Dumoulin, Benoît
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Dumoulin commence par distinguer deux acceptions historiquement distinctes de la « laïcité ». La première, la « laïcité par distinction », est selon lui la contribution fondatrice du christianisme à la philosophie politique : la séparation du pouvoir temporel (visant le bien commun, appréhendé par la raison) et du pouvoir spirituel (visant le salut, poursuivi par la persuasion plutôt que par la coercition) — une structure duale qu'aucune civilisation préchrétienne ou non chrétienne, selon lui (Rome, la Perse, l'Égypte pharaonique, et, dit-il, l'Iran contemporain ou l'Église orthodoxe russe), n'a atteinte, et qu'il qualifie de garde-fou structurel le plus solide de l'histoire contre le pouvoir total de l'État. Il illustre la persistance de ce principe par les excuses publiques de Donald Trump après une polémique (que Dumoulin attribue en partie à la pression catholique et vaticane) suite à une publication auto-déifiante sur les réseaux sociaux, et distingue le « tyran » (qui n'a aucun pouvoir au-dessus de lui) du « théocrate » (qui reste au moins psychologiquement subordonné à Dieu), soutenant que la doctrine ecclésiale de la redevabilité ultime envers Dieu impose une limite inhérente aux gouvernants.
Dumoulin fait remonter un second sens, plus tardif, de la laïcité — la « laïcité par soustraction » — aux guerres de religion : catholiques et protestants ne pouvant plus s'accorder sur la vérité religieuse, les deux camps ont retiré la religion de l'administration publique afin de préserver la paix civile, un compromis pragmatique qui, selon lui, s'est ensuite durci en un principe absolu dénué de contenu substantiel. Il soutient qu'à mesure que les sociétés occidentales ont progressivement perdu une religion commune, des mœurs communes, puis finalement une culture commune (aboutissant au multiculturalisme contemporain), cette « laïcité de soustraction » désormais vide s'est vu confier le rôle de fournir la cohésion sociale autrefois assurée par la religion — un rôle qu'elle ne peut, selon lui, remplir, puisque le « sacré » qui résidait autrefois dans l'Église a migré vers l'État (citant le théologien William Cavanaugh et, sous un angle différent, René Girard), produisant une sorte de phénomène de « religion d'État » qu'il retrace depuis le projet explicitement sécularisant d'« instruction publique » de Jules Ferry jusqu'à une déclaration de 2010 de Vincent Peillon (ministre de l'Éducation sous Hollande) appelant la laïcité à devenir une véritable « spiritualité républicaine ».
Dumoulin prolonge cela en une critique de la tradition du contrat social (Rousseau en particulier) pour avoir imaginé un « individu nu », dépouillé de toute coutume et tradition héritées, et soutient que ce projet n'est pas seulement indésirable mais littéralement impossible une fois appliqué aux disputes contemporaines sur l'islam en France — illustrant son propos par un dialogue entre une femme intégralement voilée et des critiques du voile, chacun invoquant un principe de non-ingérence à la Rousseau/Mill (« je ne nuis à personne ») pour défendre des positions incompatibles, ce qui prouve selon lui que toute société qui fonctionne exige une anthropologie commune, et pas seulement un principe de nuisance partagé. Il soutient que la tradition républicaine française (centralisme, rôle fort de l'État dans l'éducation, universalisme) a jusqu'ici offert une résistance un peu plus forte à ce qu'il appelle « l'islamisation » que la tradition anglo-américaine plus purement libérale (citant les conseils de charia britanniques comme point de comparaison), mais qu'à long terme il considère la laïcité à la française comme un « principe de dissolution » qui corrodera la société française de manière similaire, car elle impose un cadre sécularisé mais toujours dérivé du christianisme à une population qui ne le reconnaît pas comme neutre et le vit comme discriminatoire — tout en soutenant, simultanément, que la laïcité française a été de plus en plus appliquée de façon asymétrique contre les symboles chrétiens (citant des statues religieuses déplacées) plutôt que contre les symboles islamiques.
Sur les aspects concrets de politique publique, Dumoulin défend l'interdiction française de 2010 du voile intégral (burqa/niqab) comme légitime non pas au nom de la laïcité mais pour des raisons de sécurité publique et d'identification, invoquant l'idée d'Emmanuel Levinas de l'Europe comme « civilisation du visage ». Il soutient que le débat français a inversé le sens des mots « modéré » et « extrémiste » : les positions exigeant une intégration stricte des immigrés musulmans tout en maintenant des flux migratoires élevés sont qualifiées de modérées, dit-il, tandis que proposer davantage de souplesse culturelle assortie d'une réduction des flux migratoires est qualifié d'extrémiste — citant un sondage Ifop qui montrerait, selon lui, qu'une majorité de musulmans français perçoivent la laïcité comme une forme déguisée d'islamophobie. Il propose de traiter à la racine ce qu'il appelle une tension « civilisationnelle » par une réduction de l'immigration et une reconstruction de l'attractivité culturelle et de la fierté nationale françaises (soutenant que l'inconfort déclaré des élites françaises face à l'idée même d'une « culture française » sape toute invitation à l'assimilation), plutôt que par un durcissement supplémentaire de la laïcité.
Dumoulin conclut sur une note plus spéculative et sociologique : citant un sondage montrant que les jeunes adultes français (18-34 ans) portent un regard plus favorable sur l'Église catholique que les générations plus âgées (attribuant cela en partie à des conversions de jeunes générations comme réponse identitaire à la visibilité croissante de l'islam), il y voit un signe de la « société post-bien-commun » issue d'une morale détachée de tout fondement transcendant, et cite le concept d'« humanisme intégral » du philosophe Jacques Maritain en 1936 — une critique de l'humanisme purement anthropocentrique (qu'il relie à la fois aux idéologies de « l'homme nouveau » soviétique et fasciste, et à l'individualisme contemporain) — comme son modèle pour un éventuel « humanisme intégral » réintégrant le religieux et le politique sans faire s'effondrer l'un dans l'autre.
Excerpts
Sur le contenu vide et purement négatif de la laïcité contemporaine :
“Cette laïcité, c'est un principe abstrait. C'était juste une praxis et elle n'a pas de contenu substantiel. Et à ce moment-là, en fait, on investit la laïcité d'une charge qu'elle n'est pas en mesure de porter.”
Sur l'impossibilité d'un contrat social purement fondé sur la nuisance, illustrée par le débat sur le voile :
“Si on veut s'accorder sur ce qui ne nuit pas à autrui, il faut déjà une manière de voir les choses en commun, ce qu'on dira en fait une anthropologie commune. Donc toute société... est fondée sur une vision commune, à minima commune de l'homme, de la société, de ses origines, de son histoire, de sa tradition.”
Sur ce que Dumoulin appelle l'inversion de « modéré » et d'« extrémiste » dans le débat sur l'immigration :
“La position politique qui consiste à dire il ne faut pas fermer les vannes du pays, et par contre toutes les personnes de confession musulmane... on va leur dire ce qu'ils ont le droit ou pas de manger... cette position-là est qualifiée de modérée aujourd'hui. Mais la position qui est qualifiée d'extrémiste, c'est de dire soyons un peu plus souples sur la façon de vivre dans la nation et, par contre, essayons de limiter le problème en limitant les flux.”