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Bock-Côté, Mathieu

sociologue, essayiste, éditorialiste québécois, auteur des Deux occidents aux éditions Cerf

Le verrouillage démocratique de l'élite - Mathieu Bock-Côté ⁠

Transmission · Nov 3, 2025

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Core ideas

Bock-Côté présente son ouvrage Les deux occidents comme une tentative de penser un « moment de bascule historique », marqué par une rupture géopolitique entre une Amérique trumpiste et une Europe progressiste, ainsi que par une poussée populiste à l'intérieur des sociétés européennes elles-mêmes. Il propose deux grilles de lecture complémentaires : une lecture classique du rôle des idéologies dans l'histoire, et une lecture qu'il qualifie de « quasi archaïque » du politique, opposant une classe dominante à une classe dominée, où l'élite actuelle percevrait la révolte populiste non comme une contestation démocratique légitime mais comme une rébellion à mater.

Il développe le concept d'« ordre de 89 » : un consensus post-guerre froide (société mondialisée, diversitaire, pilotage technocratique de l'économie, neutralisation du politique) qui aurait relégué toute opposition à ce cadre au statut de « résidu électoral » toléré tant qu'il restait cantonné à une fonction tribunicienne — c'est-à-dire autorisé à se présenter aux élections à condition de ne jamais les gagner. Il situe la rupture de cet ordre à partir du référendum de Maastricht en 1992, puis du Brexit et de la première élection de Trump, moments où des partis jugés illégitimes moralement l'ont emporté, provoquant selon lui une réaction de panique de l'élite en place.

Bock-Côté analyse ce qu'il appelle un détournement sémantique de la notion d'« État de droit » : initialement conçu comme garantie des libertés publiques contre l'arbitraire étatique, ce concept servirait désormais, selon lui, à désigner un complexe juridico-administratif permettant à une élite de conserver le pouvoir même après une défaite électorale — via le verrouillage des référendums, l'extension continue de la définition des « propos haineux », l'annulation d'élections (l'exemple roumain), les tentatives d'interdiction de partis (l'exemple allemand) ou la mise en place, selon lui, d'une « supraconstitution » empêchant en France toute action gouvernementale populiste sans l'exposer à l'illégalité.

Sur le concept d'« extrême centre » (déjà développé dans un précédent ouvrage), Bock-Côté le définit comme le rassemblement des opportunistes disposés à occuper le pouvoir quel qu'il soit, doté d'une flexibilité idéologique quasi infinie (illustrée par le second tour de la présidentielle française de 2022, où cet électorat aurait successivement soutenu un programme proche de Valérie Pécresse puis de Jean-Luc Mélenchon), mais aussi porteur d'un « progressisme technocratique » assumé et d'une conviction téléologique selon laquelle l'histoire aurait un sens que cette élite serait seule légitime à interpréter, reléguant les électorats qui votent différemment au rang de « bois mort de l'humanité ». Il établit un parallèle entre cet extrême centre contemporain et une « troisième voie » incarnée historiquement par Tony Blair, Gerhard Schröder, Bill Clinton et, en France, Emmanuel Macron, qu'il présente comme l'ultime avatar français de cette convergence.

Il développe une critique de l'incapacité de cette élite technocratique à chercher à comprendre les motivations de ses adversaires idéologiques — un manque de curiosité intellectuelle qu'il oppose à sa propre expérience de thèse doctorale, consacrée à la lecture d'auteurs qui lui étaient étrangers idéologiquement (Foucault, Lénine, Trotski, Castoriadis). Il relie cette incuriosité à une sociologie de la formation des élites contemporaines, marquée selon lui par un entre-soi idéologique quasi total dans les grandes écoles et les sciences sociales, rendant peu coûteuse l'adhésion publique à des formules rituelles (« la diversité est une richesse », « il ne faut pas faire le jeu de l'extrême droite ») répétées davantage par intérêt matériel que par conviction sincère — tout en reconnaissant, en s'appuyant sur La Pensée captive de Czesław Miłosz, que cette dissociation entre discours public et pensée intime engendre des troubles psychiques réels chez ceux qui la pratiquent.

Sur l'assassinat de Charlie Kirk, cité comme exemple concret, Bock-Côté dénonce ce qu'il perçoit comme la fabrication massive, par ce qu'il appelle « la machine néo-soviétique à produire du faux » (le système médiatique), de citations tronquées ou décontextualisées destinées à présenter la victime comme un monstre justifiant a posteriori la violence qui lui a été faite — un procédé qu'il qualifie d'« hitlérisation de l'adversaire » incohérent avec l'appel simultané à la retenue démocratique, puisque, selon lui, si l'on considère réellement avoir Hitler en face de soi, la cohérence voudrait qu'on suspende la démocratie libérale plutôt que d'en appeler au calme.

