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Daniels, Anthony

Psychiatrie, Femmes Battues, et Tatouage - Conversation avec Théodore Dalrymple

Transmission · Nov 4, 2024

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Core ideas

Dalrymple part de son expérience de médecin généraliste et psychiatre partagée entre un hôpital de Birmingham et la prison voisine, où il affirme que l'appauvrissement mental, culturel, émotionnel et spirituel du sous-prolétariat occidental dépasse celui de tous les groupes de population rencontrés au cours de ses missions médicales en Afrique, dans le Pacifique et en Amérique latine. Il illustre ce constat par des cas cliniques extrêmes : un patient n'ayant jamais mangé à table ni avec autrui depuis l'âge adulte, se nourrissant exclusivement de chocolat depuis quinze ans ; des toxicomanes ressemblant à des « rescapés d'Auschwitz » repris de poids en trois mois de détention. Il développe une analyse de la malnutrition britannique comme phénomène avant tout culturel plutôt qu'économique, illustrée par la comparaison entre l'épicerie de quartier britannique (dont les deux tiers du contenu se réduisent, selon lui, à l'alcool, au chocolat et aux chips) et l'épicerie indienne équivalente, riche et bon marché, mais peu fréquentée par les Britanniques pauvres qu'il a soignés — signe, selon lui, que la pauvreté seule n'explique pas ces comportements alimentaires.

Il développe une analyse psychologique des hommes violents envers leur conjointe, qu'il dit reconnaître neuf fois sur dix au regard et à l'attitude avant même l'entretien clinique. Il relie cette violence au déclin du mariage comme structure stable : l'incertitude accrue quant à la permanence du partenaire nourrirait une jalousie de contrôle destinée à empêcher le départ de l'autre, tandis que l'homme violent revendique paradoxalement pour lui-même une liberté absolue qu'il refuse à sa compagne. Il développe, avec un embarras assumé, une défense nuancée de l'hypocrisie conjugale traditionnelle comme ciment ayant permis à des mariages imparfaits de tenir. Sur les femmes battues restant auprès de leur conjoint violent, il rapporte avoir été frappé par leur tendance à excuser le comportement de l'agresseur (« ce n'est pas sa faute, c'est une maladie ») et développe l'idée qu'elles redoutent davantage la solitude et l'ennui que la violence elle-même — la violence, aussi terrible soit-elle, étant paradoxalement interprétée comme une preuve d'engagement émotionnel dans un monde où l'indifférence est la norme des relations. Il décrit avoir réussi, dans certains cas, à convaincre ces femmes de partir non par la compassion mais par l'ironie : leur faire remarquer que leur conjoint « saurait se contrôler » s'il se trouvait face au psychiatre lui-même, ce qui démontre le caractère stratégique et non incontrôlable de sa violence.

Sur la toxicomanie, Dalrymple conteste frontalement la doctrine officielle britannique selon laquelle elle serait une maladie comparable à la maladie de Parkinson, la qualifiant de choix et de « vocation » impliquant une série de décisions actives (où se procurer la drogue, comment la préparer). Il relie cette recherche de la drogue, comme celle de la relation violente chez certaines femmes, à un besoin de rompre avec la routine et l'ennui plutôt qu'à une pathologie déterministe. Il développe une critique du « paradigme thérapeutique » théorisé par l'historien Christopher Lasch : dire à quelqu'un « vous n'êtes pas coupable » revient selon lui à lui dire aussi « vous n'êtes pas capable », l'enfermant dans son état plutôt que de l'aider à en sortir — illustré par l'exemple d'un patient se déclarant « addict au cambriolage de voitures » (jusqu'à quarante par semaine) en réclamant un traitement plutôt qu'une sanction, vocabulaire emprunté selon lui à la criminologie universitaire et non à sa propre expérience. Il note avec ironie qu'après les émeutes britanniques récentes, le discours public a brutalement délaissé le vocabulaire thérapeutique pour retrouver celui de la punition et de la fermeté judiciaire — signe, selon lui, de l'incohérence de la doctrine officielle.

