon lui, des « citoyens adultes » capables d'obéissance (qu'il distingue soigneusement de la servitude : « prêter l'oreille » à l'existence d'autrui et du réel, non se soumettre). Il détaille sa propre enquête empirique, menée « dans le monde entier », sur l'âge et les circonstances où l'on se sent devenir adulte — trois motifs revenant systématiquement : l'expérience (rapport au monde, savoir qu'on ne sait pas tout), la responsabilité (pour autrui, non plus seulement de ses actes) et l'autonomie (rapport à soi) — concluant que la démocratie est « le régime des grandes personnes », seul régime de l'histoire à avoir posé que la majorité (au sens de l'âge adulte) est la norme et non l'exception.
Il développe une analyse du mythe de Peter Pan comme figure emblématique de l'anti-adulte contemporain : contrairement au mythe de Gilgamesh (le grand homme qui refuse de mourir), Peter Pan est « le petit homme qui ne veut pas grandir », un texte originel qu'il présente comme une tragédie plutôt qu'un conte enfantin, où l'enfant refusant de grandir apparaît comme un enfant qui n'a pas été aimé. Il en tire une réflexion sur l'éducation contemporaine : protéger l'enfance ne doit pas consister à la prolonger mais à protéger la volonté de grandir de l'enfant, ce qui suppose que les parents « cessent d'être des dieux pour devenir des vieux » — un retrait volontaire et aimant qu'il compare à la kénose théologique (Dieu se retirant du monde par amour pour le laisser exister), opposé au « despotisme démocratique » tocquevillien d'un État parental maintenant ses citoyens dans une enfance perpétuelle. Il relie ce refus de choisir au syndrome du « garder ses options ouvertes » (nette progression de l'expression dans les corpus Google Ngram), rappelant que choisir, c'est nécessairement renoncer.
Il conclut sur l'importance vitale de la question démographique pour la démocratie (« une démocratie sans enfants n'est pas viable », faire grandir un enfant étant l'acte même du décentrement de soi constitutif du projet démocratique) et sur l'importance de la lecture de livres — par opposition aux résumés générés par l'intelligence artificielle ou à la fragmentation en articles académiques — comme exercice qui muscle une capacité d'effort et de concentration menacée de disparaître si elle n'est pas entretenue, recommandant le roman américain Bien-être de Nathan Hill.
Excerpts
Sur le glissement de l'individualisme depuis les droits de l'homme en société vers un individualisme contre la société :
“« Nous sommes passés de cet état des droits de l'homme en société à l'idée que les droits de l'homme ne peuvent s'épanouir que contre la société, voire aussi contre l'État. [...] Un individualisme qui considère qu'on ne peut être vraiment libre, vraiment soi, "be yourself", que contre les autres, à côté des autres, mais surtout pas avec les autres. »”
Sur la généalogie monastique inattendue de la démocratie :
“« Cette communauté [monastique] devient l'embryon de la démocratie, c'est-à-dire une communauté d'individus égaux qui vont devoir trouver des règles pour fonctionner ensemble. Le mode de l'élection est inventé dans les monastères [...] au fond, la démocratie doit beaucoup plus au monastère qu'aux cités antiques. »”
Sur le retrait aimant du parent comme condition pour que l'enfant grandisse :
“« Il faut que les parents cessent le plus vite possible d'être des dieux pour devenir des vieux [...] exactement comme la kénose en théologie : Dieu se retire du monde, devient imparfait en quelque sorte, pour laisser par amour le monde exister. [...] Par amour, il faut disparaître. »”