Guy Debord (2/4) : L’internationale situationniste : rendre la vie plus intense
▶ Watch on YouTubeRead the summaryOuverture : Cohn-Bendit contre les situationnistes▶ 0:00
0:00Adèle Van ReethBonjour à toutes et bonjour à tous. En route sur Les Chemins de la philosophie. Aujourd'hui, nous partons à la dérive sur les pas titubants de Guy Debord, qui laisse un souvenir impérissable à ceux qui l'ont rencontré.
0:15Daniel Cohn-Bendit (archive)J'ai été influencé par les écrits et la parole situationniste. J'ai rencontré une fois, dans un café, un soir, Debord. J'ai rencontré le petit groupe qui était nanterrois, et c'était toujours ce pseudo-radicalisme qui, en littérature, passe très bien, mais dans le comportement est risible, si tu veux. C'étaient des pauvres petits mecs, pour moi, qui jouaient aux durs mais dont tu ressentais quotidiennement qu'ils n'étaient pas à la hauteur, tu vois, de ce qu'ils disaient ou de ce qu'ils prétendaient être. Et ils parlaient des conseils ouvriers, de la République des conseils, mais étaient incapables de communiquer avec qui que ce soit. Et c'est en ça que je dis qu'ils vivaient dans un autre monde. Ils vivaient dans un monde irréel. Ils exprimaient une volonté de transformation radicale, mais tout cela, ils étaient incapables de le vivre.
1:13Adèle Van ReethBonjour Patrick Marcolini.
1:14Patrick MarcoliniBonjour.
1:15Adèle Van ReethBienvenue sur Les Chemins de la philosophie.
1:17Patrick MarcoliniMerci.
1:18Adèle Van ReethVous êtes l'auteur d'une histoire intellectuelle du mouvement situationniste, publiée aux éditions de L'Échappée. Avez-vous reconnu la voix de celui qui s'en prend aux situationnistes ?
1:29Patrick MarcoliniJe crois que c'est la voix de celui à qui les situationnistes s'en sont pris.
1:36Adèle Van ReethVous retournez bien la situation. Il l'a bien cherché.
1:41Patrick MarcoliniC'est Daniel Cohn-Bendit, oui.
1:43Adèle Van ReethC'est ça. C'était en 1988. Lui, il pointe l'écart entre les écrits théoriques des situationnistes et leur absence de mise en pratique. Qu'est-ce que vous dites pour défendre ces situationnistes ?
1:59Patrick MarcoliniJe ne sais pas s'il faut les défendre. En fait, je voudrais juste rappeler que Cohn-Bendit n'a pas toujours eu ce discours-là. Quand on lit un livre qu'il a publié aussitôt après les événements de Mai, quand il répond à la question « quelles ont été les grandes influences intellectuelles qui se sont exercées sur les acteurs de 68 ? », il dit Sartre, il dit Henri Lefebvre, et il dit l'Internationale situationniste. Il parle aussi de Socialisme ou barbarie, sur lequel on reviendra tout à l'heure sans doute. Mais les situationnistes sont bien présents. Donc on a peut-être affaire là à un Cohn-Bendit un peu plus tardif, qui a aussi un peu évolué politiquement.
De l'Internationale lettriste à l'Internationale situationniste▶ 2:53
2:53LectureC'est en juin 1952, dans les milieux artistiques parisiens et tout particulièrement au sein du lettrisme emmené par Isidore Isou, qu'apparaît un groupe, l'Internationale lettriste, IL, qui va poser les bases du mouvement situationniste. Il est alors constitué de Serge Berna, Jean-Louis Brau, Guy Debord, Gil J. Wolman, qui seront rejoints ensuite par Ivan Chtcheglov, Gaëtan M. Langlais, Michèle Bernstein, future épouse de Guy Debord, et d'autres encore. Formée comme une tendance interne du lettrisme, plus politisée, plus belliqueuse que le reste du mouvement, l'IL finit toutefois par s'opposer à l'autorité d'Isou. La rupture intervient en novembre 1952, lorsque le fondateur du lettrisme désavoue ces jeunes troupes qui avaient publiquement protesté contre la réception de Charlie Chaplin par le préfet de police de Paris.
3:45Adèle Van ReethC'est dans votre livre, Le Mouvement situationniste : une histoire intellectuelle, qu'on trouve ces lignes, Patrick Marcolini. C'est un ouvrage formidable parce qu'il relève le tour de force de concilier à la fois une prise en compte du mouvement situationniste d'un point de vue vraiment intellectuel – c'est le sous-titre du livre –, même universitaire, parce que c'est le résultat d'un travail universitaire de votre part…
Patrick MarcoliniOui, tout à fait.
Adèle Van Reeth… tout en étant fidèle au situationnisme qui n'est, c'est le moins qu'on puisse dire, pas du tout de la trempe universitaire que vous revendiquez par ailleurs.
Patrick MarcoliniOui. L'essentiel pour moi, c'est d'avoir à la fois une approche aussi objective que possible – évidemment, l'objectivité est un horizon – pour éviter de sombrer dans les affrontements passionnels entre les différentes tendances du mouvement. Je voulais essayer d'éviter ça, et en même temps je ne voulais pas non plus rester dans une approche désincarnée, en dehors des luttes sociales, en dehors de l'histoire telle qu'elle se déroule. Ce qui explique aussi les prises de position que j'ai volontairement repoussées à la fin de l'ouvrage.
Adèle Van ReethC'est très réussi. C'est un ouvrage très pédagogique qu'on va parcourir ensemble pour essayer de comprendre ce qu'est ce mouvement situationniste dont on parle beaucoup mais que, finalement, on connaît peu. Vous proposez une histoire intellectuelle du mouvement situationniste. C'est d'abord un mouvement intellectuel, le situationnisme ?
Patrick MarcoliniNon, c'est plutôt la méthode que j'ai adoptée qui est intellectuelle. Intellectuelle non pas au sens des intellectuels, mais au sens où je m'intéresse à la formation des concepts, des idées du mouvement situationniste, de Guy Debord en particulier mais aussi des autres protagonistes du mouvement. En revanche, le mouvement situationniste, c'est avant tout, à son origine, une avant-garde artistique, et l'origine artistique va déterminer pas mal de ses expressions, y compris pendant sa phase politique.
Et puis progressivement, il y a cette fameuse phase politique qui survient. On a l'habitude de distinguer ces deux époques dans l'histoire du mouvement. La période artistique, c'est celle que vous avez rappelée, avec l'Internationale lettriste et les tout débuts de l'Internationale situationniste, donc de 1952 à grosso modo 1960-62. Et puis de 62 à 72, la phase politique, où le mouvement situationniste, en dialogue avec beaucoup d'intellectuels de l'époque parmi les plus radicaux – disons les marxistes antistaliniens, pour aller vite –, procède à une réélaboration de la critique sociale marxienne, et a une agitation pratique qui va déboucher sur les troubles de Mai 68.
