Carsana, Maxence
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Carsana explique avoir écrit son ouvrage pour trois raisons : une sympathie pour sa propre génération (les personnes nées entre 1995 et 2010), une volonté de contester l'idée que cette génération marquerait une rupture plutôt que l'aboutissement d'un long processus d'atomisation sociale, et une approche volontairement clinique plutôt que philosophique, centrée sur les sentiments et les expériences individuelles plutôt que sur les courants d'idées. Il conteste d'emblée l'idée d'une « crise » nouvelle de la masculinité, rappelant que ce discours a toujours existé historiquement, mais souligne que l'écart entre l'homme normal et l'homme idéal socialement attendu est structurellement plus grand que l'écart équivalent chez les femmes — une différence qu'il relie à un différentiel de valeur accordé socialement à la vie des hommes et des femmes (illustré par l'exemple du Titanic ou de la guerre).
Il développe l'idée que le passage du garçon à l'homme, autrefois structuré par des rites de passage et des expériences d'engagement réel, se virtualise aujourd'hui à travers deux substituts : le jeu vidéo remplaçant l'aventure (sans engagement ni prise de risque réelle) et la pornographie remplaçant la conquête amoureuse, tous deux fonctionnant selon lui comme des anesthésiants empêchant l'assimilation de la souffrance nécessaire à la maturation. Il introduit la notion de « procrastination relationnelle » : une contradiction chez le jeune homme contemporain entre le besoin de se prouver par l'action et le désir d'être aimé inconditionnellement, qui le pousse à investir excessivement le premier registre au détriment de la maturité émotionnelle, avec un risque de régression brutale (retour à une émotivité infantile) lors d'un choc existentiel comme une rupture ou un licenciement.
Sur le phénomène de la « manosphère » et de figures comme Andrew Tate, Carsana retrace une généalogie remontant aux groupes de parole pour hommes des années 1960 (dérivant vers un ressentiment victimaire masculin), puis aux « pickup artists » apparus dans les années 2000-2010 en réaction à la réduction de la dépendance économique des femmes, qui ont théorisé des stratégies de séduction fondées sur l'imprévisibilité et l'exploitation des failles d'estime de soi plutôt que sur la fiabilité — des stratégies qu'il juge incompatibles avec la construction de couples stables dans la durée, les pickup artists rejetant eux-mêmes explicitement le mariage comme obsolète.
Carsana s'appuie sur la théorie des « stratégies d'histoire de vie », issue de la psychologie évolutionniste et du modèle de personnalité du Big Five (conscienciosité, agréabilité, névrosisme, extraversion, ouverture à l'expérience), pour analyser des concepts contestés de la manosphère comme l'hypergamie (préférence des femmes pour un partenaire de statut social égal ou supérieur) et le « body count » (nombre de partenaires passés). Il relativise l'hypergamie en citant une étude de Grégory Clark sur la mobilité sociale par le mariage en Angleterre depuis les années 1800, montrant que les femmes choisissent majoritairement des hommes de leur milieu d'origine plutôt que viser systématiquement plus haut. Sur le body count, il développe l'idée qu'un nombre élevé de partenaires reflète surtout un profil de personnalité (« stratégie rapide » : névrosisme élevé, agréabilité et conscienciosité plus faibles, adapté à un environnement perçu comme instable) plutôt qu'une caractéristique sexuée, tout en reconnaissant l'existence d'un double standard genré dans la manière dont cette statistique est socialement jugée.
Sur les différences moyennes entre hommes et femmes selon le Big Five, Carsana indique que les femmes seraient en moyenne plus consciencieuses (expliquant selon lui leur meilleure réussite scolaire), plus agréables (moins conflictuelles) et plus névrotiques (ressentant plus intensément les émotions négatives), sans différence significative constatée sur l'extraversion et l'ouverture à l'expérience ; il ajoute que les hommes seraient statistiquement plus représentés aux extrêmes de la distribution (déficience comme génie) tandis que les femmes se regrouperaient davantage autour de la moyenne.
