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Borges, Jorge Luis

écrivain argentin : nouvelles, poèmes, essais

Borges répond à un ou deux interlocuteurs français non nommés, qui lui lisent aussi des extraits de ses textes (« L'écriture du dieu », « Les ruines circulaires », « La Bibliothèque de Babel », etc.) ; une chanson espagnole est chantée en fond. La transcription est une transcription par IA, donc approximative par endroits.

Jorge Luis Borges - Entretiens (A voix nue)

Artesquieu · Jul 13, 2024

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Core ideas

L'entretien est une longue méditation de Borges sur sa propre manière d'écrire. Il affirme que tout ce qu'il a écrit est autobiographique mais « déguisé, truqué » : il ne choisit pas ses sujets, ce sont eux qui le cherchent, et il se tient pour un écrivain plutôt passif, qui se laisse envahir par un rêve ou une image avant de l'écrire. La sincérité, pour lui, n'a rien à voir avec l'exactitude des dates ou des noms : elle consiste à rester fidèle à son imagination. Il défend une conception très ancienne de la littérature, qui commence par la cosmogonie, le mythe et l'épopée ; le réalisme n'en serait qu'une hérésie récente (XVIIIe-XIXe siècle), tandis que le fantastique prolonge la grande tradition.

Il revient sur son répertoire de symboles, qu'il dit n'avoir pas choisis mais avoir « reçus » : le miroir (le double), le labyrinthe (être perdu dans un monde peut-être ordonné, peut-être chaotique), le poignard (le courage individuel, celui des duels au couteau de son enfance à Buenos Aires) et le tigre ou jaguar, qui l'a accompagné depuis les visites au zoo et qui est à l'origine de « L'écriture du dieu », née d'une longue maladie, de la fièvre et d'un souvenir de taches de peau semblables à une écriture. Sa cécité lui a laissé une seule couleur, le jaune, d'où le titre L'Or des tigres. Un texte, dit-il, doit dépasser l'intention de l'auteur et ses opinions, qu'il juge superficielles. Le symbole est plus profond que la métaphore, car l'auteur le comprend moins ; il n'existerait d'ailleurs que quelques métaphores essentielles (le temps et le fleuve, la vie et le rêve, dormir et mourir, la femme et le fruit), et il préfère aujourd'hui les lieux communs et les mots simples aux singularités qui vieillissent vite.

Une grande partie de l'échange porte sur la fabrication des récits et sur les fictions elles-mêmes. Borges voit d'abord le début et la fin d'une histoire, puis « peuple » l'intervalle ; la première phrase donne une cadence qui décide si ce sera de la prose ou du vers. Il commente L'Immortel (Homère devenu Cartaphilus, qui a tout oublié), Tlön, Uqbar, Orbis Tertius (une encyclopédie d'un monde imaginaire qui finit par remplacer le réel), Funes ou la mémoire (né de ses insomnies : penser exige d'oublier), La Bibliothèque de Babel (projection d'une petite bibliothèque municipale où il travaillait, vécue comme une revanche d'employé mal payé) et Les ruines circulaires (le rêveur rêvé par un autre), dont il juge aujourd'hui le style trop orné, trop « Salammbô ». Il explique aussi son passage du goût de l'effet verbal à celui de la simplicité : les adjectifs doivent passer inaperçus, et le style rhétorique trahit un défaut moral, la vanité.

Il développe encore des vues sur le langage et sur la pensée. À partir de sa domestique, qui parle guarani et espagnol sans pouvoir traduire un mot de l'une à l'autre, il suggère que l'unité du langage est la phrase plutôt que le mot, et que le dictionnaire est un répertoire artificiel ; chaque langue serait une façon différente de sentir le monde (lune, moon, luna, seulette, nadita). Côté lectures et goûts : Schopenhauer, qu'il a appris l'allemand pour lire, Berkeley, l'idéalisme et le bouddhisme plutôt que Spinoza, dont il a fait un sonnet ; Hugo, Flaubert, Chesterton, Stevenson ; la Bible anglaise, qu'il juge supérieure à la Bible de Luther ; et une critique de Joyce, dont le talent « verbal » aurait été gâché dans le roman. La métaphysique, pour lui, naît de l'étonnement (Aristote, Chesterton, l'« hydre univers » de Hugo), et la fiction et la philosophie ne sont que deux manières de dire la même chose ; la littérature est avant tout une forme de bonheur et un jeu pris au sérieux, comme celui d'un enfant.

Plusieurs remarques plus ponctuelles complètent le portrait : le gaucho serait surtout une invention littéraire de poètes citadins, les mots « gaucho » et « pampa » n'étant pas ceux de la campagne ; « être argentin » ou « être français » est un acte de foi, donc une fiction ; l'histoire universelle est abstraite, seul l'individu au présent est réel ; il admire le vers de Boileau « Le moment où je parle est déjà loin de moi ». Il conclut, en riant, qu'il ne croit pas à l'éternel retour mais à l'amour, à la poésie, à l'amitié, et « à Hugo ».

Excerpts

“Je crois qu'en général, il convient que ce que l'on écrit dépasse l'intention de l'écrivain. Si un écrivain n'écrit que ce qu'il veut écrire, son écriture ne sera pas très riche. Mais s'il écrit avec avec son passé, avec sa mémoire personnelle, avec la mémoire de ses ancêtres, avec avec l'histoire, disons, avec la mémoire de l'humanité, alors il fera mieux, non ? Tandis que si on se propose quelque chose, si on se propose un dessein et on l'accomplit, alors on risque d'être un peu superficiel.”

“Cela m'a fait penser au langage, au fait que peut-être l'unité du langage ne sont pas les mots, mais les phrases. Parce que dans son cas évidemment, elle parle et le guarani et l'espagnol, mais si vous lui demandez un mot, elle ne le sait pas. Peut-être parce que on n'a pas besoin de mots pour parler. Peut-être on parle plutôt en syntaxe.”

“Et je crois que le style rhétorique est mauvais parce qu'il suppose un défaut moral. C'est-à-dire si si l'on écrit « la nuit unanime », alors, on sent tout de suite que l'auteur est vaniteux. Et on... et on est vaniteux quand on le fait. Donc, c'est un péché moral.”