Ils ne sont évidemment pas les seuls à l'origine, mais ils vont assumer un rôle assez important, qui a d'ailleurs été occulté pendant assez longtemps par la suite. Maintenant, on commence à le redécouvrir, et ce n'est pas plus mal, puisqu'il y avait d'un côté une mystification, avec un rôle beaucoup trop important qui lui était accordé par ceux qui s'en revendiquaient, et inversement, on en venait presque à ne pas connaître son existence chez les gens qui avaient peut-être des choses à se reprocher sur le plan politique, peut-être des affinités avec le Parti communiste. Donc, pour dessiner la trajectoire du mouvement situationniste, on peut dire que ça a commencé par être l'avant-garde artistique la plus politique de l'époque…
Adèle Van ReethMhm.
Patrick Marcolini… et c'est devenu l'avant-garde politique la plus artistique de l'époque. On peut le dire comme ça.
Construire des situations : intensifier la vie quotidienne
Adèle Van ReethLe terme de situation est-il emprunté à Sartre ? Sartre est en tout cas l'auteur de volumes intitulés Situations, en plusieurs volumes d'ailleurs. Pourtant, pour Guy Debord et pour ceux qui se revendiquent situationnistes, le sens donné au terme de situation est bien différent.
Patrick MarcoliniIl est probable que le terme a été emprunté à Sartre, mais on ne peut pas en être sûr et certain. La place de Sartre sur la scène intellectuelle, au début des années 50, était telle que la filiation sur ce concept précisément est probable, mais on peut aussi trouver d'autres origines à l'usage de ce concept.
Quoi qu'il en soit, le concept est là pour essayer de décrire quelque chose de très simple. Une situation, c'est une suite de moments de la vie quotidienne qui possède son unité, sa cohérence interne. C'est un ensemble de gestes, comme dit souvent Debord, d'attitudes, de comportements, des rencontres, des liens, des rapports sociaux qui se nouent en un moment précis. Et ce qui fait la qualité particulière de cette suite de moments, c'est son intensité 8:00 affective, c'est sa qualité poétique, c'est le fait qu'on y vit des choses qu'on ne vivrait pas dans le cours ordinaire de la vie normale.
Les situationnistes choisissent de mettre ce concept au centre de leur action, et même au centre de leur propre définition en tant que mouvement, pour insister sur le fait, au début, dans les années 50, qu'un projet de renouvellement 8:34 de l'action culturelle, plus largement que de l'action artistique, doit être un projet de transformation des situations de la vie quotidienne, un projet de construction même des situations de la vie quotidienne. Elles doivent être soumises à une action raisonnée, planifiée, organisée, de manière à intensifier la vie qu'on peut mener.
Et puis, dans la phase politique, ce concept de situation va adopter un sens un petit peu différent : l'idée qu'intervenir sur les situations de la vie quotidienne, les transformer, permet de sortir les individus et les groupes de leur aliénation vis-à-vis du capitalisme, qui lui, au contraire, façonne la vie quotidienne, la colonise, pour reprendre un des concepts du mouvement.
9:18Adèle Van ReethDonc le terme de situation se comprend en fonction d'une certaine intensité.
9:22Patrick MarcoliniOui, une intensité.
9:23Adèle Van ReethOn n'est pas sans arrêt en situation. On l'est quand nous sommes particulièrement attentifs au moment, et donc dans une certaine intensité qualitative avec ce que nous vivons.
9:37Patrick MarcoliniTout à fait, c'est quelque chose qui sort du cours de la vie ordinaire. Pour comprendre en quoi consiste cette intensité, on peut la ramener à des exemples très simples. Ça peut être quand on passe une excellente soirée avec des amis, avec de quoi bien manger, de quoi bien boire surtout, puisqu'on sait le rôle de la boisson dans l'histoire du mouvement situationniste, avec pourquoi pas quelques drogues aussi – ça leur arrivait à l'époque. Ou ça peut être aussi le moment où on tombe amoureux, tout simplement. Tout ça, ce sont des aspérités, des sommets, des pics existentiels dans la vie de tout un chacun. Et les situationnistes veulent être fidèles à ces moments-là, et ils veulent baser un projet de transformation sociale, de révolution, sur ce qu'on peut ressentir dans ces moments très particuliers, que nous connaissons tous.
10:39Message de l'Internationale situationniste (1959)Les situationnistes exécuteront le jugement que les loisirs d'aujourd'hui prononcent contre eux-mêmes.
10:44Les situationnistes envisagent l'activité culturelle, du point de vue de la totalité, comme méthode de construction expérimentale de la vie quotidienne, développable en permanence avec l'extension des loisirs et la disparition de la division du travail, à commencer par la division du travail artistique.
11:00La conception que nous avons d'une situation construite ne se borne pas à un emploi unitaire des moyens artistiques concourant à une ambiance, si grande que puisse être l'extension d'autres formes de décors et d'autres gestes. Comment peut-on orienter ces forces ?
11:15La construction de situations commence au-delà de l'écroulement moderne de la notion de spectacle. Il est facile de voir à quel point est attaché à l'aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention. On voit à l'inverse comme les plus valables des recherches révolutionnaires dans la culture ont cherché à briser l'identification psychologique du spectateur aux héros, pour entraîner ce spectateur à l'activité en provoquant ses capacités de bouleverser sa propre vie. La situation est ainsi faite pour être vécue par ses constructeurs. Le rôle du public, sinon passif, du moins seulement figurant, doit y diminuer toujours, tandis qu'augmentera la part de ceux qui ne peuvent être appelés des acteurs, mais, dans un sens nouveau de ce terme, des viveurs.
Le détournement : jouer sur le décalage▶ 12:00
12:00Adèle Van ReethVous écoutez France Culture, Les Nouveaux Chemins de la connaissance. C'est le deuxième temps d'une série d'émissions que nous consacrons à Guy Debord, et aujourd'hui au situationnisme. Le Mouvement situationniste, une histoire intellectuelle : c'est Patrick Marcolini, l'auteur de ce livre, qui est avec nous en studio aujourd'hui. Et vous venez d'entendre un message de l'Internationale situationniste qui date de 1959. Quand on écoute la voix de Guy Debord, la voix des situationnistes, Patrick Marcolini, on est toujours frappé par le contraste entre, d'un côté, une intensité revendiquée – vous l'avez dit, l'importance de l'intensité – et de l'autre, un vocabulaire qui est quand même souvent assez intellectuel. On a des phrases telles que « méthode de construction expérimentale de la vie quotidienne ». Et un ton qui est plutôt monotone.
12:39Je ne veux pas donner raison à Daniel Cohn-Bendit, qui ouvre cette émission, mais il y a un décalage quand même entre ce qu'il prône et la manière dont il le prône.
