Giesbert, Franz-Olivier
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Giesbert présente son livre Le Sursaut — le premier d'une trilogie prévue sur l'histoire de la Ve République — autour d'un paradoxe central : la classe politique française méprisait largement Charles de Gaulle lorsqu'il était au pouvoir, et pourtant chaque courant politique actuel revendique aujourd'hui son héritage. Giesbert, qui décrit son propre milieu familial comme farouchement « antigaulliste » (ses parents et son grand-père) et sa propre jeunesse comme celle d'un socialiste réformiste, dit que sa fascination pour de Gaulle est née de la lecture de récits intimes et sans filtre sur le général (citant La Tragédie du Général de Jean Mauriac et des conversations enregistrées par sa propre source clé, Pierre Mesmer). Il caractérise le gaullisme non comme une idéologie mais comme une posture : une disposition permanente à affronter le réel, à tout remettre en question et à faire volte-face en cas de besoin — illustrée par deux anecdotes rapportées par Mesmer : la décision brutale et presque exécutée de de Gaulle d'abolir la Légion étrangère, annulée en quelques secondes après que Mesmer eut menacé de démissionner, et les menaces rhétoriques (et non littérales) de de Gaulle de faire tirer sur la foule pendant la crise de mai 1968.
Sur le bilan économique de de Gaulle, Giesbert crédite le plan de stabilisation de 1958 — conçu par l'économiste Jacques Rueff et introduit politiquement par l'entremise de l'ancien rival de de Gaulle, Antoine Pinay — d'avoir permis de déclencher une croissance annuelle d'environ 5 à 6 %, et situe cela aux côtés de l'ouverture diplomatique précoce de de Gaulle envers Konrad Adenauer, dans le cadre d'une vision plus large d'un capitalisme pragmatique et encadré par l'État et d'une « Europe des nations » opposée à l'intégration fédéraliste — une vision que, selon Giesbert, les « souverainistes » français actuels ont dénaturée par rapport aux positions réelles de de Gaulle.
Une part importante de la conversation porte sur ce que Giesbert présente comme un renversement des camps politiques sur l'immigration et l'Algérie : à l'époque de de Gaulle, c'était la droite traditionnelle et l'extrême droite qui insistaient pour que l'Algérie reste française, tandis que de Gaulle pensait que les populations française et algérienne étaient fondamentalement incompatibles (« l'huile et le vinaigre ») ; Giesbert soutient qu'on ne peut pas qualifier de Gaulle de raciste, citant son rapprochement avec des dirigeants africains après un discours fondateur à Douala en 1940, mais il rapporte les propos de de Gaulle lui-même sur l'identité nationale française en termes ethniques (citant une remarque de 1963 sur « un pays de culture latine et de race blanche », accompagnée d'un geste incohérent de reconnaissance de la diversité des couleurs de peau parmi les citoyens français), ainsi qu'une plainte publique de 1963 selon laquelle quelque 40 000 immigrés algériens étaient arrivés en un seul mois — un chiffre presque égal aux naissances françaises de ce même mois — de Gaulle souhaitant « qu'il naisse plus de bébés en France et qu'il y vienne moins d'immigrés ». Giesbert relève l'ironie que le propre gouvernement de de Gaulle a négocié les accords franco-algériens de 1968, aujourd'hui couramment cités, selon Giesbert, comme point de départ de l'immigration extra-européenne de masse vers la France, tout en précisant que ce fut sans doute moins un choix délibéré qu'un signe que de Gaulle était déjà mentalement absent durant ses dernières années — une période que Giesbert relie aussi à sa gestion de mai 1968 et à sa démission finale après le référendum de 1969, dont Giesbert suggère (tout en reconnaissant qu'il ne s'agit que de sa propre théorie non prouvée) que de Gaulle aurait pu l'organiser spécifiquement comme une manière digne de quitter le pouvoir.
Sur la décolonisation de l'Algérie, Giesbert soutient que personne aujourd'hui ne défend la poursuite de la présence coloniale française en Algérie, mais aussi que presque personne — « même les plus adulateurs de de Gaulle » — ne considère la manière dont l'indépendance a été menée comme humaine, décrivant un abandon calculé des harkis (musulmans algériens ayant pris le parti de la France) et des pieds-noirs (colons européens), chassés selon Giesbert par la faction dure du FLN à travers des massacres tels que celui d'Oran. Il caractérise le principe d'action de de Gaulle comme « quand c'est fini, c'est fini » — un refus de laisser la moindre ouverture susceptible de raviver le conflit — tout en admettant que cela a produit un retrait très mal géré. Giesbert évoque aussi les rivalités internes au FLN (opposant la faction « satellite de l'Union soviétique » autour de Ben Bella et Boumédiène à Ferhat Abbas, qu'il décrit comme antifrançais mais favorable à l'économie de marché et à la démocratie, et que la France n'a fait aucun effort pour soutenir).