Interrogé sur la persistance de tendances liberticides au sein même des démocraties libérales, Bock-Côté refuse l'idée d'une « démocratie qui se retourne contre elle-même » (formule qu'il attribue à Marcel Gauchet) au profit d'une distinction entre démocrates et « antidémocrates » : selon lui, un courant qu'il qualifie de « démocratie socialiste » se serait emparé du vocabulaire et des instruments de la démocratie libérale pour poursuivre un projet de transformation sociétale sous couvert de réformisme de méthode, ce qu'il résume par la formule d'« État de droit divin ». Il développe une lecture générationnelle plus large en interrogeant si le clivage idéologique interne aux sociétés occidentales pourrait se voir relativisé par ce qu'il présente, en référence à Samuel Huntington, comme un « choc des civilisations » transposé à l'intérieur même des sociétés occidentales du fait de leur transformation démographique.

Sur le risque d'un blocage institutionnel prolongé (verrouillage constitutionnel systématique de toute loi migratoire, par exemple), Bock-Côté envisage deux scénarios possibles : soit un peuple progressivement démoralisé et dépolitisé qui renonce, soit une explosion de violence dans la rue qui offrirait à l'État l'occasion de justifier un appareil répressif (vidéosurveillance, identité numérique, reconnaissance faciale) initialement présenté pour d'autres finalités (lutte contre le trafic de drogue) mais réutilisable pour mater une contestation politique.

Il développe une réflexion sur l'accroissement structurel de l'État dans la modernité, distinguant trois grandes idéologies modernes (communisme, fascisme, libéralisme) ayant toutes contribué, selon lui, à cet accroissement malgré des intentions déclarées parfois opposées — le fascisme étant selon lui la seule à assumer explicitement cette centralité étatique. Il attribue ce phénomène à l'ambition « démiurgique » de la modernité de rendre la société entièrement maîtresse d'elle-même, nécessitant un appareil technocratique de planification, tout en reconnaissant partiellement, en écho à une objection de l'animateur inspirée du sociologue Robert Putnam, que l'expansion de l'État répond aussi à une demande sociale résultant de la désagrégation du tissu associatif et communautaire — position qu'il illustre par une référence à Hippolyte Taine sur le lien entre délitement des mœurs et multiplication des lois.

Interrogé sur les différences culturelles perçues entre la France et le Québec, Bock-Côté salue une vitalité intellectuelle et une densité de l'amitié françaises qu'il juge supérieures à l'expérience nord-américaine (opposant une « culture pêche » américaine, facile d'accès mais superficielle, à une « culture noix de coco » française, plus difficile à percer mais plus solide une fois établie), tout en critiquant un excès de conceptualisation abstraite risquant de tourner à vide, ainsi qu'une fiscalité qu'il juge confiscatoire et un décrochage entre une élite qui se méfierait, selon lui, de son propre peuple. Il conclut sur une note d'optimisme historique fondée sur l'idée que tout ordre politique, aussi dominant paraisse-t-il, finit par tomber, à charge pour une « élite de rechange » de se préparer à restaurer une pratique démocratique authentique.

Excerpts

Sur le détournement sémantique de l'État de droit, selon Bock-Côté :

“« L'État de droit qui était généralement considéré dans nos sociétés comme la garantie des libertés publiques [...] le même mot a été changé de définition et sert aujourd'hui à définir une forme de complexe juridico-administratif d'autorité ne dépendant plus de la souveraineté populaire, où se réfugie la classe dominante [...] pour s'assurer que même s'ils perdent les élections, ils sont en position de conserver le pouvoir. »”

Sur la distinction entre démocrates et antidémocrates plutôt qu'une démocratie qui se retournerait contre elle-même :

“« Quand on considère que la souveraineté populaire est fondamentalement toxique, quand on considère que les libertés publiques peuvent être compromises dès lors qu'on invente un discours dit de haine [...], il faut arrêter, on n'est plus en démocratie. Ce n'est pas les démocraties contre elles-mêmes, c'est les démocrates et les antidémocrates. »”

Sur l'optimisme historique qui clôt l'entretien :

“« Mon optimisme tient dans la certitude suivante : l'Empire romain est tombé, donc la macronie tombera [...] et le progressisme technocratique tombera. [...] Il appartient à ceux qui se veulent élite de rechange d'être capables de se préparer mentalement, d'exercer des responsabilités en restaurant véritablement non seulement l'imaginaire mais la pratique démocratique. »”