12:49Patrick MarcoliniEn fait, je n'en suis pas sûr. Je crois qu'il faut entendre ce petit extrait que vous avez diffusé avec un grain de sel. Pour les situationnistes, et pour Debord en particulier, il s'agit toujours de détourner des formes de communication existantes. Là, évidemment, ce sont les messages enregistrés de type radiophonique, ou d'ailleurs des messages qui peuvent être diffusés dans des gares. On sent très bien qu'il mime cette monotonie du ton. C'est d'ailleurs quelque chose qu'il va reprendre ensuite dans ses films.
13:21Le but est évidemment de jouer sur le contraste entre une forme d'expression, une forme de communication ou de pseudo-communication qui est familière à tout le monde dans la vie quotidienne, et un contenu qui, lui, est complètement décalé. Et Debord joue beaucoup sur les effets de décalage que produisent aussi bien le détournement que le montage, dans ses films ou dans ses écrits.
13:44Adèle Van ReethMais ce qui présuppose quand même, de la part de celui qui l'écoute ou qui le lit, une certaine culture.
13:50Patrick MarcoliniOui, effectivement. Mais c'était aussi une époque où une culture générale était beaucoup plus répandue dans la population. Plus tardivement, si je peux me projeter un peu dans le futur du mouvement situationniste, c'est-à-dire dans son après, Debord, dans les années 80, va considérer que ce jeu de références qui permet le décalage n'est peut-être plus d'actualité. Pour citer un exemple précis, les détournements de textes auxquels il se livrait dans les années 50 et 60, il va cesser d'en faire des détournements proprement dits et il va se livrer à un travail de citation, c'est-à-dire en donnant cette fois les références de tous les textes qu'il utilise, pour permettre aux gens de se réapproprier une culture dont ils ont été dépossédés par le spectacle.
14:36Adèle Van ReethLa notion même de détournement que vous venez d'employer est très importante pour le mouvement situationniste. Qu'est-ce que ça veut dire ?
14:43Patrick MarcoliniLe détournement consiste tout simplement à utiliser un fragment de texte, ou de manière générale un fragment d'image – ça peut être des images de télévision, des images de cinéma, ça peut même être des bâtiments, parce qu'il y a une conception extensive du détournement –, à extraire ce fragment de son contexte immédiat et à le réinsérer dans un contexte différent, ce qui va lui faire prendre un sens différent aussi.
15:08Le but, comme le disent les situationnistes, c'est de ramener l'actualité d'un fragment culturel passé, de montrer qu'il a du sens par rapport à aujourd'hui. Par exemple, je vais citer la première phrase de La Société du spectacle. Lorsque Debord dit : « Toute la vie des sociétés modernes est une immense accumulation de spectacles », c'est un détournement de la première phrase du Capital de Marx : « Toute la vie des sociétés modernes est une immense accumulation de marchandises ».
15:34C'est une manière à la fois de dire que le spectacle est une marchandise, pour les personnes qui ont la phrase de Marx à l'oreille, et une manière aussi d'actualiser le texte de Marx, de dire qu'entre l'écriture du Capital et la période où Debord écrit, donc un siècle de différence, la société capitaliste a accru de manière extensive et intensive son développement.
Debord et l'héritage de Marx▶ 15:54
15:54Adèle Van ReethVous citez Marx, et Debord y fait référence en permanence, de manière plus ou moins explicite, parfois de manière très explicite, 16:00 parfois de manière plus tacite. Cette conception révolutionnaire propre au mouvement situationniste et à Guy Debord est parfois difficile à cerner, parce qu'on a l'impression que, pour eux, le mouvement révolutionnaire dont les marxiens ou les marxistes sont les dépositaires au moment où il écrit ne va peut-être pas assez loin. Comment Debord se situe-t-il – c'est le cas de le dire – par rapport à l'héritage marxien, et quelle est sa conception de la révolution ?
16:31Patrick MarcoliniJe crois qu'au départ, Debord n'est pas marxiste. Je ne suis même pas sûr qu'il soit marxien à l'origine. Quand on lit les textes du tout début des années 50, il y a une volonté de révolte, de subversion sociale qui va bien au-delà du rattachement à un courant idéologique particulier. C'est vraiment une révolte qui est ancrée, pour le coup, dans la vie quotidienne. Et progressivement, comme le marxisme est quand même le langage dominant à l'époque pour quelqu'un qui veut changer les choses, Debord va se pencher sur cette culture marxiste, marxienne. Il va essayer de la sortir de la gangue idéologique dans laquelle elle est prise : on est dans les années 50, le stalinisme est encore très présent sur le plan intellectuel, le Parti communiste sur le plan politique, et il y a une sorte de pétrification, de fossilisation de l'œuvre de Marx.
Debord va donc essayer d'extraire Marx de cette gangue idéologique, en retournant au texte lui-même, et aussi en explorant les traditions dissidentes, les traditions clandestines, un peu oubliées, du marxisme et du mouvement ouvrier, notamment ce qu'on a pris l'habitude d'appeler l'ultra-gauche. Ce n'est peut-être pas le terme qui convient ; pour être plus précis, on pourrait dire le communisme de conseils, c'est-à-dire des gens qui sont restés fidèles à l'idéal du communisme, fidèles aux luttes du mouvement ouvrier, mais qui refusent absolument non seulement le stalinisme, mais même le léninisme qui en est la racine. Debord va explorer tout ça entre la fin des années 50 et le milieu des années 60, et La Société du spectacle est largement le produit de ce travail de réflexion sur la tradition marxiste ou marxienne.
18:18En revanche, je pense que le fait que Debord ne soit pas intrinsèquement un marxiste se repère aussi à l'évolution postérieure de sa théorie. Déjà dans La Société du spectacle, il y a quelques petites pointes critiques contre Marx, contre son économisme, son déterminisme historique. Elles sont discrètes, mais on les repère, surtout à une époque où ce n'était pas forcément sur ces choses-là qu'on insistait. Et dans les années 70, et plus encore dans les années 80, Debord va progressivement se départir d'un certain marxisme. Ça ne veut pas dire que la référence à Marx disparaît ; je dirais plutôt qu'elle s'estompe, qu'elle passe au second plan.
La rupture avec Isidore Isou▶ 18:57
18:57Adèle Van ReethÉcoutez comment Isidore Isou parle de Guy Debord, et surtout de la manière dont ils ont rompu, notamment à cause de leur rapport respectif à la pensée de Marx.