Il développe une analyse comparée du masculinisme et du néoféminisme, identifiant des structures communes : une présomption implicite que la monogamie ne serait pas naturelle à l'espèce humaine, une accusation croisée d'exploitation (le travail domestique non reconnu côté féministe, la chevalerie perçue comme un piège d'exploitation masculine côté masculiniste) et une peur partagée du don gratuit, remplacée par une logique transactionnelle de calcul du rapport de force. Il note cependant une asymétrie dans l'espace public éditorial français, citant des ouvrages assumant une misandrie déclarée (Pauline Harmange, Alice Coffin), tout en jugeant qu'un discours symétrique de misogynie assumée dans l'espace public serait socialement impossible aujourd'hui — situant en revanche la radicalité masculiniste dans des marges numériques dépourvues de prestige social ou institutionnel, et jugeant largement exagérée la crainte, y compris exprimée par un rapport de l'ONU cité dans son ouvrage, d'une structuration politique réelle du masculinisme, en s'appuyant sur l'exemple de la Corée du Sud où cette tentative n'aurait pas produit d'effets concrets significatifs.
Carsana développe une lecture positive et néanmoins critique de la génération Z sur la question du temps et de l'engagement, dénonçant le conseil dominant de « prendre le temps de se découvrir avant de se poser », prodigué selon lui par la génération ayant connu le plus de divorces de l'histoire. Il critique l'expression anglaise « to settle down » pour son implication négative (une aventure qui s'arrête), défendant à l'inverse le mariage et la parentalité comme une aventure intense en soi, et développe l'idée d'un « paradoxe du choix affectif » inspiré des travaux de Barry Schwartz, où la multiplication des options (applications de rencontre, comparaison sociale permanente sur les réseaux) engendre moins de gratitude, plus de regret et une angoisse accrue, particulièrement chez les jeunes femmes exposées à une comparaison visuelle intensifiée sur des plateformes comme Instagram, Snapchat et TikTok.
Il propose enfin une lecture prospective optimiste : il anticipe, par un mécanisme de compétition intrasexuelle inversant la dynamique des années 1960-1970, un retour progressif à une forme de pudeur et de modestie féminine dans les codes de séduction, à mesure que la surabondance de disponibilité sexuelle facile rend les signaux d'engagement (plutôt que les signaux de désirabilité immédiate) de plus en plus valorisés et distinctifs sur le « marché » relationnel — un phénomène qu'il relie, sans en faire l'explication unique, à un regain d'intérêt de sa génération pour la religion et un certain conservatisme. Il conclut en défendant l'engagement personnel (dans un instrument, un sport, une formation) comme la véritable voie vers la confiance en soi authentique, par opposition aux techniques de séduction qui simulent une confiance sans la construire réellement, et cite un recueil de lettres de poilus de la Première Guerre mondiale comme exemple d'une intensité émotionnelle et d'une sophistication du rapport masculin aux sentiments qu'il juge supérieure à celle observée aujourd'hui, malgré les avancées supposées sur les normes de genre.
Excerpts
Sur le rapport à la souffrance comme condition de l'amour véritable :
“« Pour moi, le point fondamental, c'est le rapport à la souffrance. Vous n'y échapperez pas, la sortie du confort. [...] Si on veut vraiment aimer l'autre en tant que tel, en tant que personne, il faut être capable d'aimer la déception. Ou pour le dire autrement, l'amour commence vraiment après la déception. »”
Sur le mécanisme psychologique du misogyne comme « sensible déçu » :
“« On est la première génération d'hommes à avoir eu cette illusion depuis l'enfance de "tu vas pouvoir être aimé comme tu es". [...] En l'absence d'explication sur le fait qu'il y a quand même un minimum de virilité attendue à développer, il va en tirer les mauvaises conclusions [...] : c'est parce qu'il les traite mal que ça marche. »”
Sur le besoin masculin de servir comme antidote au mal-être :
“« Ce qui les fait se lever le matin, c'est la potentialité de servir pour quelqu'un et d'accomplir des grandes choses. [...] Il y a une très belle phrase en anglais qui est "the need to be needed" [...] Dans les lettres de suicide, il y a toujours le "je me sens inutile", donc l'envers du mal-être, c'est de se sentir utile à la communauté. »”