Hommage à Borges
▶ Watch on YouTubeRead the summaryLe regard intérieur d'un aveugle
Voix offLe regard intérieur, ô combien intense, de Borges, qui était aveugle depuis longtemps, s'efforçait d'apercevoir le point où tout commence et où tout finit. Il tentait de s'approcher de la parole qui dit « et la chose est », et qui dit « et elle n'est plus ».
La découverte de Borges et « Les Justes »
La découverte de la littérature de Borges, c'est l'effet capital de ma vie, et sa mort, au fond, c'est le deuxième fait capital. Parce que, même si je ne le voyais pas souvent, dans les moments pénibles que l'on a tous dans la vie, je pensais : mais voilà, Borges est quelque part, il est en bonne santé, au Japon, à Genève, en Islande ; il pense, il fait penser, il est en train de dire quelque chose. Et sans me consoler, comme si sa présence était en train, un peu, de nous sauver de ce que l'on ressent tous les jours.
Il y a un petit poème qui n'est pas littéralement éblouissant, mais qui est, pour moi, de ces poèmes qui m'aident à vivre. C'est tout l'esprit profond de ce grand inventeur de symboles littéraires. Il s'appelle « Les Justes ». Il dit :
LectureC'est lui qui cultive son jardin, comme le voulait Voltaire. C'est lui qui rend grâce parce qu'il y a la musique. C'est lui qui découvre avec plaisir une étymologie. Deux employés qui, dans un café du faubourg, jouent une modeste partie d'échecs. Les céramistes qui prémeditent une couleur, une forme. Les typographes qui composent avec soin cette page qui peut-être leur déplaît. C'est lui qui caresse une bête endormie. Un homme et une femme qui lisent le dernier tercet de certains chants. Celui qui justifie, ou essaie de justifier, le mal qu'on lui fait. C'est lui qui rend grâce parce qu'il y a Stevenson. C'est lui qui préfère que les autres aient raison. Ces gens, qui s'ignorent, sont en train de sauver le monde.
Pour moi, il y a dans ces poèmes l'union absolument indissoluble de l'éthique et de l'esthétique, de la beauté et de cette chose que les hommes ont inventée pour pouvoir se supporter mutuellement, qui est le sens moral.
Première rencontre : conférences et récitations
La première fois que je l'ai rencontré, il était à ce moment-là professeur. Je l'ai connu dans une conférence qu'il a donnée, je ne me souviens pas où ; un ami de mon père m'y a portée. C'est la première fois que je l'ai vu. Il avait parlé de l'épique, de l'épopée, et j'étais très attirée à l'époque, à cause de mon père : mon père m'a parlé, quand j'étais toute petite, des histoires de sa famille et de la lutte féodale au Moyen Âge, au Japon. Alors j'étais ravie de découvrir une personne qui aimait autant entendre ces histoires, aussi longtemps. Pour moi, l'avoir rencontré, vous savez, c'est une très grande chance. J'avais dix-huit ans.
Mon souvenir, c'est qu'il a passé le déjeuner à essayer de me convaincre. Je disais que non, que je n'aimais pas, et il m'a récité pratiquement l'œuvre entière pour essayer de me convaincre. C'était le moment où il faisait des conférences à travers le pays, à travers l'Argentine, dans les villes, dans les petites villes des provinces. Et là, fidèle toujours à lui-même, il ne faisait pas de confessions : il parlait de Swedenborg, du bouddhisme, de poètes persans, de la littérature anglaise, de Dante — c'est-à-dire les thèmes qui l'ont intéressé toute sa vie.
La cécité et le destin littéraire
Jorge Luis Borges (archive)Les choses définies sont devenues indéfinies. Et après cela, je vis au centre d'un grand brouillard lumineux. Évidemment, je n'ai pas de forme ; je peux voir des mouvements de lumière, des rayons, des ombres — pour citer Hugo. Un point, c'est tout.