Giesbert présente à plusieurs reprises la justification éthique de de Gaulle — selon laquelle ses fins (l'intérêt général de la France) excusaient des moyens trompeurs ou impitoyables, à la différence de Mitterrand ou de Napoléon Bonaparte, qui selon lui agissaient par ambition personnelle — tout en recensant des cas concrets de mensonge et de manipulation de la part de de Gaulle : le discours « Je vous ai compris » adressé à la foule algéroise favorable à l'Algérie française, que Giesbert considère (sur la base de son propre visionnage des images d'origine, contredisant la lecture de l'historien Julian Jackson) comme un acte délibéré de tromperie plutôt qu'une phrase ambiguë destinée à apaiser la foule ; et la mise à l'écart politique du général Salan, doté d'un titre ronflant mais en réalité dénué de pouvoir avant d'en être dépouillé. Giesbert relie ces épisodes à des « barbouzeries » plus larges (opérations d'État clandestines et musclées) pendant la guerre d'Algérie, dont la mort suspecte, dans un accident de voiture en 1961, de son propre arrière-grand-père, François Valentin — ancien ministre du gouvernement de Vichy devenu résistant, qui rompit avec de Gaulle sur la question algérienne — après quoi, selon Giesbert, certains membres du cabinet de de Gaulle auraient célébré sa mort, et de Gaulle aurait personnellement interdit aux ministres d'assister aux funérailles de Valentin ; Giesbert insiste sur le fait que cette histoire personnelle n'a pas fait de sa famille des pétainistes. Il revient aussi sur l'assassinat non résolu de l'amiral François Darlan à Alger en 1942, suggérant (là encore explicitement comme une déduction, non une preuve) l'implication de François d'Astier de la Vigerie, propre adjoint de de Gaulle au sein de la France libre, et cite de Gaulle qui, rapporte-t-on, se serait demandé de façon rhétorique pourquoi personne n'avait encore « éliminé » Darlan. L'animateur objecte que l'identification de de Gaulle à la France elle-même (« de Gaulle, c'est la France ») est précisément ce qui lui a permis de justifier le traitement de toute opposition à sa personne comme une opposition à l'intérêt national ; Giesbert concède partiellement ce point mais soutient que la période 1958-1962 fut une période de danger véritablement proche de la guerre civile, ce qui ne s'applique pas aux années plus calmes de la fin du mandat de de Gaulle (1966-1967).
La conversation se termine sur le parcours de lecture et la formation intellectuelle personnelle de Giesbert — créditant les historiens François Furet et Jacques Julliard comme influences formatrices qui l'ont orienté vers Tocqueville (lu seulement à 27-28 ans, ce qu'il qualifie d'échec personnel et éducatif) et vers Les Origines de la France contemporaine d'Hippolyte Taine, ainsi que les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, la correspondance de Flaubert, Simone Weil et Virginia Woolf — et un regret plus large que l'enseignement secondaire français laisse les élèves sans exposition à Tocqueville ou à Taine, accompagné d'un appel à trouver une porte d'entrée personnellement résonnante vers la lecture avant d'élargir ses horizons.
Excerpts
Sur la logique autojustificatrice de de Gaulle et le paradoxe de sa réputation morale :
“Il fait tout ça pour l'intérêt général, il fait pas ça [comme] par exemple Mitterrand, c'est pour rester au pouvoir... Lui, c'est la France... il est quand même dans une forme de transgression, et quand il ment, c'est pour le bien commun. C'est tout à fait ce qui fait la différence avec les autres.”
Sur les propos de de Gaulle en 1963 reliant immigration et natalité :
“J'aimerais qu'il naisse plus de bébés en France et qu'il y vienne moins d'immigrés. Vraiment, point trop n'en faut, il devient urgent d'y mettre bon ordre.”
Sur les raisons pour lesquelles Giesbert pense que de Gaulle a trompé la foule à Alger plutôt que de simplement l'apaiser :
“Je regarde la vidéo, c'est pas ça du tout... c'est une forme de crapulerie, quoi. Et d'ailleurs il signe son crime de Gaulle quelques temps plus tard, le même jour à Mostaganem, puisqu'il termine son discours par 'Vive l'Algérie française' — et pas gêné.”