19:06Isidore Isou (archive, 1996)Vous savez, avec Debord – si vous voulez prononcer son nom –, disons le promoteur de l'Internationale situationniste, en réalité, on n'était pas d'accord. Je me fâchais très vite à l'époque avec les gens. Et puis lui, il a trouvé qu'il y a la situation. Moi, j'ai écrit un article très grand, deux cents et quelques pages, avant 68, quand Debord, enfin le promoteur de l'Internationale situationniste, exprimait ses premières idées sur la situation. J'ai montré que la situation dans la vie est une situation dramatique, théâtrale, qu'elle existe depuis les Antiques, et que finalement c'était tellement banalisé. Alors il a en principe renoncé à la situation. Il a écrit La Société du spectacle et tout ça. Et moi, je le considérais toujours comme quelqu'un de réactionnaire, parce que, sur le plan… bon, il pensait faire de la politique, mais en vérité il est revenu en arrière, vers le marxisme, vers la révolution prolétarienne. Alors que 20:00 j'avais une autre idée là-dessus.
20:02Adèle Van ReethPour Isidore Isou, être réactionnaire, ça veut dire revenir aux idées de Marx.
20:06Patrick Marcolini, c'est ça qu'il est en train de dire ?
20:10Patrick MarcoliniOui. C'est assez amusant, parce que…
20:15Adèle Van ReethC'est en 1996, je précise juste.
20:18Patrick MarcoliniD'accord. C'est amusant, parce qu'Isou se place lui-même dans l'après-Marx, en fait. Il se place peut-être même comme une sorte de nouveau Marx. Il faut dire qu'Isou avait des idées assez arrêtées sur la politique.
20:35Adèle Van ReethRappelons juste qui est Isou, pardon.
20:37Patrick MarcoliniOui, bien sûr. Isidore Isou est le fondateur du mouvement lettriste, une avant-garde apparue dans l'après-guerre et qu'on peut définir comme une sorte de néo-dadaïsme. Sauf que – et c'est ce que les situationnistes lui reprocheront par la suite –, même s'il avait une certaine valeur émancipatrice en tant que néo-dadaïsme, assez rapidement il a voulu devenir une sorte de dadaïsme en positif : non pas continuer dans la destruction de l'art, mais reconstruire la culture après la destruction de l'art. C'est là que la divergence se fait avec Debord et avec le mouvement situationniste, qui veulent en finir avec l'art pour le faire passer dans une autre sphère, le dépasser dans la vie quotidienne, dans la fameuse « construction de situations » dont on parlait tout à l'heure.
Isou, lui, voyait le renouvellement de la culture auquel il aspirait comme un renouvellement aussi de disciplines telles que l'économie, la politique. Donc pour lui, effectivement, la perspective de Debord est un retour en arrière. En même temps, si on se place du point de vue de Debord, c'est au contraire Isou qui reste dans le champ de la culture assez classique, assez traditionnel finalement. Je crois qu'il n'y a pas à trancher entre les deux. Isou est un artiste, avec une vocation prophétique assez classique dans les avant-gardes. Debord a essayé de passer à autre chose.
Le scandale de Notre-Dame▶ 22:09
22:09Adèle Van ReethIl y a quand même l'idée de faire de chaque moment de la vie quotidienne – on l'a dit – un moment intensifié, mais aussi d'en proposer une forme de spectacle, c'est-à-dire de retourner le spectacle contre lui-même et d'en faire des moments inoubliables, parfois même une sorte de putsch. Je pense à l'événement qui s'est passé le 9 avril 1950, le jour de Pâques, dans la cathédrale Notre-Dame de Paris : un homme s'installe en chaire, face aux fidèles, et prononce ce texte écrit par Serge Berna, proclamé par Michel Mourre, dont voici un extrait. Écoutez.
22:53Lecture (texte de Serge Berna)Aujourd'hui, jour de Pâques en l'Année sainte, ici, dans l'insigne basilique de Notre-Dame de Paris, j'accuse l'Église catholique universelle du détournement mortel de nos forces vives en faveur d'un ciel vide. J'accuse l'Église catholique d'escroquerie. J'accuse l'Église catholique d'infecter le monde de sa morale mortuaire, d'être le chancre de l'Occident décomposé. En vérité, je vous le dis : Dieu est mort. Nous vomissons la fadeur agonisante de vos prières, car vos prières ont grassement fumé les champs de bataille de notre Europe. Allez dans le désert tragique et exaltant d'une terre où Dieu est mort et brassez à nouveau cette terre de vos mains nues, de vos mains d'orgueil, de vos mains sans prière. Aujourd'hui, jour de Pâques en l'Année sainte, ici, dans l'insigne basilique de Notre-Dame de France, nous clamons la mort du Christ-Dieu pour qu'enfin vive l'Homme.
23:46Guy Debord (archive)Quoique méprisant toutes les illusions idéologiques, et assez indifférents à ce qui viendrait plus tard leur donner raison, ces réprouvés n'avaient pas dédaigné d'annoncer au-dehors ce qui allait suivre. Achever l'art, aller dire en pleine cathédrale 24:00 que Dieu était mort, entreprendre de faire sauter la tour Eiffel, tels furent les petits scandales auxquels se livrèrent sporadiquement ceux dont la manière de vivre fut en permanence un si grand scandale.
24:09Adèle Van ReethVous êtes sur France Culture, Les Nouveaux Chemins de la connaissance, et non pas à la messe. On quitte Notre-Dame de Paris après avoir entendu ce scandale – c'est Guy Debord qui prononce le terme, Patrick Marcolini. Quand on met un faux prêtre face à une assemblée de fidèles pour proclamer que Dieu est mort, on recherche le scandale. Mais un scandale à la fois intellectuel, politique, religieux, et même esthétique. Le scandale lui-même est une œuvre d'art ici.
24:33Patrick MarcoliniOui, c'est effectivement un des événements fondateurs du mouvement situationniste, même si le mouvement n'est pas formé à l'époque ; il assume un rôle symbolique très fort dans l'imaginaire de Debord. Ce scandale de Notre-Dame a effectivement un sens esthétique, dans le sens où il appartient à la tradition du scandale de l'avant-garde, notamment de l'avant-garde dadaïste et surréaliste, avec sa dimension de critique des religions. Il s'agit évidemment de choquer les consciences.
24:59Mais au-delà du plaisir qu'on peut prendre à imaginer les réactions auxquelles ça a pu donner lieu – les fidèles s'en sont d'ailleurs pris à celui qui était déguisé en prêtre, ont essayé de le lyncher sur place, la police a été obligée d'intervenir…
25:19Adèle Van ReethMais on n'a justement rien trouvé dans les journaux, les archives de l'époque, aucune trace de cet événement…
25:26Patrick MarcoliniAh si, il y a des coupures de presse qui existent, qui sont d'ailleurs reproduites dans le livre de Greil Marcus, Lipstick Traces. Et puis il y a des témoignages de gens de l'époque. Toute l'intelligentsia, André Breton, René Char, Prévert, etc., s'est mobilisée pour défendre les scandaleux.
