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Vermeren, Pierre

historien, professeur à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste des sociétés nord-africaines ; auteur de France-Algérie de 1962 à nos jours, histoire d'une relation pathologique

Ce que la France n'ose pas dire sur l'Algérie - Pierre Vermeren

Transmission · Apr 6, 2026

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Core ideas

Vermeren présente son livre comme une tentative d'expliquer la crise diplomatique franco-algérienne actuelle — qui est, selon lui, en s'appuyant sur l'historien Benjamin Stora, la pire depuis 1962, les deux pays étant actuellement sans ambassadeur — en retraçant l'histoire de plus de 60 ans d'une relation qu'il qualifie de structurellement « pathologique ». Il soutient que l'importance démesurée de l'Algérie pour la France ne tient pas seulement à 132 ans de colonisation (encadrés par deux longues guerres, celle de la conquête et celle de l'indépendance), mais aussi au rôle de l'Algérie dans la reconstruction répétée de l'armée française aux 19e et 20e siècles, ainsi qu'à l'ampleur de la migration algérienne vers la France après l'indépendance, qui fait, selon lui, des Algériens la plus grande communauté d'origine immigrée en France.

Sur l'écart entre les estimations françaises (2 à 3 millions) et les revendications du gouvernement algérien (5 à 6 millions) concernant la population d'origine algérienne en France, Vermeren l'attribue en partie à des méthodes de comptage différentes (l'Algérie incluant les descendants de harkis, qui sont exclusivement de nationalité française, et peut-être des migrants sans papiers), mais le présente avant tout comme un « chiffre politique » que l'Algérie utilise pour affirmer son influence, enraciné dans une conception islamique/algérienne de la nationalité comme allégeance paternelle héréditaire, qui ne s'éteint pas même pour les descendants français de harkis.

Vermeren soutient que les demandes incessantes de l'État algérien pour des excuses françaises, des réparations, et même des accusations de « génocide » et de crimes de type nazi, ne relèvent pas de la réconciliation mais d'une instrumentalisation politique intérieure : il oppose le traitement algérien de l'histoire coloniale à celui du Vietnam (qui a pourtant subi proportionnellement bien plus de bombardements mais n'entretient aucun contentieux comparable envers la France ou les États-Unis), et soutient que l'élite dirigeante algérienne réactive la mémoire de l'époque coloniale spécifiquement pour occulter deux choses qu'elle veut faire oublier à sa propre population — la « décennie noire », la guerre civile des années 1990 (au moins 200 000 morts, un sujet effectivement criminalisé en Algérie depuis une loi de 2005, qui a contraint le romancier Kamel Daoud à l'exil après que son roman Houris a dépeint un massacre de la guerre civile) — et le mouvement pro-démocratique du Hirak en 2019, qui a selon lui révélé à quel point l'État algérien, dirigé par l'armée, est en réalité isolé de sa propre population.

Il fait remonter « l'exception algérienne » migratoire (des privilèges juridiques uniques pour les ressortissants algériens en France, incluant une protection quasi totale contre l'expulsion) aux accords de 1968 de Charles de Gaulle, initialement rédigés pour protéger la présence anticipée et durable des pieds-noirs en Algérie dans le cadre des accords d'Évian de 1962 — même si les pieds-noirs sont partis presque immédiatement, les privilèges migratoires réciproques accordés aux Algériens sont restés en vigueur, un paradoxe qu'il qualifie de « partie la plus cocasse » de la relation, et note que ce n'est que récemment (grâce aux écrits de l'ancien ambassadeur Xavier Driencourt) que cette architecture juridique a été largement comprise en France. Il détaille aussi la tentative avortée de Valéry Giscard d'Estaing dans les années 1970 d'expulser environ 500 000 travailleurs algériens lors d'une hausse du chômage (sur le modèle des expulsions des travailleurs polonais et italiens dans les années 1930), bloquée par le refus du président algérien Boumédiène et finalement abandonnée, ainsi que la diplomatie de « cadeaux » pro-algériens de François Mitterrand dans les années 1980 (dont l'octroi à l'Algérie du contrôle de la Mosquée de Paris en 1982), en partie motivée par sa propre culpabilité d'avoir, en tant que ministre, ordonné des exécutions pendant la guerre d'Algérie, et en partie par le basculement idéologique de la gauche française après 1983, du marxisme vers le multiculturalisme comme identité politique de substitution.