Il savait que son arrière-grand-père était mort aveugle, que sa grand-mère était morte devenue aveugle, que son père était mort aveugle, que lui était condamné à la cécité. Mais il savait aussi que son destin était littéraire. Il n'a jamais désarmé. Il a été aveugle, et il a continué jusqu'à la fin, jusqu'à ce dernier jour, à travailler : à chercher une étymologie, à écrire un poème, à écrire même un scénario de cinéma, à travailler pour l'édition de la Pléiade. Il savait, comme moi je crois, qu'il n'y a pas de libre arbitre, mais que c'est un devoir magnifique, très beau, de croire, de vivre comme si cela existait, et de lutter.
Une œuvre toujours actuelle
Je l'ai rencontré une fois, il y a vingt-deux ans, à Buenos Aires, et déjà il ne voyait presque plus. Dans les dernières années, il a peu écrit ; il a composé un certain nombre de poèmes, mais l'essentiel de son œuvre est antérieur aux années 60. Cela ne l'empêche pas d'être tout à fait actuel, parce que les thèmes qu'il nous propose, les thèmes qu'il touche, sont des thèmes tout à fait actuels : l'énigme policière, le labyrinthe, la science-fiction, toutes les hantises de la littérature fantastique, tous les problèmes de la communication, avec sa transformation en cinéma, etc. Tout cela est au cœur de nos préoccupations.
Il a commencé par la bibliothèque de son père, qui lui a été donnée depuis l'enfance, et sans préjugés, il s'est intéressé à tout. Parfois il tombait sur la littérature chinoise, parfois sur Dante, parfois sur la littérature anglaise, surtout la littérature anglaise, ou la littérature française. Et après, il a fait ses études, son bac : il a été bachelier à Genève. Il a appris l'allemand pour pouvoir lire Kafka, pour pouvoir lire Goethe. Et c'est comme ça qu'il a fait de la littérature à partir de la littérature, comme aucun autre écrivain.
Genève, utopie des frontières culturelles
Le moment où j'ai commencé à voyager avec lui, après la mort de sa mère, il m'emmenait, et j'étais ravie, parce qu'il disait : « Maria, vous devez connaître le lieu où j'ai découvert, dans ma jeunesse, Verlaine, l'Allemagne, la mort et toutes ces choses. » Et j'étais vraiment heureuse qu'il me la fasse connaître. Il aimait à Genève, je pense, les choses qu'il s'exigeait à lui-même : une ville très austère, très dépouillée, mais en même temps très élégante. Il est revenu à la ville de son enfance, bien sûr, et il est revenu à Genève comme à un mythe. Genève et la Suisse en général, pour lui, c'est l'utopie d'un pays dans lequel les frontières, et en particulier les frontières culturelles, sont surmontées.
Il s'exprimait parfaitement en français, par exemple, en anglais aussi, et il était capable de lire non seulement l'anglais, l'allemand, l'italien, mais un certain nombre de langues scandinaves, des langues anciennes, etc. Ceci est très important, parce qu'il y a dans son œuvre des références multiples. Lorsqu'on traduit en allemand un écrivain argentin et que l'on s'aperçoit qu'il connaît très bien la littérature allemande, évidemment on est flatté dans sa fierté culturelle germanique. C'est la même chose lorsqu'on le traduit en anglais et qu'on s'aperçoit qu'il connaît très, très bien la littérature anglaise. Et Borges, on peut dire, est l'écrivain par excellence de cette espèce de république des esprits ouverte sur l'étranger.
C'était un homme qui connaissait les villes, tout aveugle qu'il était. Aujourd'hui, toutes les villes se ressemblent, puisqu'il y a la circulation ; mais il disait non : par exemple, Paris est une ville nuancée, toujours nuancée. Et c'est vrai, je veux dire, il connaissait les villes différentes.