25:46Mais je pense qu'au-delà de cette dimension artistique, esthétique, il y a quelque chose d'intéressant : contrairement peut-être à ce que vous avez dit, ce n'est pas forcément un spectacle, ou alors c'est un spectacle qui malmène vraiment ses spectateurs. Et ça, c'est quelque chose à quoi Debord va rester vraiment fidèle.
Qu'est-ce que le spectacle ?▶ 26:03
26:03Adèle Van ReethAlors là, il faut revenir sur la définition du spectacle par Debord.
26:07Patrick MarcoliniOui. On en a entendu un petit extrait tout à l'heure. Le spectacle, comme le disait Debord, c'est le principe de non-intervention. C'est-à-dire…
26:16Adèle Van ReethC'est ce qui exclut.
26:18Patrick MarcoliniVoilà. Le spectacle apparaît à tous les moments de la vie sociale où un élément de la vie est donné à représenter à la population, un élément de la vie qui lui a été retiré, et auquel le public, les spectateurs, s'identifient affectivement. Cette identification affective est une forme de compensation à leur non-intervention. C'est ce qui les maintient dans la passivité, et c'est ce qui fait du spectacle social une forme de domination sur la population.
26:46Debord l'analyse d'abord sous sa forme culturelle : ça va être le cinéma, le théâtre. C'est ça qui l'intéresse chez quelqu'un comme Brecht, par exemple, quelqu'un qui essaie de rompre avec ce principe de non-intervention.
26:59Mais progressivement, Debord va élargir le concept de la sphère culturelle à la sphère sociale en général, et là, il s'appuie beaucoup sur Marx pour montrer que le capitalisme est en train de se construire lui-même comme un spectacle, à travers la mise en spectacle, la représentation donnée à contempler aux foules, de moments de la vie quotidienne qui sont particulièrement désirables et qui sont toujours liés à des marchandises. Ça va être l'exotisme des parcs de vacances, la voiture associée à l'American way of life, le dentifrice qui rend heureux, et ainsi de suite.
27:32Et ce qui est intéressant, c'est que Debord, dans La Société du spectacle, démultiplie les usages de ce concept et montre même qu'on peut l'appliquer à la politique. Là aussi, il y a représentation indépendante, dans le cadre de la démocratie parlementaire : on a des représentants qui agissent devant nous, qui sont pourvus du pouvoir dont on a été dépossédés, et on s'identifie affectivement à eux parce qu'ils sont héroïques, brillants, intelligents, etc. Ce qui, en même temps, maintient les foules dans la passivité par rapport à leurs conditions concrètes d'existence.
28:00Voilà comment on peut résumer grosso modo le spectacle chez Debord. Et des scandales comme celui de Notre-Dame, ou plus tard ceux auxquels les situationnistes se livreront dans les années 60, visent à faire sortir les gens de leur passivité, à leur communiquer des secousses – secousse affective, psychologique, intellectuelle – qui les feront sortir des rôles bien appris pour intervenir directement dans le champ de la vie quotidienne.
28:21Adèle Van ReethMais la notion de spectacle n'implique pas forcément celle de représentation. Le spectacle, c'est ce qui exclut, c'est ce qui produit des spectateurs, donc des passivités qui ne peuvent que contempler ce qui se passe. Mais il n'y a pas une opposition entre la représentation et le vrai monde ; on n'est pas dans les faux-semblants face à l'authenticité, à un monde authentique qu'on aurait perdu. En tout cas, Debord n'emploie pas ce terme.
28:44Patrick MarcoliniQuestion un peu complexe. Si, quand même : chez Debord, la représentation s'oppose bien à la vie concrète, à la vie réellement vécue. C'est justement quelque chose qu'on lui a reproché. On lui a dit : « Finalement, vous idéalisez une vie qui pourrait être sans représentation, une vie qui serait transparente à elle-même, qui serait le lieu de la communauté sans scission. » Je ne sais pas si le débat doit porter sur ce terrain-là ; il me semble que c'est un peu une impasse de la critique sociale, ou de la philosophie même. Ce qui est intéressant chez Debord, c'est plutôt d'analyser comment une société organise la non-intervention des individus et des groupes dans la construction concrète de leurs conditions de vie. Et c'est une analyse qui va d'ailleurs beaucoup plus loin que le marxisme, et qui est réutilisable dans d'autres contextes politiques, y compris, à mon avis, dans le contexte politique contemporain. Même à l'ère des réseaux sociaux, cette analyse continue à être valide, d'après moi.
29:40Adèle Van ReethIl faut bien comprendre le terme de spectacle pour comprendre celui de spectateur, c'est ça qui est important. Le spectateur : est-ce qu'il y a un lien avec la notion de spectateur engagé de Raymond Aron ?
29:51Patrick MarcoliniNon, pas du tout.
29:52Adèle Van ReethParce que le spectateur engagé, c'est celui qui est à la fois toujours en train de contempler et, en même temps, toujours embarqué, comme si Aron essayait de réintroduire du sartrisme à la suite de la prise en compte du spectacle par Debord.
30:06Patrick MarcoliniOui, sauf qu'il n'y a aucun dialogue, quel qu'il soit, avec Raymond Aron chez les situationnistes. Pour eux, Raymond Aron est vraiment un représentant des intellectuels bourgeois, du spectacle culturel et politique de cette époque-là.
30:19Adèle Van ReethÇa, c'est sûr. La question est de savoir si Raymond Aron aurait eu l'idée d'employer le terme même de spectateur s'il n'y avait pas eu cet investissement de la notion bien avant lui.
30:30Patrick MarcoliniPeut-être. Alors là, on est dans la spéculation.
La dérive et la psychogéographie▶ 30:34
30:34Adèle Van ReethEh bien, c'est à creuser, donc. Il y a une des notions qu'on n'a pas encore abordées, c'est celle de dérive. Il y a une dérive qui est revendiquée, et la notion même de dérive est associée à un terme qui, pour le coup, paraît assez technique, celui de « psychogéographie ». C'est-à-dire que la dérive s'inscrit dans un espace qui est proprement urbain. Et c'est assez étonnant de voir l'urbanisme jaillir à ce moment-là de la construction intellectuelle des situationnistes.
31:06Patrick MarcoliniOui. L'urbanisme intervient justement dans le projet de construction des situations, parce que construire une situation, ça ne veut pas dire seulement changer son comportement, changer d'attitude, avoir de nouveaux gestes, rencontrer de nouvelles personnes. Ça veut dire aussi réfléchir et agir sur les conditions concrètes, le matériau urbain, le décor environnant de la vie quotidienne. La construction de situations, si vous voulez, ce serait le point de rencontre entre l'invention d'un style de vie et l'invention d'une nouvelle architecture et d'un nouvel urbanisme. C'est d'ailleurs ce que les situationnistes vont appeler l'urbanisme unitaire, censé réunir toutes les disciplines artistiques anciennes à l'intérieur d'une intervention concrète sur le cadre de vie.