Il développe sa propre pratique clinique fondée sur le respect par la vérité plutôt que par la complaisance : il refusait que les prisonniers utilisent des grossièretés en sa présence, leur expliquant qu'ils ne parleraient pas ainsi à n'importe qui et qu'il attendait d'eux la même réciprocité qu'il leur offrait — une égalité de traitement qu'il présente comme la forme de respect la plus efficace. Il relate avoir dit à une jeune femme battue, sans détour, ce qui l'attendait si elle restait (y compris l'illusion qu'un enfant sauverait la relation), avant de lui laisser le choix et son numéro de téléphone — geste qu'il présente comme responsabilisant plutôt qu'insensible.

Un axe central de l'entretien porte sur le concept anglais de « victime » (associé étymologiquement à « powerless », sans pouvoir), que Dalrymple juge en général faux : étiqueter systématiquement quelqu'un comme victime implique qu'il est incapable de gérer sa propre vie, ce qui est démoralisant et déresponsabilisant. Il illustre par un contre-exemple observé en Afrique du Sud post-apartheid : des enseignants refusant d'excuser les mauvaises notes d'élèves ayant subi des violences en chemin vers l'école, faisant preuve selon lui de plus de compassion réelle que des psychologues en les traitant comme des êtres responsables capables de progresser. Il développe l'analyse littéraire de La Ferme des animaux d'Orwell comme illustration des trois postures possibles face à un échec (le hasard, l'autocritique constructive, ou la recherche d'un bouc émissaire — celle effectivement choisie par les animaux), et relie cette dernière posture au ressentiment nietzschéen généralisé de l'époque contemporaine, notant qu'un bouc émissaire abstrait (le capitalisme, le système) est plus « durable » qu'une personne, car il ne meurt jamais.

Il développe le concept de « croyances de luxe » de Rob Henderson (qu'il dit connaître personnellement) pour analyser comment des idées valorisantes en haut de l'échelle sociale (l'éloge du divorce, la libéralisation des drogues dans les années 1960) produisent des ravages disproportionnés dans les classes populaires, tout en générant paradoxalement une économie de l'aide sociale profitable à ceux qui s'en occupent. Il développe une analyse originale du tatouage comme marqueur social inversé : apparu d'abord dans le sous-prolétariat britannique et associé historiquement à la criminalité (observation qu'il attribue à Cesare Lombroso), le tatouage aurait ensuite « remonté » vers les classes supérieures avant de traverser la Manche vers la France — il y voit une forme d'« individuation sans individualité », paradoxe d'un geste d'auto-création de soi qui appartient en réalité à une logique tribale de groupe.

Il conclut sur son expérience des pays communistes (le mensonge généralisé et obligatoire, qu'il compare à certaines pratiques managériales contemporaines exigeant l'adhésion performative à des éléments de langage sur la diversité et l'inclusion), sur son admiration pour La Société ouverte et ses ennemis de Karl Popper (qui l'a, dit-il, « immunisé contre les utopies ») et pour le conte philosophique méconnu en France Rasselas de Samuel Johnson (publié la même année que Candide mais jugé par lui plus profond), et sur l'importance de la lecture comme antidote à la dispersion et à l'absence de compréhension du monde — reliant cette réflexion à l'analyse de Huxley dans Le Meilleur des mondes selon laquelle la censure la plus dangereuse n'est pas celle qui interdit les livres, mais celle où les bibliothèques restent ouvertes sans que plus personne n'y entre.

Excerpts

Sur le paradigme thérapeutique et le lien entre culpabilité et compétence selon Christopher Lasch :

“« Quand on dit à quelqu'un "tu n'es pas coupable", on lui dit aussi "tu n'es pas capable", et donc on l'enferme dans sa situation. Si on dit à un toxicomane "vous êtes malade, guérissez-moi", ce n'est pas la même chose que "je vais me guérir". »”

Sur la raison pour laquelle des femmes restent auprès d'un conjoint violent :

“« Elle a peur d'être seule dans un monde où il faut de la protection [...] et elle préfère avoir un peu de drame dans la vie plutôt que l'ennui. [...] Ce qui fait qu'elle reste, c'est la peur de l'ennui, la peur de ne pas être protégée. »”

Sur le tatouage comme paradoxe de l'individuation contemporaine :

“« Il y a une idée de l'auto-engendrement de soi, je me crée moi-même comme je créerais un personnage de jeu vidéo, je me customise — mais en fait c'est de l'individuation sans individualité. [...] On est contre la société, mais on est membre d'une tribu. »”