L'Argentine, William Morris et l'infamie
Il y a chez lui un côté qui est profondément argentin, ça, c'est quelque chose de très important. Chez Borges, il y a un sens du paysage très, très fort : du paysage urbain de Buenos Aires, et du paysage de la campagne, de la pampa. La pampa est toujours présente chez lui, derrière ces gigantesques bibliothèques.
Il est très curieux de lui, ce qui est arrivé un jour, il y a trois ou quatre ans, à Paris — c'était en 82. Nous parlions de ces Anglais de la fin du XIXe siècle : William Morris, qui voulait effacer de la langue anglaise tous les mots d'origine latine et ne gardait que les mots d'origine anglo-saxonne ; il avait fait une traduction de l'Odyssée avec des mots uniquement d'origine anglo-saxonne. Alors il commence à me réciter, pendant cinq minutes, l'Odyssée de William Morris, et à la fin il me dit : « Vous ne trouvez pas que c'est laid ? » — « Mais si vous la trouvez laide, pourquoi vous la savez ? » Il me dit : « Mais parce qu'en ce monde, la laideur est aussi mémorable que la beauté. »
Il est fasciné par le génie, par tout ce qui est beau, évidemment ; mais il est fasciné aussi par ce qui est méprisé, il est fasciné par celui dont on ne parle pas. Il est fasciné par la gloire, il est fasciné par l'obscurité aussi, et il est fasciné par le contraire de la gloire, qui est ce qu'il appelle l'infamie. Et c'est cela qui va l'amener, par exemple, à donner un tel rôle au personnage de Judas, dans la nouvelle qui se trouve dans Fictions, « Trois versions de Judas » : Judas, qui est pour lui l'homme le plus détesté de l'histoire entière. Et cet homme le plus détesté de l'histoire entière, eh bien, il ne suffit pas de le détester, ce n'est pas une bonne solution : il faut comprendre, et il faut essayer de l'aimer. Dans toutes les histoires de tous les personnages qu'il rassemble dans son livre Histoire universelle de l'infamie, il cherche, dans l'histoire de grandes canailles, ce qui fait leur grandeur, justement, et il s'efforce de nous les faire admirer et aimer, au moins à certains égards.
Une autre manière de lire
Quand il a publié Fictions — ce n'était pas son premier livre, mais son premier livre de nouvelles —, c'était comme une bombe, une bombe qui a explosé petitement en Amérique du Sud ; et puis, quand Caillois, dans les années 50, l'a traduit en France, ça a été une véritable bombe. Parce que ce qu'il a apporté, c'était une vision complètement différente. Lorsqu'on l'a lu, il est certain qu'on voit autrement, et surtout on lit autrement. Autrement que quoi ? Autrement qu'avant. On lit autrement parce que Borges est un grand critique : il a parlé beaucoup des livres des autres, et il a inventé beaucoup de livres — son œuvre est pleine de livres imaginaires —, et la façon dont il parle de ces livres nous fait lire autrement la critique habituelle. Parce que, une fois qu'on a lu Borges, on se demande toujours si le livre dont parle quelqu'un existe ou pas ; et donc on fait attention, on se met à lire autrement la façon dont on parle des livres.
Il y a chez Borges un côté parodique presque partout, une parodie du savoir, une parodie de l'université ; et évidemment on entend autrement certaines choses, on lit autrement certaines choses, une fois qu'on a plongé dans ces textes. Il dit que si on signait aujourd'hui L'Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis par James Joyce ou Louis-Ferdinand Céline, on lirait ce livre avec une tout autre vision ; et que ce fait d'anachronisme, ce fait d'attribution erronée, peut faire varier infiniment l'art de la lecture.