Cette idée d'urbanisme situationniste survient dans le cadre et comme traduction des expériences de dérive et de psychogéographie. Je vais en dire un petit peu plus. La dérive consiste tout simplement à marcher au hasard à l'intérieur d'une ville en se laissant porter uniquement 32:00 par le décor urbain, par tel ou tel climat, telle ou telle ambiance propre à un quartier, qui peut être attirante ou repoussante, un quartier qui peut être beau, inquiétant, etc. On se laisse vraiment porter par ces ambiances, ces atmosphères. Et puis on fait des stations, entre guillemets, c'est-à-dire des pauses dans un bar, dans un restaurant. On peut aussi rencontrer des amis, ou des personnes qu'on ne connaissait pas et apprendre à les connaître à cette occasion. Tout ça participe de la dérive.
32:33Évidemment, les situationnistes pratiquaient la dérive pour se rendre d'un bar à un autre, et progressivement ils étaient de plus en plus alcoolisés, donc la dérive commençait à prendre des aspects de plus en plus aléatoires, de plus en plus bizarres – d'où l'aspect de construction de situations dont on parlait tout à l'heure.
32:53La psychogéographie, c'est la mise en théorie, l'invention d'une sorte de science à partir de cette expérience. Psycho-géographie, ça veut dire l'étude des effets qu'exercent le milieu construit et les espaces de manière générale sur l'âme, sur l'esprit.
33:12Il s'agit d'étudier pourquoi tel quartier va être plus attirant qu'un autre, pourquoi tel quartier va avoir une atmosphère, une teinture, une coloration psychologique plus ou moins plaisante. Et pour se livrer à cette psychogéographie, les situationnistes vont faire des relevés sur le terrain. La dérive va donc devenir un moment d'exploration, et non plus seulement un moment d'expérimentation.
33:36Un moment d'exploration qui permet d'établir des relevés, et notamment des relevés cartographiques. Les situationnistes se sont livrés à tout un éventail de pratiques différentes pour essayer de parvenir à cette science situationniste que serait la psychogéographie. On a des relevés sous la forme de récits : des récits de dérive dans telle ou telle portion de l'espace urbain, avec les aventures qui y sont liées évidemment, puisque chaque dérive est le lieu d'émergence d'une aventure. On a des relevés de type cartographique, avec le détournement de cartes préexistantes, des plans de Paris qu'on va découper, 34:15 qu'on va remettre dans un ordre différent en fonction de ce qui semble être les chemins les plus indiqués pour aller d'une ambiance à une autre, peut-être même d'une situation à une autre. Et puis un dernier type de relevé, quasiment embryonnaire mais pas inintéressant : des romans-photos détournés, dans lesquels la dérive est mise en images à travers certaines photos prises dans l'espace urbain, suivies d'un petit commentaire.
34:46Voilà un peu les différentes pratiques auxquelles les situationnistes se livrent jusqu'à la fin des années 50. Et là, progressivement, la dérive et la psychogéographie disparaissent des publications du mouvement situationniste, tout simplement à cause du tournant politique du mouvement : la thématique de la ville passe désormais sur le plan d'une critique de l'urbanisme. En revanche, la dérive ne disparaît pas en tant que pratique. On peut le constater d'après les témoignages des anciens du mouvement, et même d'après certaines allusions dans la correspondance de Debord : on se rend compte qu'en fait, Debord a passé toute sa vie à dériver.
35:28Guy Debord (archive)Notre vie est un voyage dans l'hiver et dans la nuit. Nous cherchons notre passage.
35:33Il y avait la fatigue et le froid du matin dans ce labyrinthe tant parcouru, comme une énigme que nous devions résoudre. C'était une réalité en trompe-l'œil, à partir de laquelle il fallait découvrir la richesse possible de la réalité.
35:48Lecture (Vincent Schmitt)Le mardi 6 mars 1956, Guy-Ernest Debord et Gil J Wolman se rencontrent à 10 heures dans la rue des Jardins-Paul et partent en direction du nord pour reconnaître les possibilités d'une traversée 36:00 de Paris à ce niveau. Malgré leurs intentions, ils se trouvent rapidement déportés vers l'est et traversent la partie supérieure du XIe arrondissement qui, par son caractère de standardisation commerciale pauvre, est un bon exemple du paysage petit-bourgeois repoussant. La seule rencontre plaisante est, au 160 de la rue Oberkampf, le magasin « Charcuterie-Comestibles A. Breton ».
Parvenus dans le XXe arrondissement, Debord et Wolman s'engagent dans une série de passages étroits qui, à travers des terrains vagues et des constructions peu élevées qui ont un grand air d'abandon, joignent la rue de Ménilmontant à la rue des Couronnes. Au nord de la rue des Couronnes, ils accèdent, par un escalier, à un système de ruelles du même genre mais déprécié par un fâcheux caractère pittoresque. Peu après, ils en viennent à surgir à l'extrémité du canal Saint-Martin, et rencontrent à l'improviste l'admirable rotonde de Claude-Nicolas Ledoux, presque ruinée, laissée dans un incroyable abandon, et dont le charme s'accroît singulièrement du passage à très proche distance de la courbe du métro suspendu. En étudiant le terrain, les lettristes croient pouvoir conclure à l'existence d'une importante plaque tournante psychogéographique, la rotonde de Ledoux en occupant le centre, qui peut se définir comme une unité Jaurès-Stalingrad, ouverte sur au moins quatre pentes psychogéographiques notables – canal Saint-Martin, boulevard de la Chapelle, rue d'Aubervilliers, canal de l'Ourcq – et probablement davantage.
Une dérive contrôlée : stratégie et autodissolution
Adèle Van ReethVous écoutez France Culture, Les Chemins de la philosophie, et un extrait du Relevé d'ambiances urbaines au moyen de la dérive de Guy Debord, qui nous accompagne toute cette semaine – aujourd'hui en compagnie du philosophe Patrick Marcolini, à qui l'on doit une histoire intellectuelle du mouvement situationniste publiée aux éditions L'Échappée. On entend bien dans ce texte, interprété par Vincent Schmitt, que la dérive est en fait extrêmement contrôlée. Comme souvent d'ailleurs chez Guy Debord : même le mouvement situationniste lui-même n'est jamais laissé entre les mains du hasard. Il y a une part de contrôle très puissante chez Debord.
Patrick MarcoliniOui. Je ne sais pas s'il faut parler de contrôle. C'est vraiment quelque chose de très planifié, et qui, à mon avis, est à relier avec l'intérêt de Debord pour la stratégie. Il s'agit d'avoir…
Adèle Van ReethDont on parlera demain, oui.
