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Borges, Jorge Luis

écrivain argentin

Jorge Luis Borges - Interview (1965)

Artesquieu · Dec 7, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique approximative et lacunaire ; certains titres et noms propres sont déformés, et quelques passages sont difficiles à reconstituer)

Core ideas

Dans le premier entretien, présenté comme une « tentative d'approche d'un auteur de langue espagnole et de culture universelle », Charbonnier lui demande d'abord comment prononcer son nom ; Borges répond que la prononciation d'origine portugaise serait « Borges » et qu'il accepte la prononciation française pendant la conversation. Ils passent en revue les livres alors traduits (Labyrinthes, Fictions, Enquêtes, Histoire de l'infamie, Histoire de l'éternité), Borges approuvant que les traducteurs changent un titre pour peu que le texte soit fidèle (il aime le mot « labyrinthe », que son traducteur allemand a aussi retenu) et expliquant qu'Histoire de l'éternité contient une étude sur l'éternité et un article sur les kenningar, les métaphores des poètes anglo-saxons et scandinaves. Il annonce la publication de ses poèmes complets, parle de ses traducteurs (dont l'un, auteur d'une traduction espagnole du Cimetière marin, connaît « toutes ses manies littéraires »), de l'impossibilité d'écrire dans une autre langue que l'espagnol (il a essayé en français et en anglais, avec des textes « médiocres »), et des pièges de la traduction vers l'anglais (le double registre germanique et latin : traduire « una habitación oscura » par « an obscure habitation » plutôt que « dark room » produit un jargon pédant). Il dit aussi que les Argentins éduqués jouissent de la littérature française malgré leurs difficultés à parler avec un garçon de café, et que cette culture a beaucoup compté pour eux.

À propos de l'attrait des Français pour ses récits, Borges se dit peu mathématicien ou philosophe mais voit dans les mathématiques et la métaphysique des « possibilités littéraires », surtout pour la littérature fantastique, et distingue la science-fiction physique de ce goût pour le paradoxe. À propos de La Bibliothèque de Babel, il y voit deux éléments : l'idée abstraite d'un jeu combinatoire (une variation presque infinie à partir d'un nombre limité de signes), qui n'est pas de lui, et derrière elle une idée d'être perdu dans l'univers, de ne pas le comprendre. Dans tous ses contes il y a une partie intellectuelle et une autre, plus importante selon lui, faite de solitude, d'angoisse, du mystère de l'univers, du temps et de soi-même ; il se dit amusé en écrivant, comme un joueur d'échecs, et note que ce sont les logiciens et les mathématiciens qui éclatent de rire à la lecture. Il se dit aussi surpris d'avoir été lu en France « avec plus d'intelligence que celle qu'il a mise à écrire ».

Le deuxième entretien porte sur l'ultraïsme, mouvement littéraire né en Espagne puis importé en Argentine (Borges y était ultraïste vers 1921). Borges le juge sévèrement : il voulait réduire la poésie à la métaphore et nier la rime et la musique du vers ; il rappelle qu'un poète avait déjà fait la même chose en 1909 (nom mal transcrit), que le mouvement n'a d'importance que pour l'historien de la littérature, qu'il a « un peu honte d'avoir signé des manifestes », mais que l'époque était amusante (on se croyait révolutionnaire, on mettait des ascenseurs et des avions dans les poèmes). Il compare l'ultraïsme au dadaïsme et au symbolisme, affirme que les théories littéraires n'ont aucune importance (ce qui compte est ce qu'on fait avec elles, selon le génie de chaque poète), que la musique est l'élément principal du vers, et que la mode (hier la métaphore, aujourd'hui la métonymie dans les revues françaises) passe. Interrogé sur le surréalisme et sur la politique des jeunes, il dit n'être plus au courant de la littérature la plus jeune (il a perdu la vue depuis dix ans, dirige la Bibliothèque nationale, étudie l'anglo-saxon et le norrois), se déclarer contre tous les totalitarismes (nazisme, communisme, dictature argentine) tout en jugeant ces convictions personnelles peu intéressantes, et préférer à l'organisation des cénacles et des manifestes la solitude des écrivains anglais (chaque Anglais est une île), parce que la littérature « organisée » entre les deux guerres a été, selon lui, régentée par quelques écrivains dictateurs.

Enfin, dans un dernier extrait, Charbonnier lui demande si l'on pourrait reconnaître la littérature par l'analyse plutôt que par l'émotion, voire fabriquer des poèmes par des critères logiques ou mathématiques. Borges répond que l'émotion est un très bon critère : l'impression immédiate de beauté ou d'intelligence est plus fiable que le raisonnement, qui n'arrive qu'après coup (un procédé ou « défaut » devient une « vertu » quand le vers a réussi) ; une machine combinatoire, fût-elle l'invention imaginaire d'un Raymond Lulle, serait un moyen artificiel de produire des vers, et si l'on ignorait que le texte vient d'une machine plutôt que d'une conscience humaine, cela n'importerait pas au lecteur, ce qui l'amène à la fiction d'une machine qu'on appellerait Homère ou Virgile.

Excerpts

“« Dans La Bibliothèque de Babel, je dirais qu'il y a deux idées : d'abord l'idée d'une possibilité de variation presque infinie avec un nombre limité [de signes], et puis, derrière cette idée abstraite, il y a eu aussi une idée d'être perdu dans l'univers, de ne pas le comprendre. [...] Dans tous mes contes il y a une partie intellectuelle, et puis l'autre partie, qui est plus importante, je pense : le sentiment de la solitude, de l'angoisse, de l'inutilité, du caractère mystérieux de l'univers, du temps et, ce qui est plus important, de nous-mêmes. »”

“« J'ai un peu de honte d'avoir signé des manifestes. [...] On s'est beaucoup amusé à se croire des révolutionnaires, à penser que la poésie commençait avec nous. Mais je crois que tout cela a fait son temps. [...] Je crois que les théories littéraires n'ont aucune importance : ce qui est important, c'est ce qu'on a fait avec elles, et cela dépend du génie de chaque poète. »”

“« Cette impression immédiate, ou de l'intelligence ou de la beauté, est bien plus valable que le raisonnement, qui est une espèce de chaîne : si on se trompe une seule fois, le reste n'existe pas. Et puis les explications viennent après. [...] Pour le moment, l'émotion est un très bon critère. »”