Bon, c'était déjà un esprit complètement nouveau. C'était quelqu'un qui donnait l'impression d'être passé derrière les choses qu'il voulait expliquer et de vous les pousser vers vous : c'était une autre vision, et puis une vision paradoxale. Il vous oblige à voir les choses de nouveau. Il y a une nouvelle qui s'appelle « Trois versions de Judas » : en trois lignes, il change mille ans d'histoire. Il fait l'hypothèse que Dieu aurait pu être Alexandre de Macédoine, Rurik le fondateur de la Russie, ou Jésus ; mais qu'il choisit un destin infâme : pour sauver l'humanité, il fut Judas, et il s'est donné à l'enfer par amour. Il vous oblige à penser, à repenser tout ce que des siècles, des générations, vous ont appris. Borges est quelqu'un qui ouvre perpétuellement des corridors d'une culture à l'autre, ce qui fait que Borges a intéressé peu à peu de plus en plus de gens raffinés dans des cultures différentes.
Un écrivain pour *happy few* ?
Puisque vous ne craignez pas, en parlant comme ça, d'effrayer un peu les gens qui n'ont pas une immense culture : est-ce que Borges est un écrivain pour happy few ?
Borges, au début, était un écrivain, sans aucun doute, pour happy few. Stendhal, au XIXe siècle, écrivait pour les happy few ; les happy few se sont multipliés. Bien sûr, quand on dit « Borges, c'est un écrivain raffiné », on peut croire — disons, des journalistes sommaires peuvent croire — que cela effraie les lecteurs. Mais il n'y a que les gens qui ne sont même pas des lecteurs qui ne veulent pas être considérés comme raffinés. Le lecteur normal a envie d'être capable de comprendre ce qu'il n'est pas encore capable de comprendre. Donc, quand on dit d'un écrivain : « il est pour raffinés, et si vous lisez cet écrivain, eh bien, vous allez montrer que vous êtes intelligent », naturellement, peu à peu, les gens vont s'agglomérer. Les gens ont très envie qu'on les considère comme intelligents.
Dans l'intimité, je pense qu'il devait sentir la perfection et la beauté de son œuvre, mais il n'a jamais dit une chose comme ça, et il n'a jamais relu son œuvre. Je pense qu'il est très modeste, et jamais je n'ai senti à son côté qu'il se sentait un génie, comme il l'est vraiment. C'était une personne admirable, mais en même temps sûr d'être anéanti et, dans peu de temps, oublié.
Les derniers jours et la tombe à Genève
Il ne m'a pas parlé de sa mort ; il aurait trouvé cela un manque de politesse. Je lui ai rendu visite à l'hôpital, deux jours, le matin et l'après-midi. Avec lui, il me parlait de littérature, comme toujours. Il me parlait des blagues sur le goût de la nourriture. Puis il me récitait un poème de Cocteau, par exemple, un poète qu'il avait, je crois, découvert tard. C'est curieux, parce qu'il y a des choses très médiocres chez lui, mais écoutez ce poème. Jusqu'à la fin, il a vécu en écrivain.
Pour moi, je suis à son côté depuis mon enfance, et j'apprends avec lui beaucoup, beaucoup de choses. Mais je pense que la chose la plus importante, c'est qu'il m'a fait perdre la peur de la vie et de la mort. Je pense que c'est une leçon magnifique pour moi, et je ne l'oublierai jamais.
Ça a été magique, un peu tout a été magique après sa mort. J'étais là, et j'ai demandé à sa femme, Maria, ce qu'on faisait. Quand elle a décidé que, évidemment, ce serait ici — je dis : mais lui, qui connaissait si bien la vie dans le cimetière… — « Oui, mais je ne connais pas les noms. » Il m'a amené dans ce cimetière, c'était à la jonction de l'arrivée du Rhône. J'ai demandé à des gens, et c'était justement le cimetière où il l'avait amené, parce qu'il aimait cet endroit. Alors on choisit un emplacement à côté d'un arbre, qui est un grand if, et les autorités acceptent. Et puis nous retournons un moment, et on voit une toute petite tombe, à une vingtaine de mètres : c'était le temps de Calvin. Quand on pense qu'il a été bachelier au lycée Jean-Calvin… Enfin, il y avait des choses magiques. Mais vous savez, il transformait la réalité autour de lui ; il avait ses pouvoirs.