Sur le caractère politique de l'Algérie contemporaine, Vermeren la décrit sans ambiguïté comme un régime autoritaire (et non une démocratie, malgré une constitution prévoyant nominalement une séparation des pouvoirs) construit autour d'un contrôle présidentiel et militaire des institutions étatiques, hyper-nationaliste plutôt que fortement idéologique, et dépendant de la rente pétrolière et gazière pour financer l'armée, la fonction publique et les réseaux clientélistes — il cite le classement de l'Algérie autour de la 110e place dans un indice de démocratie, des centaines de prisonniers politiques, le démantèlement de la Ligue algérienne des droits de l'homme, indépendante, et la fermeture d'églises, soutenant que les autorités françaises appliquent un double standard en critiquant les atteintes aux droits en Hongrie ou en Russie tout en gardant le silence sur l'Algérie. Il cite une déclaration largement rapportée de François Hollande en 2015 louant la finesse intellectuelle du président Bouteflika — alors diminué après un AVC et effectivement réduit au rôle de figure de proue pour l'entourage de son frère — comme un cas emblématique de faire semblant de ne pas voir.

Vermeren décrit des évolutions récentes du courant dominant politique français (les écrits de l'ancien ambassadeur Driencourt, les anciens Premiers ministres Édouard Philippe et Gabriel Attal, ainsi qu'un vote à l'Assemblée nationale — parti du Rassemblement National mais adopté avec un certain soutien centriste — remettant en question les accords de 1968) comme la preuve que le consensus politique français autour d'un accommodement inconditionnel envers l'Algérie s'érode, tout en notant que les autorités algériennes semblent divisées entre des factions voulant préserver la relation (liée à des millions de Franco-Algériens ayant des attaches dans les deux pays) et une élite militaire et politique plus jeune, plus dure, de plus en plus arabophone, qui semble activement vouloir la rupture — comme en témoignent les coupes dans les échanges économiques, la francophonie et l'enseignement du français médical, ainsi que le rapprochement de l'Algérie avec le gouvernement Meloni en Italie et une visite papale prévue.

Il décrit des réseaux étatiques algériens opérant en France (via les consulats, la Mosquée de Paris contrôlée par l'Algérie, et des influenceurs sur les réseaux sociaux) comme activement engagés dans la politique intérieure française, affirmant que l'Algérie (comme le Maroc, à droite) a historiquement favorisé les candidats présidentiels socialistes depuis Mitterrand, et cite l'activité des services de renseignement ainsi que le cas de Karim Zeribi comme exemple d'« agent d'influence ». Il termine en évoquant les citoyens français emprisonnés en Algérie (Christophe Gleizes, toujours détenu ; Boualem Sansal, finalement libéré) et recommande Guerre et Paix de Tolstoï comme lecture formatrice, ainsi que les thèmes de son propre livre non entièrement abordés dans la conversation, notamment la politique d'arabisation portée par l'État algérien et l'islamisation progressive.

Excerpts

Sur les raisons pour lesquelles il pense que la politique du grief algérienne fonctionne comme une diversion intérieure plutôt que comme une véritable demande de réconciliation :

“Le fondamental, c'est que l'Algérie, elle a un problème avec son peuple et que ce problème avec son peuple, et bien elle essaie de le faire oublier en réactivant le contentieux avec la France... Regardez la guerre du Vietnam, elle a fait davantage de morts que la guerre d'Algérie... et ça n'est plus l'objet d'un contentieux.”

Sur les louanges de François Hollande en 2015 envers un Bouteflika diminué :

“Le président Abdelaziz Bouteflika m'a donné l'impression d'une grande maîtrise intellectuelle... Je ne suis pas médecin, je ne viens pas comme médecin... [Vermeren:] On a fait semblant que l'Algérie était présidée par son président, alors que c'était son frère qui n'avait pas été élu et qui était un mafieux notoire.”

Sur le double standard qu'il perçoit dans le silence officiel français face aux atteintes aux droits en Algérie :

“Quand on ferme la Ligue des droits de l'homme en Algérie, on ne dit rien... on peut pas dire d'un côté qu'on est le pays des droits de l'homme, qu'on a un devoir de protection vis-à-vis des libertés dans beaucoup de sociétés... et puis quand on ferme la Ligue des droits de l'homme en Algérie, on ne dit rien.”