Patrick MarcoliniVoilà. Il s'agit d'avoir une action raisonnée, et c'est ce à quoi Debord tient beaucoup. C'est d'ailleurs ce qui fait sa différence avec André Breton et les surréalistes. Debord est quelqu'un qui accorde beaucoup d'importance à la raison, au raisonnement, à la réflexion dialectique, et à la traduction concrète sur le terrain de la réflexion dialectique : la stratégie. Le mouvement situationniste s'est construit progressivement, en bonne partie grâce à lui – pas seulement, mais c'est quand même lui qui est là du début à la fin –, comme une sorte de petite armée qui s'est mise en mouvement. C'est d'ailleurs l'image qu'il aimait bien utiliser dans ses films. Une armée qu'il va essayer de mener jusqu'à la victoire finale, ou en tout cas jusqu'à l'affrontement final, qui sera évidemment, dans sa perspective, la révolte de Mai 68.
Adèle Van ReethMais l'Internationale situationniste se dissout, s'autodissout en 1972, donc quatre ans après Mai 68. Et là encore, c'est quand même le choix de Guy Debord que de dissoudre ce mouvement.
Patrick MarcoliniOui. C'est le choix de Debord et, en même temps, je pense que c'est aussi l'effet d'une crise interne. On ne peut pas – je ne dis pas que c'est ce que vous faites – peindre Debord comme une sorte de marionnettiste qui maîtrise toute l'histoire du mouvement. Évidemment, il a une vision stratégique, et il est très actif 40:00 pour essayer de déterminer le cours du mouvement en fonction de ça. Mais je crois aussi qu'il y a la rencontre avec le cours de l'Histoire. Paradoxalement, le mouvement situationniste, qui existe déjà depuis un certain temps lorsqu'il arrive en 68, parvient à imposer ses idées dans d'assez larges pans des contestataires. Il a réussi à participer à l'émergence d'un nouveau conflit social, un conflit social d'un nouveau type.
40:23Et en même temps, il a atteint l'acmé, le sommet de ses capacités d'action historique. Le mouvement entre donc, au moment même de sa victoire, on pourrait dire, dans un état de crise interne, qui se manifeste concrètement par le fait que beaucoup de jeunes entrent dans le mouvement. Comme toujours dans une organisation, dans un petit groupe social, quand beaucoup de jeunes arrivent, il y a une sorte de déperdition de la transmission de ce qui s'est accumulé dans le passé, y compris sur le plan théorique.
40:50Il y a aussi une forme d'essoufflement du mouvement situationniste. Dans les deux ou trois années qui suivent 68, Debord observe le mouvement vivre progressivement sur un petit capital de notoriété auprès des contestataires, et s'abstenir de se renouveler. On sent vraiment qu'il y a une sorte d'impasse pour le mouvement. Et Debord, je pense, craint beaucoup que le mouvement situationniste devienne un peu ce qu'est devenu Cohn-Bendit finalement, pour revenir au début de l'émission : une star.
41:16Une star de la révolte ou de la révolution. Il décide donc que les choses ont peut-être assez duré, qu'il y a peut-être d'autres capacités d'intervention qu'à l'intérieur d'un mouvement aussi structuré, aussi soudé, aussi cuirassé que pouvait l'être le mouvement situationniste. Un mouvement de subversion sociale a gagné l'ensemble des sociétés occidentales, et même au-delà. Il est peut-être temps de se dissoudre : se dissoudre au sens de faire cesser le mouvement situationniste, mais aussi de se mêler au reste de la population, à tous ces mouvements de révolte qui ont éclos.
41:47Ils vont donc engager, dans les deux dernières années du mouvement, une action d'autodissolution qui va consister à exclure progressivement les personnes qui se manifestent par leur inactivité, et même à proposer à un moment donné de faire scission lui-même, c'est-à-dire de s'exclure du mouvement, parce qu'il ne se reconnaît plus dans le peu d'activité qu'il reste.
42:06C'est ce qu'il va faire. Progressivement, la crise est ouverte, et il se retrouve à deux ou trois : il y a Gianfranco Sanguinetti, et aussi un situationniste danois, mais qui n'a quasiment plus d'activité. Ils signent l'acte de décès du mouvement, La Véritable Scission dans l'Internationale, qui est aussi – et c'est ça qui est intéressant – un dernier texte théorique, un peu dans la veine de La Société du spectacle, composé de thèses, qui cherche à faire le bilan non seulement de l'action du mouvement situationniste, mais aussi à voir si on ne peut pas renouveler une nouvelle fois l'analyse marxienne.
42:41Notamment la question de la stratification en classes, avec l'apparition de nouvelles classes sociales comme les cadres, avec l'apparition aussi du problème écologique, qui est quelque chose de très important pour Debord à cette époque-là. Il y a donc en même temps une esquisse de renouvellement de la théorie, que Debord va poursuivre en dehors d'une activité proprement collective.
Debord, critique de la modernité et du progrès▶ 43:00
43:00Adèle Van ReethComment définiriez-vous le rapport de Debord à la modernité ? Parce qu'il est à la fois extrêmement critique, et en même temps sa critique ne se fait pas du point de vue de la réaction, mais au contraire de l'avant-garde.
43:13Patrick MarcoliniOui, il y a un paradoxe chez Debord pour la période des années 50 et 60 : la plupart de ses prises de position sont une critique ouverte de la modernisation capitaliste, de la modernisation industrielle, la critique de l'urbanisme, de l'aménagement urbain à la Le Corbusier, de l'école fonctionnaliste, de l'émergence des banlieues, des grandes cités-dortoirs, des autoroutes, des supermarchés. Tout ça, pour Debord, c'est un ensemble de choses qui sont le produit non pas seulement du capitalisme, mais d'une modernité capitaliste, c'est-à-dire d'un développement poussé au-delà de lui-même, d'un surdéveloppement.
43:45Et en même temps, à l'époque, il a encore beaucoup d'espoir dans le progrès technique. On trouve dans les textes des années 50 et 60 l'idée que finalement la révolution peut et doit avoir lieu parce qu'il existe déjà une infrastructure industrielle capable de donner naissance 44:00 à une société communiste et situationniste. Et puis, au fur et à mesure que Debord évolue dans les années 60, au fur et à mesure aussi, je dirais, qu'il prend ses distances avec un certain marxisme orthodoxe, la critique du progrès devient de plus en plus dominante dans ses écrits. Le tournant, à mon avis, c'est son fameux film In girum imus nocte et consumimur igni, où la critique du progrès technique devient ouverte. Les Commentaires sur la société du spectacle, en 88, continueront d'approfondir cette veine de la critique de la modernité, qui devient quasiment une sorte de critique de la technologie, une critique de la société industrielle. Ce qui va le conduire d'ailleurs, à un moment donné, à fréquenter l'Encyclopédie des nuisances, un collectif post-situationniste qui est sur ces positions-là.
45:00Adèle Van ReethL'Encyclopédie des nuisances.
