de Funès, Julia
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De Funès part du paradoxe qui a motivé son dernier livre : malgré la multiplication des dispositifs de bien-être en entreprise (baby-foot, salles de sport, coachs, chief happiness officers), le mal-être et les arrêts maladie n'ont jamais été aussi nombreux. Elle mobilise la fable des abeilles de Mandeville (les vices privés produisent des vertus publiques) pour développer la thèse inverse appliquée à la France contemporaine : nos vertus publiques se renversent en vices privés. Elle l'illustre par plusieurs exemples : l'universalisme des Lumières, retourné en déni des particularismes qui nourrirait paradoxalement le communautarisme ; l'égalité de droit républicaine, dévoyée en égalitarisme empêchant toute reconnaissance (qui suppose de « oser différencier ») ; et la bienveillance managériale, qui verse selon elle en complaisance dès lors qu'elle empêche tout retour critique constructif.
Elle développe une analyse sociologique de LinkedIn comme catalyseur des tendances culturelles des CSP+ urbaines, illustrée par l'exemple d'un « bad buzz » subi par une intervenante de l'émission (Eugénie Bastié) pour avoir simplement affirmé que la période 17-23 ans est un moment charnière pour la culture générale — réaction qu'elle relie à une idéologie du « self-made man » et du volontarisme sans limites, où la réalité doit se plier aux idées plutôt que l'inverse. Elle analyse la « facebookisation » puis la « twittérisation » progressive de LinkedIn, réseau qui, contrairement à Twitter, préserve une identité nominative limitant les pulsions les plus agressives.
Un axe central de l'entretien porte sur la figure du coach, qu'elle présente comme la « quintessence » de plusieurs dérives contemporaines : l'égalitarisme (on peut devenir coach sans concours ni diplôme reconnu par l'État, contrairement à un psychiatre), le refus de toute verticalité (le coach se présente en « compagnon de route » tutoyant son client plutôt qu'en figure d'autorité), et le culte de la rapidité (des « recettes comportementales » promettant charisme ou leadership en quelques semaines, qu'elle oppose, citant Nietzsche, à la lenteur nécessaire à toute véritable acquisition). Elle identifie trois ressorts psychologiques universels exploités par le développement personnel : la promesse de séduction (« vous êtes unique »), la promesse de réparation (acquérir enfin de la répartie) et la promesse de reprise de pouvoir sur sa vie.
De Funès développe une réflexion sur la crise de l'autorité contemporaine : dans un monde égalitariste, toute position verticale (manager, chef, coach) devient inassumable et doit se travestir en horizontalité factice (« je ne suis pas ton chef, je suis ton pote »), ce qui conduit selon elle à un nivellement généralisé comparable à celui observé à l'école ou dans la famille sans autorité parentale. Elle propose de résoudre ce paradoxe démocratique par la distinction philosophique entre subordination (obéissance choisie et légitime, dont on peut toujours s'affranchir) et soumission (obéissance non choisie, rendant toute désobéissance impossible), rappelant l'étymologie du mot « autorité » qui signifie littéralement « augmenter ».
Elle développe une critique approfondie de la « bienpensance », qu'elle distingue nettement de la bienveillance véritable : la première serait un dogmatisme binaire se pensant systématiquement du côté du bien, incapable de retour critique par peur de passer pour malveillant, et génératrice de médisance différée plutôt que de confrontation frontale constructive. Elle illustre ce phénomène par une anecdote personnelle sur un directeur administratif et financier ayant accepté sans révolte d'être écarté d'un poste au profit d'une politique de discrimination positive, qu'elle interprète comme une forme de soumission masochiste à la bienpensance néoféministe. Elle développe, à partir d'une métaphore (« Olivier », misogyne convaincu), une critique de la discrimination positive par les quotas : loin de démontrer aux esprits préjugés la compétence des femmes, elle renforcerait leurs préjugés en leur laissant penser que toute femme présente l'est en vertu du quota et non du mérite — se déclarant elle-même féministe mais jugeant que le combat contemporain pour les femmes ne porte plus sur l'accès aux postes (largement acquis) mais sur une répartition plus juste des tâches entre vie privée et vie professionnelle.
Elle distingue trois raisons pour lesquelles la bienpensance est particulièrement difficile à combattre : elle est largement partagée (donc puissante), parée de bons sentiments (s'y opposer expose à passer pour réactionnaire), et relève d'une obéissance aux idées dominantes du moment — plus difficile à contester qu'une transgression, rappelant à ce propos qu'Eichmann invoquait précisément l'obéissance aux ordres. Elle développe, en miroir, une critique du « champ lexical de la transgression » systématiquement mobilisé par cette même bienpensance dominante (le mot « disruptif », la posture du dissident autoproclamé alors même que la parole est largement accessible), qu'elle relie à la notion de « victimisation » généralisée par laquelle chaque corporatisme se pense assiégé, rendant tout débat argumenté impossible dès lors qu'il se réduit à des postures identitaires (« en tant que... »).
Elle développe une analyse du rapport contemporain à la peur, dont elle observe un renversement de valeur historique : autrefois associée à l'enfance et à l'immaturité (« un adulte est quelqu'un qui n'a plus peur », citant Le Petit Prince), la peur serait aujourd'hui valorisée comme signe de conscience et de responsabilité (illustré par le principe de précaution constitutionnel), ce qui alimenterait selon elle l'inflation bureaucratique et procédurale contemporaine — analysée dans son ouvrage La Comédie (in)humaine co-écrit avec Nicolas Bouzou, où elle montre que la complexité interne des entreprises croît plus vite que la complexité externe qui leur est imposée. Elle développe enfin l'opposition philosophique entre contrat (symétrique, rendant l'avenir prévisible) et confiance (asymétrique, rendant l'avenir incertain mais seule capable d'« augmenter » la personne qui la reçoit, illustrée par la transformation de Jean Valjean chez Victor Hugo), regrettant l'américanisation d'un vocabulaire managérial vidé de sens (« impactant », « inspirant », « disruptif ») qui masquerait, selon elle, une vacuité identitaire et une peur d'être contesté plutôt qu'une véritable pensée.
Elle conclut sur son rapport personnel tardif à la lecture (déclenché à 18 ans par la découverte du Gorgias de Platon en terminale), qu'elle décrit non comme une évasion imaginaire mais comme un outil de maîtrise et de décryptage du réel, et recommande La Promesse de l'aube de Romain Gary comme lecture qu'elle regrette de ne pas avoir découverte plus jeune.
Excerpts
Sur le renversement des vertus en vices, à partir de la fable de Mandeville :
“« Nos vertus publiques se retournent en vices privés [...] à partir de quel moment la vertu bascule en vice, à partir de quand le bon sentiment chavire en écueil. [...] C'est toute l'idée de ce livre : trouver le point de bascule. »”
Sur le paradoxe de la discrimination positive à travers la métaphore d'« Olivier » :
“« On va mettre en place des quotas pour promouvoir des femmes quel que soit leur mérite. La conséquence, c'est qu'Olivier va côtoyer plus de femmes qu'avant, mais a priori pas plus de femmes particulièrement méritantes. Et Olivier va se trouver parfaitement renforcé dans son préjugé. »”
Sur l'opposition entre contrat et confiance dans les relations professionnelles :
“« Le contrat, c'est quelque chose de symétrique qui rend prévisible l'avenir. La confiance, c'est tout l'inverse : c'est asymétrique, et ça rend incertain l'avenir. [...] Quand on contractualise tout, comment voulez-vous qu'il y ait de la place pour la confiance ? »”