Bruckner, Pascal
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Bruckner explique avoir écrit cet ouvrage trente ans après un premier essai sur le même thème (La tentation de l'innocence, 1995, écrit au moment où les Serbes reprenaient une rhétorique victimaire en se comparant aux juifs pendant la Shoah), estimant que le symptôme identifié à l'époque s'est depuis aggravé. Il développe une lecture théologique de la victimisation comme symptôme fondamentalement chrétien plutôt que post-chrétien, la figure de la victime dérivant selon lui directement du Christ souffrant sur la croix — une force à la fois subversive et porteuse, selon la formule de Chesterton qu'il reprend, du risque de dérive en « idée chrétienne devenue folle ». Il étend cette généalogie chrétienne au marxisme (la classe ouvrière comme classe martyre rédemptrice) puis au wokisme (les minorités souffrantes par nature), et présente le trumpisme comme un « hypervoquisme à l'envers » ayant élargi le cercle victimaire au peuple américain tout entier, présenté comme lésé par le reste du monde.
Interrogé sur la distinction entre vertus chrétiennes et vertus chrétiennes « devenues folles », Bruckner nuance en observant que ces vertus se sont diluées y compris chez les non-croyants, tout en notant que la victimisation touche davantage les nations occidentales riches que les pays ayant réellement connu la domination soviétique ou la guerre (l'exemple de l'Ukraine étant cité comme repère de souffrance réelle). Il développe une réflexion personnelle sur sa propre éducation jésuite et sur ce qu'il perçoit comme un retour actuel d'une fierté catholique affichée, tout en défendant sa fascination pour la capacité de l'Église catholique, qu'il présente comme la « vraie ONU », à intégrer historiquement même ses propres dérives et excès mystiques.
Sur le paradoxe apparent entre le culte contemporain de l'individu autonome et « empouvoirisé » (l'empowerment) et le désir simultané d'être reconnu comme victime (par définition dépourvue de pouvoir), Bruckner explique que la liberté individuelle, une fois acquise, débouche souvent sur le vide et l'angoisse plutôt que sur la satisfaction, la victimisation offrant en retour un statut distinctif et un levier social — illustré par l'exemple de femmes aisées adoptant un discours de dépossession malgré une situation matérielle privilégiée. Il développe la notion de « désirabilité de la victime », les victimes véritablement invisibles étant selon lui les oubliées, tandis que les victimes médiatisées accèdent à une forme de « sanctification laïque » comparable à un processus de béatification — illustré par l'opposition qu'il établit entre Gisèle Pelicot (dont il critique la mise en scène médiatique et éditoriale) et sa fille, tenue à l'écart de cette reconnaissance publique.
L'échange revient sur la défense de Dominique Pelicot au tribunal, où celui-ci se serait présenté comme ancienne victime d'abus sexuels dans son enfance pour atténuer sa responsabilité — un procédé rhétorique que Bruckner rattache à une tradition classique du droit pénal où les meurtriers invoquent systématiquement un passé de victimisation (l'exemple des frères Menendez, celui du tueur en série Guy Georges invoquant le racisme subi), y compris, de façon plus spéculative, chez Hitler lui-même.
Bruckner développe une distinction entre l'héroïsme, fondé sur l'action et l'accomplissement, et le statut de victime, fondé sur la passivité et la souffrance subie, retraçant une généalogie française du discrédit progressif de la figure du héros après la défaite de 1940 et la guerre d'Algérie, puis un basculement culturel du récit de la Résistance vers celui des déportés (qu'il situe symboliquement autour du film Le Chagrin et la Pitié), la Shoah devenant selon lui la mesure universelle de toute souffrance — un mouvement qu'il illustre par le cas contesté d'une intellectuelle s'étant présentée comme une émule de Primo Levi. Il relie cette évolution à l'émergence du vocabulaire du stress post-traumatique (né avec la guerre du Vietnam) et à la chute de l'URSS, qui aurait privé la gauche de toute alternative politique crédible au capitalisme, laissant le statut de victime reconnu par un tribunal comme voie de rédemption disponible.
Bruckner cite longuement l'ouvrage The Minimal Self (traduit Le moi assiégé) de Christopher Lasch (1984), qui documentait déjà l'inflation du terme « victime », la banalisation de l'accusation de génocide comme argument rhétorique dominant, et la réduction, par les témoignages de seconde main, de l'expérience des rescapés de la Shoah à la seule survie — alors que les survivants eux-mêmes, selon Lasch, valorisaient aussi des moments de vie culturelle. Bruckner prolonge cette analyse par une réflexion sur le survivalisme contemporain comme idéologie dominante, tant à gauche (l'écologie catastrophiste, l'horloge de la fin du monde) qu'à droite (les survivalistes armés américains), et propose une lecture du genre cinématographique du film de zombies comme mise en scène de la question de savoir si la survie pure suffit à définir la vie humaine.