45:01Patrick MarcoliniL'Encyclopédie des nuisances, animée par Jaime Semprun, le fils de Jorge Semprún : un groupuscule post-situationniste qui pense qu'il faut mêler à la critique du capitalisme, de la société marchande, une critique de la société industrielle. Debord va être en dialogue pendant un moment avec ces gens-là, mais aussi avec beaucoup d'autres collectifs ou individualités qui ont cette perspective critique sur le rôle de plus en plus dominant de la technoscience dans les sociétés contemporaines. Ça va le mettre sur des positions assez proches de ce qu'on pourrait appeler une écologie radicale, même si chez Debord le rapport à la nature est assez peu thématisé.
N'empêche que, quand on lit les tout derniers textes – je parle des textes des années 90, ceux qui ont été publiés, mais aussi les inédits qui sont présents à la Bibliothèque nationale –, on se rend compte que probablement, à la veille de sa mort, Debord avait en germe une nouvelle perspective de critique sociale, qui voulait se porter de plus en plus explicitement sur le terrain de cette critique de la modernité. Une critique qui avait toujours été présente dès les origines, mais qui avait été refoulée, pourrait-on dire, par le marxisme dominant, par l'idéologie des Trente Glorieuses, par une certaine fascination pour les possibilités incarnées par le développement technique.
Fin de l'émission : « La Noyée »▶ 46:49
46:49Adèle Van ReethSuivons Guy Debord jusqu'au bout de la dérive, avec sans doute la plus belle chanson qui soit sur la dérive. Écoutez.
47:00[Chanson : « La Noyée », Serge Gainsbourg.]
47:59Patrick MarcoliniMerci beaucoup.
48:00Adèle Van ReethMerci beaucoup à vous, Patrick Marcolini, d'être venu nous parler du mouvement situationniste aujourd'hui…
Patrick MarcoliniJe vous en prie.
Adèle Van Reeth… et de Guy Debord. Le Mouvement situationniste, une histoire intellectuelle, c'est le titre de votre livre, qu'on trouve aux éditions de L'Échappée. Encore une fois, j'en recommande chaudement la lecture, car il est à la fois très pédagogique, très instruit, et fidèle au situationnisme, tout en tenant le bord, si j'ose dire, universitaire. C'était un tour de force, et vous l'avez relevé avec brio.
Deux minutes papillon : « 12 bonnes raisons de se révolter »
Adèle Van ReethSur France Culture, Les Nouveaux Chemins de la connaissance, il est 10 h 49. C'est un crève-cœur de devoir couper la voix de Serge Gainsbourg, « La Noyée », que vous venez d'entendre, la chanson de la dérive par excellence. Mais c'est une joie de couper cette voix pour accueillir celle de Géraldine Mosna-Savoye.
Géraldine Mosna-SavoyeBonjour Adèle, bonjour à tous.
Adèle Van ReethComme tous les jours, pour vos deux minutes papillon, vous venez nous donner envie de lire un livre de philosophie qui vient de paraître. Et aujourd'hui, c'est en lien avec Guy Debord ?
Géraldine Mosna-SavoyeOn n'est pas très loin, tout à fait, Adèle. C'est un livre sur la révolte d'André Guigot, paru aux éditions Bayard. Plus précisément, le titre en est : 12 bonnes raisons de se révolter. Douze raisons de se révolter, que voici, dévoilées dans cet ordre : la méchanceté, les racismes, les injustices, le chantage à la modernité, le jeunisme, le sexisme, le culte de la performance, la précarisation du travail, le culte de la vitesse et l'hygiénisme.
Si vous avez été attentifs, je n'ai donné que dix bonnes raisons de se révolter. J'en mets deux de côté pour en parler après, mais surtout pour poser tout de suite cette question : entre dix et douze raisons de se révolter, quelle différence y a-t-il, finalement ? Douze est-il le nombre juste ? Y a-t-il un nombre juste de raisons de se révolter ? Comment décider d'une bonne ou d'une mauvaise raison de se révolter, et selon quels critères en juger : la cause, les moyens, ou encore la fin que l'on veut atteindre ?
André Guigot a choisi pour sa part douze bonnes raisons de se révolter. Mais douze, je cite la quatrième de couverture, « c'est bien un chiffre rond et arbitraire ». Et d'ajouter : « L'arbitraire, c'est déjà un peu révoltant. » C'est peut-être là le problème. On peut choisir ses révoltes, les justifier, les légitimer, leur donner des raisons et raison, mais il y a peut-être toujours quelque chose d'arbitraire, d'involontaire, de non choisi dans la révolte. On se révolte parce qu'on réagit contre : contre le sexisme, le racisme ou l'injustice.
Pourrait-on alors se révolter pour quelque chose ? Pourrait-on réagir contre, rejeter une chose, en étant aussi dans une posture d'affirmation ? Si la révolte s'abat sur nous, si elle nous met hors de nous, comment la choisir, mais aussi la cultiver, c'est-à-dire en faire quelque chose de pérenne, de constructif, qui s'installe, et même de créatif ? Ce sont bien les onzième et douzième bonnes raisons que j'ai mises de côté. Pour André Guigot, on peut déjà se révolter non pas contre mais pour : dans son cas, il se révolte ainsi pour la nature et la cause animale. Mais surtout, il évoque la figure du lanceur d'alerte, douzième bonne raison, un peu à part car c'est une figure : une figure qui a réussi, mieux qu'à choisir la révolte, à la chérir et à la faire sienne.
Adèle Van Reeth12 bonnes raisons de se révolter, donc, c'est le titre du livre d'André Guigot…
Géraldine Mosna-SavoyeOui. Et on peut en trouver d'autres si on veut.
Adèle Van Reeth… paru aux éditions Bayard. Merci beaucoup, Géraldine. Et merci à toute l'équipe des Chemins de la philosophie : Antoine Ravon, qui a préparé cette émission, Marianne Chassort, Olivia Carrigue, Marie-Aubert, Nicolas Bouteloup, Géraldine Mosna-Savoye, Nicolas Berger, qui réalise cette semaine, et Jean-Guilhem Mèche, à la prise de son aujourd'hui. Pour réécouter cette émission, rien de plus simple : rendez-vous sur le site de France Culture, page des Chemins de la philosophie. Vous pouvez la réécouter en ligne, mais aussi la télécharger, la podcaster afin de l'écouter où vous voulez et quand vous voulez, ainsi que toutes ces émissions consacrées à Guy Debord. On se retrouve demain pour la suite de cette série, « Le jeu de la guerre » et les stratégies chez Guy Debord : c'est l'historien de l'art Emmanuel Guy qui viendra vous en parler. Rendez-vous sur nos pages Facebook et notre compte Twitter, où nous mettons en ligne quotidiennement l'émission du jour, en attendant vos remarques et commentaires.