Devecchio, Alexandre
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Devecchio part d'un rejet des comparaisons entre les mouvements populistes contemporains et les régimes totalitaires des années 1930 : il soutient que le nazisme, le fascisme et le communisme soviétique étaient des idéologies impérialistes et totalitaires « épaisses », arrivées au pouvoir par la force ou avec le consentement des élites, alors que les mouvements populistes actuels sont élus démocratiquement et se heurtent à une résistance constante de l'establishment. Il défend l'idée, développée dans son livre Recomposition, que le populisme est une « idéologie fine », plus un style politique (un leader charismatique, la défiance envers les corps intermédiaires, l'attrait pour la démocratie directe) qu'un corpus doctrinal construit, et qu'il constitue avant tout un symptôme de l'époque plutôt qu'une doctrine en soi.
Il développe sa thèse centrale d'un « triple sentiment de dépossession » des peuples occidentaux comme moteur du populisme : une dépossession démocratique (le gouvernement des juges, la technostructure européenne et nationale, illustrée par la manière dont l'enseignement de la science politique traiterait désormais la souveraineté populaire comme secondaire face à la garantie des droits individuels), une dépossession culturelle (le sentiment d'insécurité culturelle décrit par Christophe Guilluy face à l'immigration et à la montée de l'islamisme) et une dépossession économique (la paupérisation des classes moyennes, la désindustrialisation, la baisse de l'espérance de vie des classes populaires blanches américaines). Il situe l'origine de ce phénomène dans l'échec de la mondialisation « heureuse » promise après 1989, portée par des élites technocratiques ayant renoncé au rapport de force politique, avec le Brexit de 2015 comme premier vrai tournant populiste occidental.
Sur la victoire de Trump en 2024, Devecchio l'analyse comme distincte de celle de 2016 : la première était une pure force de négation portée par un homme seul, ras-le-bol du politiquement correct et rejet médiatique, sans réelle administration ni parti acquis ; la seconde traduit une coalition préparée de nouvelles élites aux visions parfois contradictoires — d'un côté un populisme technolibertarien porté par la Silicon Valley (Musk, favorable à une immigration qualifiée et à une liberté d'expression absolue), de l'autre un populisme national-conservateur et protectionniste incarné par J.D. Vance, catholique, issu des classes populaires et auteur du best-seller Hillbilly Elegy. Il identifie l'immigration qualifiée comme premier point de friction visible entre ces deux lignes et pronostique que J.D. Vance, né aux États-Unis (contrairement à Musk) et capable d'apaisement après la fonction de « dynamiteur » jouée par Trump, sera le prochain président et l'héritier naturel du mouvement.
Il développe une réflexion sur le rythme des révolutions populistes, qu'il compare aux révolutions historiques classiques alternant phases de rupture et phases de restauration/stabilisation, citant Victor Orbán comme seul exemple de populisme durablement installé au pouvoir avant Trump, et Giorgia Meloni comme second exemple de gouvernance populiste stabilisée. Il insiste, en réponse à une remarque sur la chronologie, sur le fait que le wokisme américain précède l'élection de Trump (dès 2012-2013) et que Trump en est davantage un symptôme de la réaction qu'une cause, contrairement à un discours médiatique répandu selon lui.
Sur les Gilets jaunes, Devecchio nuance la comparaison de Jacques Julliard avec Mai 68 : il juge que l'horizontalité de 68 était portée par une idéologie gauchiste construite, tandis que celle des Gilets jaunes résultait davantage d'une incapacité à se structurer faute d'élites pour les accompagner — un mouvement de contestation des élites ayant eu le tort de penser qu'on pouvait s'en passer entièrement, illustré par l'échec du RIC (référendum d'initiative citoyenne) comme seule cause fédératrice d'un mouvement par ailleurs très fragmenté. Il voit dans le Rassemblement national, notamment dans le binôme Marine Le Pen/Jordan Bardella, la tentative de traduire politiquement la première version « provinciale » et non violente du mouvement, en élargissant sa base sociale au-delà de son socle populaire initial.
Un axe de désaccord discuté porte sur le paternalisme démocratique : Devecchio reconnaît une contradiction possible dans le discours populiste (dénoncer l'effondrement du niveau des élites tout en refusant que ce même effondrement culturel global, touchant l'école, la télévision et les réseaux sociaux, ait pu également affecter le peuple), mais soutient que le reproche fait aux élites porte moins sur leur propre déclin culturel que sur leur sécession sociale (citant Christopher Lasch, La Révolte des élites) et sur leur tendance à criminaliser moralement le peuple (le qualifiant de raciste ou d'inculte) plutôt que d'essayer de comprendre ses attentes. Il défend une troisième voie entre paternalisme délirant (illustré par la théorie du « nudge », qu'il présente comme un retour du paternalisme par la fenêtre chez des libéraux censés prôner la neutralité de l'État) et populisme flattant la bêtise ambiante, en citant l'élitisme populaire du général de Gaulle comme modèle regretté face à la vulgarité de Trump.
Il développe enfin une critique symétrique du « complotisme des élites » : de même que les populistes sont accusés de complotisme, les démocrates américains auraient développé après 2016 une « explication météorite » (l'ingérence russe, la responsabilité de médias conservateurs) pour éviter de se remettre en question, plutôt que d'admettre que l'offre populiste répond à une demande préexistante dans la population. Il illustre ce même mécanisme en France par la surestimation du rôle de Patrick Buisson ou de Steve Bannon (dont il dit avoir rencontré les deux, les jugeant intelligents mais enclins à se présenter en éminences grises), rappelant que Trump a mené une meilleure campagne en 2024 sans Bannon qu'en 2016 avec lui.
Excerpts
Sur le triple sentiment de dépossession qui fonde le populisme :
“« Les populistes sont une réaction à un triple sentiment de dépossession des peuples : démocratique, culturel, économique. Un triple sentiment de dépossession qui est lié aussi à une mondialisation qui devait être heureuse et qui a été malheureuse. »”
Sur la tension entre le populisme technolibertarien de Musk et le populisme national-conservateur de Vance :
“« Il y a un fossé : entre un libertarien qui veut faire sauter toutes les frontières [...] et un national-populiste protectionniste, conservateur sur le plan des valeurs. [...] Ça va être intéressant de voir pour qui Trump arbitre entre les deux, qui va l'emporter là-dedans. »”
Sur le « complotisme des élites » symétrique à celui reproché aux populistes :
“« Plutôt que de se remettre en question, [les démocrates] ont cherché ce qu'on pourrait appeler une explication météorite [...] quelque chose de radicalement extérieur, extraterrestre et imprévisible, est venu bouleverser la démocratie. [...] C'est la demande qui fait l'offre, et non l'inverse. »”