Sur les causes structurelles de cette évolution, Bruckner développe l'idée que l'hédonisme contemporain (né de la prospérité des Trente Glorieuses et de mai 68) a produit un renversement : si le bien est identifié au plaisir, le mal devient mécaniquement toute forme de douleur, rendant la souffrance — pourtant le lot de l'humanité depuis toujours — perçue comme un scandale insupportable plutôt que comme une donnée normale de l'existence. Il illustre ce phénomène d'« habituation au confort » par une comparaison avec la dopamine et la surstimulation numérique, et relève un paradoxe français structurel : 60 % des Français recevant plus de l'État qu'ils ne lui donnent, l'État jouerait un rôle de « père et mère » dont l'moindre retrait (illustré par le déremboursement du Doliprane) est vécu comme une injustice majeure.
Bruckner cite l'ouvrage américain The Rise of Victimhood Culture (Jason Manning et Bradley Campbell), qui propose une tripartition entre culture de l'honneur, culture de la dignité (culture libérale occidentale classique) et culture de la victimisation contemporaine, cette dernière se signalant selon ces auteurs par des vagues de fausses accusations sur les campus américains démontrant que le statut de victime est devenu une ressource sociale recherchée. L'échange développe l'hypothèse d'un rôle accélérateur du droit et du système judiciaire américain (marché lucratif des indemnisations, avocats spécialisés) dans ce basculement d'une culture de la dignité à une culture de la plainte, un phénomène que Bruckner juge moins développé mais réel en France, où le recours au droit s'est également intensifié depuis les années 1980.
Sur l'éducation de la jeune génération, Bruckner et l'animateur développent, en écho aux travaux de Jonathan Haidt sur la surprotection parentale, l'idée qu'une génération n'ayant pas eu l'occasion de s'exposer progressivement à des risques mesurés développe une anxiété disproportionnée face à des difficultés mineures (« la souris qui se transforme en montagne »), tout en manifestant paradoxalement une fascination pour la violence encadrée (arts martiaux, MMA) — un paradoxe que l'animateur relie à la figure du cycliste parisien, à la fois vulnérable et agressif. Bruckner identifie les attentats de 2015 (Charlie Hebdo, Bataclan) comme un tournant ayant permis un retour partiel de la figure du héros (sauveteurs anonymes, image renouvelée du soldat), qu'il oppose à la figure de Greta Thunberg, comparée défavorablement à Rosa Parks pour avoir, selon lui, transformé une crise personnelle en cause planétaire.
L'entretien se conclut sur une réflexion sur la lecture comme antidote possible à la victimisation, Bruckner insistant sur la nécessité d'une lecture reliée à l'action et à la vie plutôt que refuge ou pur divertissement, citant Don Quichotte comme critique classique des mauvaises lectures, et recommandant la redécouverte de Raymond Aron (dont il relate l'anecdote de 1933 à Berlin, où Aron perçoit la menace nazie que Sartre, alors fasciné par Heidegger, ne perçoit pas) comme antidote à l'engagement théorique sans conséquences pratiques qu'il reproche à l'existentialisme sartrien.
Excerpts
Sur la généalogie chrétienne de la figure de la victime :
“« Notre panthéon n'est composé que d'accablés ou d'écrasés. Eux seuls sont admissibles à notre sympathie et nous en détectons de nouveaux chaque jour. C'est notre grande passion démocratique. Même les privilégiés veulent jouer au maudit. »”
Sur le renversement de l'hédonisme en intolérance à la souffrance :
“« L'hédonisme dominant renforce ce qu'il voulait dissimuler, la terreur omniprésente de la douleur physique et morale. La société du bonheur obligatoire est aussi celle qui parle en permanence le langage de la détresse. »”
Sur le paradoxe français de l'infantilisation par l'État :
“« 60 % des Français reçoivent plus de l'État qu'ils ne lui donnent. C'est que vraiment l'État, c'est notre père et notre mère. [...] Évidemment, plus on nous donne, moins on est satisfait, et donc il y a une infantilisation des générations qui s'accroît au fur et à mesure que le confort augmente. »”